Oubliez la Super Ligue, le vrai danger c’est la multipropriété en football

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Le rachat de Strasbourg par BlueCo, fonds d’investissement qui détient aussi Chelsea, est le dernier coup en date porté au football européen. La multipropriété est en train de modifier durablement le paysage du football de clubs, dont la grande majorité est appelée à être vassalisée par une poignée de puissants. Une autre manière d'ériger une ligue fermée, sans le crier sur les toits.

Chelsea va-t-il sauver Strasbourg ? "Non, les Blues vont dévorer le Racing"

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Vous vous souvenez forcément du printemps 2021 quand ne vous rêviez que d'une chose : sortir de chez vous. Eh bien, d'autres prenaient des libertés et s'extirpaient de leur quotidien cloisonné. Du moins, tentaient de le faire. A douze, parmi les plus fortunés du continent, ils tentaient leur putsch et, par un dimanche d'avril, avaient annoncé le grand soir : la Ligue des champions était morte. Enterrée. La Super Ligue arrivait.
Avance rapide : de Super Ligue, il n'y a pas eu. Neuf mutins ont rendu les armes, dont les six Anglais partis à l'abordage sans se soucier de la vox populi. Seuls trois clubs sont restés droits dans leurs bottes : le Real Madrid, le FC Barcelone et bien évidemment la Juventus Turin - qui paie une grosse partie des pots cassés, eu égard à la rancœur d'Aleksander Ceferin, parrain de l'une des filles d'Andrea Agnelli.
De Super Ligue, il n'y aura peut-être jamais. Mais ce qui point à l'horizon n'est guère plus réjouissant. Cet été 2023 est celui du grand chambardement. Parce que l'Arabie Saoudite, qui s'était offert Cristiano Ronaldo l'hiver dernier, a décidé de ne pas s'arrêter là. Et le géant du Golfe est en train de casser le marché, dans des proportions folles.
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Pourquoi la Ligue 1 peut trembler face à l'offensive saoudienne

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L'Europe n'a cependant pas besoin de l'Arabie Saoudite pour mettre son modèle à mal. Cet été est aussi et surtout celui où le monde semble enfin disposé à ouvrir les yeux sur la multipropriété décomplexée et le mal que la pratique fait au jeu.
La multipropriété, qui schématiquement consiste à mettre plusieurs clubs sous la responsabilité d'un même possesseur, n'a pas attendu 2023 pour voir le jour. C'est un système qui existe depuis belle lurette et qui, sous sa forme "classique", consistait à placer un club B sous la coupe d'un A. Principe déjà hautement discutable puisque le club B, dit le "petit", était destiné à le rester, juste bon aider le gros à aller au bout de ses ambitions.

Risque mutualisé, aléa annihilé

Ces derniers temps, l'ampleur du phénomène a changé. Les acteurs, aussi, avec l'arrivée en masse des fonds d'investissement. Aux milliardaires qui avaient envie de s'offrir d'une danseuse et étaient prêts à dépenser sans compter ont succédé des investisseurs qui, eux, ne sont pas là pour valser ni rigoler. Leur but : la rentabilité économique. Point barre.
Or, pour ce faire, il n'y a pas trente-six solutions. On rationalise au maximum ce qui ne devrait pas l'être : le sport. On met fin à l'aléa. On dénature ce que le football est à la base : un jeu. On mutualise les risques, les coûts, le savoir-faire, etc. au profit d'une entité qui se dresse au sommet de la pyramide et cherche à faire en sorte que son apex culmine plus haut que celui des autres super puissances.
Ce qu'il s'est passé en fin de semaine avec le rachat de Strasbourg, par BlueCo (et donc Chelsea), est un exemple patent. Marc Keller pourra dire ce qu'il veut, et notamment que c'est un deal profitable au club dont il tient encore les rênes. Il n'empêche : le Racing Club est devenu un club satellite de Chelsea, qui entretient aussi des liens flous avec l'Arabie Saoudite, soit dit en passant.
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Marc Keller dans les tribunes de la Meinau

Crédit: Getty Images

Avant, les Blues achetaient énormément de joueurs et, ne pouvant tous les aligner, se voyaient obligés de les prêter dans des clubs concurrents. Dans quel but ? Pour les rapatrier à Chelsea, une fois mûrs. Ou les vendre à la concurrence, chèrement. Mohamed Salah, Kevin de Bruyne, Thibaut Courtois ou Romelu Lukaku, pour ne citer qu'eux, ont incarné à un moment ou à un autre cette stratégie. La FIFA a fini par mettre son nez là-dedans et décidé de limiter les prêts. Il a fallu trouver une solution de repli, dont la résultante est désormais sous nos yeux.
Si le principe de la multipropriété revêt plusieurs formes, son but est toujours le même. De Chelsea à Manchester City, en descendant jusqu’à Bournemouth (ou Crystal Palace) : le "gros" se sert des "petits" pour minimiser les risques et faire fructifier son business. L'intérêt étant que le haut de la pyramide soit ultra rentable. Et il a plus de chances de l'être, alors que la base est réduite à un rôle de faire-valoir.
Un club, des affiliés : cela ressemble à s'y méprendre à ce qu'il se passe en NBA, avec les équipes de développement liées aux franchises de la grande Ligue. Seule différence, et de taille : les franchises NBA ne sont jamais amenées à croiser le fer avec celles de G-League, qui évoluent dans un univers sportif parallèle.

L’UEFA est coincée

Quand Marc Keller explique dans les colonnes de L'Equipe que Strasbourg "méritait mieux" et laisse entendre que le RCS se heurtait son plafond de verre, il n'a pas forcément tort. Mais ce que l'ancien international français ne dit pas, c'est que le plafond qui va recouvrir les têtes alsaciennes sera désormais en béton armé. Car BlueCo - comme les autres investisseurs - ne privilégiera jamais le club de L1 aux dépens de son écurie de la Premier League, compétition globale et autrement plus rémunératrice.
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Gundogan, Ceferin et la Ligue des champions

Crédit: Getty Images

Que fait l'UEFA dans tout ça ? Dans un monde idéal, il est acquis que Ceferin taperait du poing sur la table et rappellerait que le principe de multipropriété est proscrit dans les textes alors que deux équipes appartenant à un même proprio n'ont pas vocation à se croiser dans une compétition européenne, quelle qu'elle soit. Mais le mouvement de fond est si puissant que l'institution continentale est aujourd'hui coincée entre le marteau et l'enclume.
Se montrer inflexible parait aujourd'hui illusoire, et pourrait redonner envie à certains d'aller tenter l'aventure ailleurs, comme au printemps 2021. Ouvrir les vannes et permettre la multipropriété ? Ce serait accepter un principe pyramidal exacerbé, faisant la part belle aux super puissances qui n'auraient même plus à lutter pour accéder aux plus hautes distinctions et à la Ligue des champions, puisqu'elles auraient vassalisé les "petits" clubs de leur galaxie. Bref, l'impasse d'un côté, l'autoroute sans limitation de vitesse de l'autre.
Si le football vous a semblé trop élitiste depuis une bonne décennie, vous n'avez encore rien vu.
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