On connait l'admiration, confinant à l'adulation, que Pep Guardiola voue à Johan Cruyff. On sait combien il respecte cet autre penseur du football qu'est Marcelo Bielsa. Mais il est un troisième homme dont le manager de Manchester City revendique l'héritage, un homme dont le nom est presque inconnu du grand public. C'est celui qui vient de le rejoindre sur le banc des Citizens: Juanma Lillo.

Que les choses soient claires de suite. Lillo n'est pas le 'successeur' que Guardiola cherchait depuis le départ de Mikel Arteta pour Arsenal; il est bien plus que cela, bien plus qu'un adjoint. La dynamique qui lie les deux techniciens a quelque chose d'inédit, en ce que, dans ce cas précis, l'élève Pep est le patron du maître Juanma; mais un patron qui entend qu'on le remette en question, qu'on le dérange, qu'on questionne ses décisions. Dans l'esprit de Guardiola, nul n'est mieux placé pour le faire que Juanma Lillo.

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Lillo, l'homme de "juego de posicíon"

Son curriculum vitae n'a pourtant rien d'époustouflant. Son palmarès est vierge de tout titre, hormis quelques promotions acquises dans des clubs de seconde et troisième division espagnole, comme CD Mirandes et Salamanca, et avec Qingdao Huanghai FC, champion de D2 chinoise en 2019. De fait, la liste des clubs dont il fut licencié ou dont il démissionna (Salamanca, Real Valladolid, Tenerife, Real Saragoza, Real Sociedad, Almeria et Vissel Kobe) est beaucoup plus longue que la liste de ceux qu'il dirigea avec succès.

Même s'il est acquis que toutes les carrières d'entraîneur sont aussi faites d'échecs, ce n'est pas vraiment là un parcours des plus brillants. Mais cela n'empêche pas Guardiola de voir en son aîné d'un peu plus de cinq ans l'une des figures les plus influentes de sa propre progression. C'est que Lillo n'est pas un homme de résultats, mais un homme de jeu, ou, plus précisément du juego de posicíon que Guardiola a su porter à un niveau de quasi-perfection avec le Barça, le Bayern (n'en déplaise à ses détracteurs) et Manchester City. Lillo peut même prétendre au rang d'inventeur de cette nouvelle appréhension de l'aire de jeu et de la façon la plus efficace d'y déployer ses joueurs.

Jorge Sampaoli et son assistant Juanma Lillo

Crédit: AFP

Une philosophie de jeu avec des principes bien précis

Ce juego de posicíon, dans son sens guardiolien (et que les puristes me pardonnent la simplification qui suit), repose sur la division du terrain en vingt zones: six sur chaque flanc, relativement étroites, qui composent les couloirs; les deux surfaces de réparation; l'axe du terrain, un rectangle courant d'un 'D' à l'autre, séparé en deux carrés par la ligne médiane, bordés sur chaque flanc de deux bandes (elles aussi divisées par la ligne médiane) qui correspondent grosso modo à l'espace traditionnellement occupé par les inters ou inside forwards à la David Silva. Voilà pour la géométrie spatiale de la théorie, laquelle ne se limite évidemment pas à la subdivision du terrain en sous-espaces.

L'idée qui la sous-tend est que pas plus de trois joueurs ne doivent se trouver sur une même ligne horizontale, et pas plus de deux sur une même ligne verticale. Dans le jeu même, qui est un continuum, un flux constant de joueurs en mouvement (adversaire compris), cela signifie que lorsqu'un joueur 'de trop' vient s'aligner sur trois autres, l'un de ceux-ci doit impérativement changer de zone, afin que le porteur du ballon dispose toujours de trois passes possibles au minimum. Chaque mouvement individuel en précipite naturellement un autre, et celui-là provoque aussitôt un repositionnement en conséquence d'au moins l'un des joueurs qui occupaient la zone qu'il vient d'occuper: un sorte de jeu de dominos qui ne s'interrompt que quand le ballon sort du terrain ou lorsque l'arbitre se sert de son sifflet.

Seul un travail colossal sur le terrain d'entraînement - et un effectif composé de joueurs qui aient à la fois la discipline tactique, le bagage technique et l'intelligence requises pour que ces consignes deviennent des automatismes - peut permettre à une telle philosophie de jeu de s'épanouir; un argument de poids pour ceux qui assurent que le système guardiolien ne peut être utilisé sous sa forme la plus pure qu'au très haut niveau; et une explication, peut-être, de ce que Lillo, qui n'eut jamais l'occasion de s'appuyer sur un Iniesta ou un Kevin de Bruyne, échoua presque partout où il tenta d'appliquer ces principes, dont il résuma ainsi l'objectif ultime: "que les joueurs se passent le ballon dans des espaces restreints afin de pouvoir le transmettre ensuite à un joueur libre de marquage".

Juanma Lillo sur le banc d'Alméria en 2010

Crédit: Imago

On m'a dit de grandes choses de vous, pouvons-nous être amis?

C'est en 1996, quand il était un des piliers du Barça de Bobby Robson, que Guardiola avait été frappé par le travail de Lillo pour la première fois, lorsque le jeu de son Real Oviedo, bien qu'alors relégable et battu 4-2, l'avait ébloui (*); au coup de sifflet final, il avait été trouver le tout jeune entraîneur - Lillo n'avait pas encore 31 ans à l'époque; Lillo a raconté la scène ainsi. "Il [Pep] est venu frapper à la porte du vestiaire et m'a dit: "j'aime vos équipes, on m'a dit de grandes choses de vous, pouvons-nous être amis?" Comment diable n'aurais-je pas voulu être l'ami d'un joueur que j'admirais autant que Guardiola?"

Sept ans plus tard, si Guardiola était devenu directeur sportif de Barcelone comme cela semblait alors probable (*),son premier geste aurait été de demander à Lillo de prendre en charge les jeunes du club; et en 2006, un Pep au crépuscule de sa carrière alla rejoindre son ami et mentor au Mexique et joua une dizaine de matches pour ses Dorades de Sinaloa, ce pour quoi il ne reçut qu'un salaire symbolique. C'était une sorte d'ultime stage de formation avant de prendre en charge la Masia.

Il appartenait à Guardiola de rendre la politesse à son professeur. C'est chose faite, et ceux qui pensaient (j'étais de ceux-là) que quatre années à Manchester avaient usé le manager le plus exigeant du football d'aujourd'hui, et que le futur titre du Liverpool de Klopp s'avérerait une passation de pouvoir, vont devoir revoir leur constat et leur prédiction. L'arrivée de Lillo est le signe d'une nouvelle remise en question de son ami Pep, et seuls ceux qui ont faim se remettent en question de la sorte. Ce n'est pas une nouvelle des plus rassurantes pour ses rivaux.

(*) D'autres sources affirment que le match en question était en fait le 2-2 du Real Oviedo au Camp Nou en février 1997.

(*) C'aurait été le cas si Joan Laporta, pas Luis Bassat, avait remporté l'élection présidentielle du club catalan.

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