Le championnat le plus compétitif du monde, le plus imprévisible de tous, dans lequel n'importe qui peut battre n'importe qui : c'est en se présentant ainsi que la Premier League a conquis le reste du monde. Sur ces dix dernières années, elle a couronné davantage de clubs que n’importe quelle autre ligue européenne : Manchester United, Chelsea, Manchester City, Leicester et Liverpool.

Cette saison encore, et pour la quatrième fois en dix ans (*), ce n'est que lors de la dernière journée de la compétition que l’on a connu le nom du champion d'Angleterre. Et de quelle façon ! N'avait été la réaction d'orgueil de Manchester City, qui les vit marquer trois buts en l'espace d'une poignée de minutes, c'est à Anfield qu'on aurait présenté le trophée, pas à l'Etihad.
De plus, les Wolves et Aston Villa, en ouvrant le marque et en défendant crânement leurs chances - alors que ni l'une ni l'autre équipe n'avaient quoi que ce soit à craindre ou à espérer que le prestige d'un succès face à l'un des deux ogres actuels de la Premier League - avaient semble-t-il donné raison à ceux pour qui, "en Angleterre, les matches faciles, ça n'existe pas".

City et Liverpool au-dessus du lot

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Dire cela, pourtant, est confondre engagement et compétitivité au sens propre. Le premier est presque toujours au rendez-vous en Premier League, c'est vrai ; mais la seconde, à y regarder de plus près, brille désormais par son absence, hors du duel qui oppose les deux premiers de son classement. Considérez plutôt le nombre de points recueillis par le duopole Manchester City-Liverpool en 2021-22 : respectivement 93 et 92, avec des différences de but de + 73 et + 68. Et comparez ces chiffres avec ceux des autres grands championnats européens, que l'on dit écrasés par des superclubs. C'est étonnant : aucun de ceux-là n'a le même rendement que les deux maîtres du football anglais.

Josep Guardiola et Manchester City sont encore champions d'Angleterre

Crédit: Imago

Le Bayern, si la Bundesliga se disputait sur trente-huit journées, aurait achevé l'exercice 2021-22 avec 86 points - qui, par un curieux hasard, fut aussi le total du PSG en Ligue 1, de Milan en Serie A et du Real Madrid en Liga. Sept points de moins que Man City, six de moins de Liverpool - qui avaient d'ailleurs régulièrement excédé cet impressionnant bilan lors des saisons précédentes. Les Reds en deux occasions (98 points en 2018-19, et 99 l'année du titre de 2019-20), tout comme les Citizens (99 points en 2018-19, contre 100 la saison d'avant).
Une telle domination est sans précédent dans l'histoire du football anglais et, dans l'ère moderne, n'a d'équivalent que celles de la Juve de Conte (102 points en 2013-14) du Bayern de Heynckes et de Pep Guardiola et du FC Barcelone de Pep Guardiola, encore lui, puis de Tito Vilanova, lequel atteint lui aussi la barre des cent points, qui s'est toujours refusée au rouleau-compresseur du PSG.

En football, l’argent fait (souvent) le bonheur

On dira que ces chiffres, impensables du temps d'un autre duopole, celui de Manchester United et d'Arsenal (*), reflètent d'abord l'excellence de deux équipes menées par des managers d'exception, en quoi on ne se trompera pas. Mais ils reflètent aussi, et peut-être surtout, la puissance financière de ces deux clubs.
Les économistes du football s'accordent sur un point : plutôt que leurs chiffres d’affaires et leurs investissements net sur le marché des transferts, ce qui distingue les clubs qui dominent leurs ligues - et les compétitions européennes - est leurs masses salariales. Dis-moi combien tu paies, je te dirai où tu finiras. L'Angleterre ne fait pas exception à la règle. En Premier League comme ailleurs, il y a un rapport direct - de causation, pas de corrélation - entre ces masses salariales et le succès, ou non, sur l'aire de jeu, comme l'illustre ce tableau établi par l'analyste Kieran Maguire, auteur de The Price of Football.
On constate aussitôt que ce qui vaut pour le haut du tableau vaut aussi, encore plus, pour le bas : les trois relégués de 2021-22 occupent trois des quatre dernières positions dans ce classement. On doit aussi ajouter que Liverpool en figurait à la seconde place l'an dernier, toujours derrière l'intouchable Manchester City, avant qu'un dégraissage significatif de l’équipe de Jürgen Klopp (onze départs contre deux arrivées) ne contribue à réduire la masse salariale des Reds de 11 millions de livres. A la différence du Liverpool conquérant des années 1970 et 1980, connu pour sa chicheté (qui fut le moteur du départ de Kevin Keegan pour Hambourg), celui de notre âge paie fort bien, et en récolte les fruits.
Les rares 'aberrations' de ce tableau ne font que confirmer ce que l'on avait perçu sur les terrains : la gestion problématique de Manchester United (et d'Everton) ; l'écart toujours aussi sensible entre Tottenham et Arsenal et leurs rivaux présumés pour le Top 4 ; le plus qu'apporte un manager de qualité à un effectif plus modeste, comme David Moyes à West Ham, Thomas Frank à Brentford et Graham Potter à Brighton. Pour le reste, tout le monde est à sa position : une place déterminée par ce qu'un club donné est capable de payer ses joueurs et son staff technique. D'incertitude, peu, ou pas. D'imprévisibilité, pas davantage.

Les Anglais en redemandent

Le spectacle n'en pâtit pas au point de provoquer un désintérêt du public. La qualité technique est au rendez-vous - la plupart du temps. Chaque week-end apporte son lot de buts qu'on fait tourner en boucle sur les écrans de télévision. Les stades sont toujours pleins. Le football anglais sait, mieux que quelque autre, exploiter son patrimoine historique et culturel, et offrir des narratifs sans cesse renouvelés pour des médias qui ne demandent qu'à les amplifier, souvent jusqu'à l'absurde. Enfin, par bonheur, la présence d'un étincelant Liverpool empêche le plus dépensier des clubs anglais d'exercer une domination sans partage sur le reste de la Premier League, encore que quatre des cinq derniers titres de champion d'Angleterre lui échurent. Le masque est magnifique, mais il n'en demeure pas moins un masque pour autant.

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Peut-être Ten Hag saura-t-il relever Manchester United. Peut-être que le Chelsea de Todd Boehly et de Thomas Tuchel saura monter d'un cran. Sans doute que Newcastle, riche des milliards du fond souverain de l'Arabie Saoudite, ira se mêler à la lutte - ce sera l'affaire de deux ou trois ans au plus. La logique n'en sera pas moins respectée : la logique de l'argent.
(*) En 2011-12, 2013-14 et 2018-19. Chaque fois, comme cette saison, c'est Manchester City qui avait remporté le titre.
(*) Seuls trois des treize titres de champion du MU d'Alex Ferguson furent acquis avec 90 points ou plus, avec un maximum de 92 points en 1993-94, tandis qu'Arsenal n'atteint ce cap qu'une fois, quand les "invincibles" de Wenger engrangèrent 90 points en 2003-04.
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