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Gerard Piqué et l'Espagne, itinéraire d'un amour condamné à mourir

Piqué et l'Espagne, itinéraire d'un amour condamné à mourir

Le 13/10/2016 à 15:23Mis à jour Le 13/10/2016 à 18:29

QUALIFICATIONS MONDIAL 2018 - Excédé par les polémiques à répétition dont il est régulièrement l’objet, Gerard Piqué a annoncé la fin de sa carrière internationale au terme du Mondial 2018. Une décision largement commentée en Espagne, accompagnée d’un revirement éditorial savoureux de la part de la presse madrilène.

Il en profite pour prendre tout le monde de court et lâche un bombazo : "C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Cela fait quelques temps que j’ai décidé que le Mondial en Russie serait ma dernière compétition internationale. Je veux aller jusqu’en 2018 parce que Julen Lopetegui commence quelque chose de nouveau, je veux y participer et je ne le lâcherai pas à la moitié. Mais ce sera la fin parce que j’ai perdu l’envie de me battre pour une chose que beaucoup de gens ne veulent pas que je fasse et qui ne veulent pas me voir ici." Piqué et l’Espagne, c’est une histoire particulière, dans un contexte extraordinaire. Plus que jamais, politique brûlante, thèmes sociétaux et fútbol se confondent.

Gerard Piqué, España (camisea blanca)

Gerard Piqué, España (camisea blanca)AFP

Eros et Thanatos footballistiques

Les raisons de la détestation de Gerard Piqué par une partie non négligeable d’organes de presse et de supporters résident avant toute chose dans l’animosité dont pâtit le FC Barcelone. Au niveau sportif, le Barça est un modèle, ce qui attise aussi bien l’admiration que la répulsion. Ses succès ont été accompagnés d’un véritable business plan idéologique et politique initié par le pro-indépendance Joan Laporta, dont Pep Guardiola a été le meilleur ambassadeur et dont le versant économique mondial a été concrétisé par Sandro Rosell puis José Maria Bartomeu. De plus, cette hégémonie blaugrana s’est agrégée à l’expansion d’une volonté séparatiste catalane, exprimée par une partie de la population, lassée de payer la crise du reste du pays alors que la région rayonne.

De quoi développer le clivage. Dans ce contexte tendu à plus d’un titre, toute déclaration, photo ou petite provocation destinée au rival éternel ou touchant à l’identité nationale peut prendre une ampleur considérable. Gerard Piqué n’a jamais été le dernier à allumer la mèche et il a aussi récolté ce qu’il a semé.

Fierté catalane

Ce qui vaut la haine viscérale d’une partie de l’Espagne pour Piqué, c’est une photo prise avec son fils aîné Milan le 11 septembre 2014, quelques semaines après le fiasco au Brésil. Cela semble anodin mais le contexte est plus fort que le concept : le bambin porte le maillot du Barça "senyera", aux couleurs du drapeau catalan. Un petit coup marketing du FCB destiné à faire croire que le Barça est le premier et le seul club à défendre une identité régionale. Pour l’anecdote et à titre de comparaison, le Valencia CF portait la Senyera valencienne du temps de Mario Kempes en... 1979 ! Au-delà de ces oripeaux, c’est le lieu qui indigne une partie de l’opinion espagnole puisque Piqué défile le jour de la Diada, la fête "nationale" catalane. A cette période, le président de la Generalitat Artur Mas fait de la Diada un outil de propagande afin d’obtenir l’aval de Madrid pour organiser un référendum légal d’auto-détermination de la Catalogne.

Journaliste à Equinox Radio, fréquence francophone de Barcelone, et rédacteur en chef du Blog du Barça, Olivier Goldstein met en lumière l’état d’esprit d’une large partie de la population à cette période : "L’idée que défendait Piqué était la même qu’énormément de Catalans : laissez-nous voter et décider. Il y avait vraiment ce besoin de vouloir s’exprimer. Plus d’un million de personnes avaient défilé. Il fallait être là pour comprendre, c’était impressionnant". Apparaître publiquement ce jour-là, c’est afficher son soutien à ce projet de referendum mais pas nécessairement vouloir l’indépendance de la Catalogne. Piqué a exprimé son vœu que soit organisé un tel scrutin mais il n’a jamais affirmé sa volonté que la région se sépare de la Couronne. Or, le climat du moment encourage les raccourcis. Le sujet est très sensible. Bref, cette photo vaut consentement, à son corps défendant ou non, dans la mesure où il ne pouvait ignorer les répercussions de sa participation au défilé.

Gerrard Piqué meint, er könne einfach nicht anders

Gerrard Piqué meint, er könne einfach nicht andersImago

Plus qu’un joueur

Dès lors, il devient une cible. Coup de tampon sur la carte de membre, Piqué est catalogué "Mauvais Espagnol", alors qu’il n’est ni Oleguer, ni Guardiola, ouvertement favorables à l’indépendance. Et comme le défenseur n’est pas du genre à faire profil bas, il multiplie les petites provocations dans la presse ou sur Twitter à l’encontre du Real Madrid. Le joueur obnubile une partie des medias et cela influe sur les réactions du public.

L’opinion et la presse madrilène et madridiste jalousent-elles Piqué ? "Il est un peu le pendant de Cristiano Ronaldo côté Barça, note Olivier Goldstein. Il est beau, riche, célèbre, il est marié à Shakira, il dîne avec Mark Zuckerberg, ses business de jeux vidéos et de boissons isotoniques marchent, quand il a quelque chose à dire, il le dit. Il n’est pas comme Puyol et Xavi qui avaient été accusés en 2007 d’avoir volontairement retroussé leurs chaussettes pour que n’apparaissent pas le drapeau espagnol mais qui savaient esquiver dans leurs réponses. Piqué, c’est plus qu’un joueur de foot, c’est un électron libre."

A partir du moment où il apparaît dans une logique d’affrontement, tout est fait pour le stigmatiser à chaque occasion. Le point de non-retour, c’est le soir de la célébration du triplé au Camp Nou en 2015. Le défenseur prend le micro et lâche "Merci Kevin Roldan, c’est avec toi que tout a commencé !". Roldan, c’est le chanteur invité par Ronaldo pour son anniversaire et qui avait posté des photos de la fête sur les réseaux sociaux alors que quelques heures plus tôt, le Real Madrid avait été désossé par l’Atlético (4-0). En juin dernier, Piqué a d’ailleurs reconnu sur les ondes d’Onda Cero qu’il aurait pu s’épargner ce chambrage. C’est pas faux, même si c’est de bonne guerre et assez soft. Samuel Eto’o avait envoyé un peu plus de flow avec son "Madrid cabrón, saluda al campeón..."

Barcelona's Gerard Pique celebrates after scoring

Barcelona's Gerard Pique celebrates after scoringEurosport

En somme, Piqué ne rentrerait pas dans le moule prédéfini de l’hispanité. Être espagnol serait donc un concept unilatéral et binaire ? Plusieurs plumes sont venues à sa rescousse. "Ressentir l’Espagne d’une manière différente mais appuyer un projet commun, comme c’est le cas dans une équipe, c’est compatible, écrit Orfeo Suárez dans les colonnes d’El Mundo. Le sport l’a déjà montré de nombreuses fois. Si au Parlement, c’est-à-dire la sélection la plus représentative d’un pays, il y a des indépendantistes, pourquoi refuser leur présence dans une sélection sportive ?". Dans le journal numérique Público (dont le propriétaire Mediapro, ironie de l’histoire, détient également la chaîne La Sexta, rarement aux abonnés absent pour relayer des polémiques en tous genres), Roger Xuriach abonde : "Le cas de Gérard Piqué rappelle cette croisade de quelques journalistes et media pour détecter une éventuelle faiblesse émotionnelle - volontaire ou inventée - sur la manière dont un footballeur doit honorer le maillot national. La qualité et la trajectoire n’importent pas quand ce qui est réellement en jeu est la fierté d’être espagnol. Parce qu’être espagnol ne peut être que d’une seule façon pensent ceux qui alimentent cette chasse aux sorcières : la leur, bien qu’ensuite il y ait des exceptions quand il s’agit de capitaliser le talent étranger quand il s’appelle Diego Costa ou Johan Mühlegg (fondeur allemand naturalisé, triple champion olympiques aux JO en 2002 avant d’être déclassé suite à un contrôle positif à l’EPO). Deux poids, deux mesures".

Bienvenue en Absurdie

Rares sont les mois où ne surgit pas une polémique Piqué. De nombreux stades le sifflent, aussi bien avec le Barça qu’avec la Roja (Logroño, Oviedo, Getafe par exemple). Cela prend des proportions démesurées, inédites. La Fédération est allée jusqu’à déplacer l’amical Espagne-Angleterre du 13 novembre à Alicante alors qu’il était acquis que ce match de gala se disputerait à Santiago-Bernabeu. Du jamais vu ! Absurde. Redevenu subrepticement espagnol en inscrivant le but de la victoire de la Roja contre la République tchèque au début de l’Euro, Piqué a ensuite été accusé le même jour d’avoir fait une "peineta", un doigt d’honneur pendant l’hymne espagnol. Absurde bis.

Chapeaux mangés, camembert et Richard Anthony

Cela fait plusieurs semaines que Piqué s’interroge sur son avenir avec la Roja. La question s’était déjà posée en 2014. Depuis son avènement en "Piquenbauer" en 2010, le défenseur n’a pas toujours été à la hauteur de son statut. Hormis la saison dernière où il a retrouvé un grand niveau, il a franchement navigué dans l’irrégulier, oscillant entre le correct et le très moyen pour son standing, Javier Mascherano tenant la boutique. Entre 2012 et 2016, la Roja a sombré, notamment défensivement. En 2018, Piqué aura 31 ans et donc 33 pour l’Euro 2020. Comment prédire son niveau ? Mais par-delà ces interrogations sportives, une question demeure en suspens : pourquoi d’un seul coup les medias de la capitale se mettent subitement à défendre Piqué ? Pourtant ça y est ! Moins de deux ans à attendre avant que le traître à la Nation ne souille plus la précieuse tunique rouge ! Victoire ! Eh bien non. A grands coups d’éditoriaux, de Unes, d’articles, de diaporamas, de déclarations favorables à l’Espagne subitement retrouvées, voici Piqué réhabilité ! Quel dénouement improbable ! Pour peu, on entendrait "Amoureux de ma femme" de Richard Anthony en fond sonore… Un revirement étonnant, mais qui a peut-être une raison purement utilitaire et rationnelle : la relève en défense centrale tarde à pointer le bout de son nez et malgré des performances en dents de scie, Ramos et Piqué sont incontournables à l’heure actuelle. Sachant qu’Andrés Iniesta devrait également arrêter avec la Roja en 2018, les leaders historiques seront bientôt dans les livres d’histoire et plus sur les terrains. D’ores et déjà, la Fédération affolée veut faire changer d’avis le défenseur central. Au final, le Culé a pris à revers tous ses détracteurs. Ceux qui ont toujours remis en cause son appartenance à son pays ont honteusement mangé leurs chapeaux. "Camembert mes tracteurs" dirait le JPP des Guignols. Piqué a réalisé le coup parfait, tout simplement.

Pour autant, le sujet divise toujours, en atteste un sondage du Chiringuito, un tertulia particulièrement suivi. A la question "Piqué doit-il continuer avec la Roja ?", la réponse est partagée.

Et comme si Piqué n’avait pas assez soupé de politique, le parti indépendantiste de gauche Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) et Ciudadanos (centre droit ou gauche en fonction du vent) sont intervenus dans le débat en demandant que n’existe plus l’obligation de répondre favorablement à une convocation de sa sélection sous peine de sanction. Même le ministre de l’Intérieur espagnol a donné son avis. "Finalement, assez peu de personnalités politiques ont réagi. Si ça avait éclaté à un autre moment, ça aurait pu devenir un thème de campagne", assure Olivier Goldstein. Piqué s’est au moins épargné ça. Mais cela témoigne bien du fait qu’à travers lui, ce sont des visions diamétralement opposées de l’Espagne qui s’affrontent.

Gerard Piqué, España

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