"Je pense que si j’avais été à la place de la Fédération néerlandaise, c’est moi que j’aurais sollicité. Qui d’autre aurait pu prendre ce poste de sélectionneur ?" C’est avec sa modestie proverbiale que Louis van Gaal avait lancé sa première conf' de presse en tant que nouveau coach des Oranje, le 17 août dernier. Sauf que pour son troisième bail à la tête des Pays-Bas, après ses deux précédents (2000-2002 et 2012-2014), Louis-le-Terrible avait raison : "Les responsables de la KNVB, la fédé hollandaise, sont presqu’allés le chercher à genoux : il n’y avait, en effet personne d’autre après le flop de Frank de Boer à l’Euro. Tout le monde, les supporters et les médias, très influents chez nous, a poussé la fédé à rappeler Van Gaal ! Alors qu’il avait clairement déclaré en 2019 qu’il n’entraînerait plus", corrobore Ruben Slagter, journaliste néerlandais pour Wieler Revue et Eurosport, installé à Paris.
Louis, qui coulait une retraite paisible au Portugal a donc repris du service à 70 ans, cinq ans après avoir raccroché sur un échec à Manchester United. Boudé au départ par les actuels sélectionnés ("ils ne voulaient pas de lui ! Ils l’avaient clairement dit", rappelle Ruben), Van Gaal les a propulsés à la tête du Groupe G de qualif de Mondial 2022 après, notamment, un magnifique 6-1 contre la Turquie ! "Il est acclamé partout, c’est du jamais-vu aux Pays-Bas", s’étonne Ruben. Il semblerait que le très clivant Louis van Gaal soit bien devenu l’homme providentiel du foot néerlandais. Une tradition au Royaume, habitué aux rappels des grands anciens…
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16/11/2021 À 21:37

Michels, le précurseur

Le tout premier fut Rinus Michels, père du Football Total, introduit une première fois de façon subite juste avant la Coupe du Monde 1974. Le gourou de l’Ajax, alors coach du Barça, avait ravalé le sélectionneur en place Frantisek Fradhonc au rang d’assistant ! Le "Général" (surnom de Michels) est d’abord un homme à poigne, venu fédérer les frères ennemis de l’Ajax et du Feyenoord… Malgré le succès des Oranje, finalistes face à la RFA (1-2), l’aventure allemande avait révélé deux maux quasi chroniques de la sélection batave : le fonctionnement pas toujours très pro de la KNVB et l’indiscipline égotique des sélectionnés. Et puis la récurrence de périodes creuses, marquées par la rareté passagère de grands joueurs, ajoutera à cette permanence des grands comebacks. Ainsi, après un très court intérim (1984-1985), Rinus Michels sera rappelé en sauveur de la Patrie en 1986 après la non-participation hollandaise à l’Euro 84 et aux Coupes du monde 1982 et 1986.

Rinus Michels

Crédit: Eurosport

Après le trou générationnel de l’après 1974-78 glorieux, le "Général", bien aidé par son trio magique Gullit-Rijkaard-Van Basten, offrira au pays son unique trophée à ce jour en remportant l’Euro 1988. Et puis arrivera ensuite le gigantesque carambolage du foot batave à l’occasion de la coupe du Monde 1990 en Italie. Comme des grands, les Oranje, qualifiés pour ce Mundial, démettent leur sélectionneur Nol de Ruitter en "élisant" par un vote majoritaire Johan Cruyff ! Johan 1er, coach du Barça, se serait détaché pour une pige expresse en Italie… Problème : à la KNVB, Rinus Michels préside la commission de nomination du sélectionneur. En froid avec Cruyff, Michels nomme un homme qui lui est plus proche, Leo Beenhakker… de retour à la tête des Oranje après un premier bail en 1985-1886 !

Cruyff, rendez-vous encore manqué

Un comeback impossible, sanctionné par un échec en 8e face à la RFA (2-1) : "Je me suis retrouvé à la tête d’un groupe dont la moitié avait demandé la nomination de Cruyff, se désolera Leo. Je n’avais donc aucune chance. Ça a été un désastre… Les Pays-Bas n’auront plus jamais plus belle génération." La KNVB rappellera ensuite à nouveau Rinus Michels pour un quatrième bail après ce Mondial raté et il guidera des Pays-Bas encore flamboyants jusqu'en demie de l’Euro 1992. C’est son très neutre assistant, Dick Advocaat, qui lui succède… Il décroche la qualification des Oranje au Mondial US 1994, synonyme de deuxième grande déflagration du foot hollandais.

Ronald Koeman et Johan Cruyff, en 1994.

Crédit: Imago

Car les sélectionnés réclament à nouveau la nomination de Johan Cruyff comme coach national ! Ils sont menés par Gullit qui, en guerre avec Advocaat, snobe la sélection. La KNVB, favorable à la nomination de Cruyff, avait bien négocié avec le coach de la Dream Team barcelonaise depuis un an. Las ! C’est Cruyff lui-même, empêtré dans ses exigences managériales narcissiques, qui fit capoter le projet… Ce vrai-faux comeback, après le rendez-vous manqué de 1990, avait acté le drame absolu de l’histoire des Oranje : Johan Cruyff n’en serait jamais leur sélectionneur !

Advocaat, rappelé pour "boucher un trou"

Aux USA, les joueurs, en partie démobilisés, gicleront en quart face au Brésil (3-2). Viendront ensuite à la tête de la sélection Guus Hiddink (1994-1998), Frank Rijkaard (1998-2000), puis Louis van Gaal, nommé en 2000. Après son spectaculaire fiasco de l’élimination à la Coupe du monde 2002, Louis-la-Lose est remplacé… par Dick Advocaat ! "Advocaat est bon technicien sans plus, très bon pro, sympa comme consultant TV. On apprécie qu’il ne prenne pas trop de risques, s’amuse Ruben Slagter. Mais il n’y a pas de style Advocaat ! On l’a d’ailleurs rappelé en 2017 pour boucher un trou. Lui et Beenhakker ne sont pas vraiment des vrais managers, tactiques et meneurs d’hommes."

Dick Advocaat

Crédit: AFP

Après un bon Euro 2004 (demi-finaliste), Van Basten (2004-2008, quart-finaliste à l’Euro austro-suisse) puis Bert van Marwijk (finaliste au Mondial 2010) driveront une génération dorée qui finira par s’essouffler à l’Euro 2012 (trois défaites sèches en poule, avec un numéro de diva signé Robben). Après ce fiasco, la KNVB se retrouve démunie après l’effacement de la génération 88 qui s’est déjà brûlé les ailes, tels Rijkaard et Van Basten. Gullit, lui, ne coache même plus. Alors la fédé se retourne vers Louis van Gaal, l’homme du fiasco de 2002 ! Il sera assisté de Patrick Kluivert et Danny Blind, ceux d’une génération 98 appelée à bientôt driver les Oranje. A la surprise générale, la "Tulipe de Fer" porte ses gars à la troisième place de la Coupe du monde 2014 au Brésil. Même son 3-5-2 en lieu et place du sacro-saint 4-3-3 national est plébiscité !
Rechercher des anciens, c'est opter pour la sécurité
La fin de la génération dorée des Sneijder-Robben-Van Persie débouche sur une période creuse, chiche en nouveaux talents. Dans une ère funeste, marquée par la non-qualification à l’Euro 2016 et à la Coupe du monde 2018, la KNVB fait tourner à la tête des Oranje le manège des vieux chevaux de retour avec notamment le rappel de Hiddink (2014-2015) et d’Advocaat (2017) ! Deux échecs… Danny Blind (2015-2017) actera la désillusion de la génération 98, confirmée par l’échec récent de Frank de Boer, appelé en catastrophe après le lâchage de Ronald Koeman (2018-2020), parti au Barça. Et les autres de la Classe 98 ? Philip Cocu a échoué à Derby County, Giovanni van Bronckhorst s’est perdu à Guangzhou FC, Davids, Seedorf et Kluivert n’ont pas fait d’étincelles et Dennis Bergkamp n’a aucune expérience de coach numéro 1 d’un grand club… On comprend mieux que la KNVB soit allée chercher le retraité Van Gaal en cet été 2021.

Frank de Boer a été remercié après un Euro 2020 raté.

Crédit: Getty Images

"Mais tous ces derniers retours de Hiddink, d’Advocaat et de Van Gaal sont clairement des choix de faiblesse, tranche Ruben Slagter. Rechercher ces anciens, c’est opter pour la sécurité, sur ce qu’on connaît déjà, des 'valeurs sûres'... C’est en fait parce qu’on n’a pas de nouvelle génération de bons coachs pour prendre le relais ou qu’ils ne sont actuellement pas dispos, tels les très bons Peter Bosz à l’OL et surtout Erik Ten Hag à l’Ajax." Il faudra encore attendre de voir si la génération plus récente des Van Nistelrooy (coach des U19 du PSV), Van Persie (coach-adjoint du Feyenoord) ou Van Bommel (Wolfsburg) réussira son envol… Et l’appel à un technicien étranger ? Au moment de la nomination de Koeman puis de De Boer, les noms de Wenger et de Guardiola avaient sérieusement circulé avec insistance.
S’il semble trop tard pour Arsène, Pep aurait manifesté son intérêt réel pour plus tard de rendre ce qu’il doit au pays de son mentor, Johan Cruyff. Mais la KNVB, si audacieuse dans le choix en 1998 de Rijkaard, premier sélectionneur noir de 36 ans et vierge de toute expérience, reste un peu conservatrice. Son dernier coach étranger fut l’Autrichien Ernst Happel en 1978 : "Les Pays-Bas sont un petit pays, même si on aime croire que non, ironise Frank Heitinga, journaliste néerlandais aux revues Het Parool et Trouw. Nous manquons actuellement de grands coaches mais nous, Hollandais, nous nous plaisons à penser que nous pouvons nous débrouiller entre nous. Ceci-dit, la charge de sélectionneur Oranje est presqu’aussi lourde que celle d’un président : la pression est énorme ! Alors, quel que soit le sélectionneur, il doit être bon tacticien et diffuser une autorité indiscutable pour gérer les égos... Et c’est le cas de Van Gaal !" Le dernier mot à Ruben : "Dans notre pays de foot aux 17 millions de sélectionneurs, il importe aussi de gagner à la Hollandaise, c’est à dire avec la manière !" Après ça, qui voudrait vraiment entraîner les Oranje ?

Louis van Gaal (Pays-Bas)

Crédit: Eurosport

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