"Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, dont la route droite était perdue", écrivait Dante Alighieri en pleine traversée de "L'Enfer" dans la première partie de la Divine Comédie. Que l'artiste florentin se rassure, elle n'est cette fois pas pour lui. Elle est réservée à la Nazionale de Roberto Mancini, qui y a été renvoyée jeudi soir après son élimination des barrages du Mondial face à la Macédoine du Nord (0-1), quatre ans et demi après un premier passage post-Suède. A croire que la sélection italienne y a pris goût. On la pensait pourtant sortie d'affaire, elle qui s'était offert le paradis en juillet dernier à Wembley. Simple illusion. "Cette victoire était une exception, pas une règle", a regretté le légendaire Arrigo Sacchi ce vendredi dans les colonnes de La Gazzetta dello Sport.
Si elle compte une finale (2012) et une victoire (2021) à l'Euro durant cette dernière décennie, ainsi qu'un quart de finale signé Antonio Conte en 2016, l'Italie est comme maudite depuis la victoire de la Coupe du monde 2006. Depuis le quart de finale face à l'Ukraine cette année-là, soit 5747 jours, elle n'a remporté qu'un seul match dans le temps réglementaire (contre l'Angleterre en 2014). La Nazionale a regardé celle de 2018 à la maison. Elle fera de même en 2022. Pour un quadruple champion du monde, ça fait tâche. Une fois, à la limite. Mais deux... Face à ce nouveau champ de ruines, le Calcio n'a plus le choix. Il doit constater, avancer et réformer. Au risque de stagner et s'écrouler, encore.
Qualif. Coupe du monde
L'Ukraine n'ira pas au Mondial : "Si on a réussi à donner des émotions, mission accomplie"
05/06/2022 À 21:21
30% de joueurs italiens jouent dans nos équipes de jeunes
Autour de cette sélection, un constat qui revient souvent dans les discussions grand public : le manque de "top player". Des bons joueurs, oui, qui sont parvenus à réaliser un exploit retentissant (encore plus avec le recul, du coup) lors du dernier Euro, portés notamment par la force du groupe, du collectif et du jeu. Ils sont même restés invaincus pendant trois ans. Mais inutile de s'en cacher : la sélection ne possède pas de Mbappé, de Haaland et consorts. Un exemple : le problème du numéro 9, traîné comme un boulet depuis bien des années. A quand remonte le dernier grand buteur de la Nazionale ? Vous avez quatre heures. Pour vous aider : le dernier attaquant italien à marquer dans une finale de Coupe d'Europe remonte à 2007 avec Filippo Inzaghi (AC Milan). Et le dernier triplé d'un joueur transalpin dans un match de C1 est signé Vincenzo Iaquinta (Udinese) en 2005.
Ciro Immobile, Soulier d'Or de la saison 2019-2020 et recordman de buts sous le maillot de la Lazio, aura toujours pâti du poids de celui de sa sélection. Il n'est pas le seul. Une équipe de héros n'a pas pu se transformer aussi vite en une de pitres. Cette faillite est également mentale, avec plusieurs joueurs complètement paralysés par l'enjeu. Rappelons qu'il s'agissait quand même de la Macédoine du Nord.
Si les divers Chiesa et Zaniolo sont certainement les futurs leaders techniques de cette équipe, la Botte a cette fâcheuse manie de vouloir combler ses manques en naturalisant de bons joueurs du championnat. Jeudi, l'Italie a terminé la rencontre en faisant entrer le pauvre João Pedro, brésilien naturalisé italien qui connaissait sa première sélection. Le capitaine de Cagliari n'y est pas vraiment pour grand-chose dans cette débâcle, mais il témoigne d'un travail fait souvent dans l'urgence et sans programmation en amont.
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"Nous avons seulement 30% de joueurs italiens qui jouent dans nos équipes de jeunes, déplorait le président de la Fédération italienne de football Gabriele Gravina jeudi en conférence de presse. Il y a beaucoup de jeunes italiens qui ne jouent pas dans leur club (...) Cela devrait être notre engagement politique pour réformer cette problématique." "On continue d'acheter des joueurs étrangers, même dans nos équipes de jeunes, déplore Sacchi ce vendredi. Ils sont achetés comme des stocks de fruits et légumes. Nous sommes certains que c'est le chemin à suivre ou, plutôt, que ce n'est pas ça le problème ? Commençons par apprendre à nos jeunes joueurs à jouer, n'allons pas chercher le sauveur de la patrie, qui arrive peut-être de l'étranger..." Pour beaucoup, Marco Verratti, élu homme du match le plus dramatique de l'histoire de la Nazionale, est l'un des seuls à disposer du niveau international. "Et cela s'est vu", souligne le journaliste Fabio Caressa sur le plateau de Sky Italia.
Dans le onze titulaire concocté par Mancini jeudi, on retrouvait deux joueurs de l'Inter, un du Milan, un du Napoli, aucun de la Juve et l'Atalanta, soit les équipes engagées en Coupe d'Europe. Les U21 italiens ne jouent quasiment pas en Serie A, où 18 équipes sur 20 ont recours à une utilisation de 80% de joueurs étrangers. Seulement deux sont sous la barre des 50%.
Il serait également important de revoir certains prix sur le mercato. Si les grands clubs vont chercher ailleurs, c'est également pour les sommes exorbitantes réclamées par certains clubs. Exemple : Sassuolo réclame au moins 50 millions pour son duo Berardi-Scamacca. Un autre : Pise souhaitait 20 millions pour son attaquant Lorenzo Lucca (6 buts en Serie B), un temps imaginé dans le giron de la Nazionale. Il n'a plus marqué depuis octobre. Pour finir : Cagliari réclamerait une vingtaine de millions pour son excellent portier Alessio Cragno. L'été dernier, l'AC Milan avait arraché Mike Maignan pour une quinzaine.
Personne n'a gagné en Europe depuis l'Inter de Mourinho
Au sommet dans les années 90 et 2000, le Calcio "est en crise depuis 2010" selon l'ancien entraîneur de l'AC Milan. "Personne n'a gagné en Europe depuis l'Inter de Mourinho", rappelle-t-il. Il y a bien eu quelques finales européennes, avec les défaites de la Juventus de Max Allegri en C1 (2015-2017). Ou bien le beau parcours de la Roma (demi-finale de C1 en 2018) et l'Atalanta Bergame au Final 8 de Lisbonne (2020), sans oublier la finale perdue de C3 de l'Inter. Mais le tout sans jamais ramener une coupe dans la Botte.
"Le football italien est culturellement arriéré et manque de nouvelles idées, avec des clubs quasiment tous endettés (...) Le rythme de nos matchs en Serie A est ridicule. Essayez de regarder un match anglais, espagnol ou allemand. Les joueurs vont beaucoup plus vite, ils s’habituent dans leur pays au niveau européen. Les arbitres sifflent trop ici (…) Comment on peut jouer comme ça ?", s'interroge Sacchi ce vendredi. Aujourd'hui, il ne reste que deux clubs engagés en Europe : l'Atalanta en Ligue Europa et la Roma en Ligue Europa Conference. Juve, Milan, Inter : tous ont pris la porte de la C1 de manière plus ou moins glorieuse. Certaines voix s'élèvent pour un passage à un championnat à 18 clubs pour élever le niveau global ainsi que la compétitivité.

Des stades vétustes...

Un autre dossier urgent pour le football italien demeure celui des stades, rénovés il y a maintenant plus de trente ans pour le "Mondiale" 90. Si la Juventus, l'Atalanta, Sassuolo et l'Udinese sont notamment parvenus à avoir le leur, d'autres font face à de nombreux obstacles. L'AC Milan et l'Inter continuent de batailler avec la ville de Milan pour quitter San Siro et construire un stade à un milliard d'euros, la Roma a presque abandonné son projet qui remonte maintenant à une décennie, alors que la Fiorentina peine à avancer pour le sien. De quoi pousser son propriétaire italo-américain à songer à tout lâcher pour repartir aux Etats-Unis. Plusieurs enceintes de Serie A sont ainsi à la limite de la vétusté, un élément qui peut facilement être compris dans un contexte plus général du pays. Elles sont surtout complètement dépassées par le football moderne et deviennent de sérieux problèmes pour les clubs concernés.
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... et des conflits à régler

Il est également impératif de régler plusieurs conflits ouverts. Difficile d'oublier celui entre le gouvernement transalpin et la Ligue de football, qui a longtemps réclamé des aides pour le manque à gagner lié à la pandémie de Covid-19. Selon La Gazzetta dello Sport, la Serie A est aujourd'hui dans le rouge à hauteur de un milliard d'euros, avec les vingt clubs endettés à hauteur de 3,4 milliards. Aujourd'hui, la Ligue italienne est plus que jamais divisée après la récente nomination du nouveau président Lorenzo Casini, élu par onze votes favorables sur vingt possibles.
Des mastodontes comme l'Inter, l'AC Milan, la Juventus et l'AS Rome avaient voté contre. Mais l'influence politique de certains présidents (De Laurentiis/Napoli, Lotito/Lazio et Barone/Fiorentina) a finalement fait pencher la balance. "Sans l'unité de la Serie A, le football italien n'ira nulle part (...) Nous avons besoin d'une Ligue forte et autoritaire", prévoyait Gravina la semaine passée, lui qui a d'ores et déjà annoncé qu'il ne démissionnerait pas. Il en a également profité pour s'enlever quelques cailloux de sa chaussure après l'élimination face à la Macédoine.
"À chaque convocation d’un joueur, la Nazionale est perçue comme un problème et non une opportunité (…) Même chose pour le calendrier, il y a des intérêts économiques liés à la gestion des clubs. Il y a toujours beaucoup de résistance”, a-t-il avoué en conférence de presse. En cause, notamment, le refus des clubs de reporter la 30e journée de Serie A, soit celle qui précédait le barrage.
"Nous avons eu des pertes énormes liées au Covid, les stades sont encore à 75%, nous n'avons reçu presque aucune aide, nous avons un calendrier serré et nous devions laisser une semaine supplémentaire pour préparer un match contre la Macédoine ? Sérieusement, la Macédoine...", lâche un président de club, très remonté de devoir "porter" la responsabilité de cet échec. Casini, lui, n'a pas tardé à répondre à Gravina : "Cette élimination découle de problèmes d'un mouvement entier, qui doit amener à une réflexion sérieuse et un profond changement (...) Les clubs répondent toujours favorablement à des convocations, et ils le feront toujours. C'est un engagement sportif envers le pays. La Nazionale est de tous les Italiens." Aujourd'hui, ils sont une soixantaine de millions à se demander ce qu'ils vont bien pouvoir faire du 21 novembre au 18 décembre prochain.

Mancini devrait démissionner

Et Roberto Mancini dans tout ça ? Selon l'ensemble de la presse transalpine, le sélectionneur italien, que presque tout le monde appelle à rester, devrait toutefois démissionner la semaine prochaine après le match face à la Turquie. Lui non plus n'est pas exempt de tout reproche. En cause, notamment, son choix de s'appuyer sur son groupe de l'Euro, comme une reconnaissance naturelle après la grande victoire de Wembley. Problème, beaucoup sont loin de leur niveau d'alors. On pense notamment aux divers Barella, Jorginho, Berardi ou Insigne. Et le détonateur Federico Chiesa est quant à lui sur le flanc. Ne fallait-il pas faire jouer les joueurs plus en forme ? Le manque de fraîcheur a souvent été souligné dans l'après-match. "Mais au vu du temps à disposition, le Mancio a voulu miser sur ses garanties et son noyau dur, c'est humain", constatait Fabio Caressa.
"Ce n'est pas un problème de personnes, mais de méntalité et d'approche, estime de son côté Arrigo Sacchi. Regardons ce qui a été fait en Espagne, prenons exemple sur ceux qui font les choses bien. Ne nous aggripons pas aux vieilles pensées. Saisissons cette occasion pour un grand renouvellement qui, je le répète, doit être culturel. Evoluer, cela veut dire connaître, travailler, se sacrifier et savoir se remettre en question."

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Pour pallier le départ de son sélectionneur, prolongé jusqu'en 2026 mais qui ne comptait pas aller au-delà du Mondial 2022, espérant notamment retrouver le quotidien en club, Gravina aurait déjà lancé plusieurs pistes ces derniers mois. Une revient avec insistance, celle menant à un tandem Fabio Cannavaro-Marcello Lippi. Soit le dernier capitaine et le dernier sélectionneur à avoir remporté la Coupe du monde. Avant, l'Italie rêvait de la gagner à chaque édition. Aujourd'hui, elle espère simplement s'y qualifier...
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