L'effondrement de la 'Super Ligue européenne' en l'espace de quarante-huit heures pourrait faire croire que la drôle de guerre à laquelle on a assisté s'est achevée par une victoire décisive des adversaires du projet. Ce serait oublier comment ces deux journées ont mis en lumière l'ambiguïté de la position de certains acteurs-clé. Au plus fort de la crise, l'UEFA a fait adopter sa réforme de la Ligue des Champions, qui mettra en place une de facto 'Superligue des Champions' à partir de la saison 2024-25. C'est à peine si ce changement fondamental, soutenu par le nouveau président de l'ECA et mandarin du Bayern Karlheinz Rummenigge, aura fait trois lignes dans les journaux.
Et surtout, la Fifa, qui refusa de condamner l'initiative, et se borna à la 'désapprouver', se sera cantonnée dans un rôle d'arbitre révélateur, non pas de ses hésitations, mais de ses tentations. Quelles sont-elles ?
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Commençons par une devinette.
A qui doit-on cette phrase (légèrement modifiée pour ne pas dévoiler la réponse) ? "Nous devons prendre les vingt meilleurs clubs et les associer dans une ligue".
Florentino Perez, peut-être ? Joel Glazer ? Non. Gianni Infantino, président de la FIFA, qui la laissa tomber en décembre 2019 à Lumumbashi, lors d'un de ces périples africains qu'il affectionne (le dernier en date, juste avant la récente élection de son "grand ami" Patrice Motsepe à la présidence de la Confédération africaine de football, le vit visiter onze pays entre le 16 et le 26 février).
Il ne s'agissait pas là d'une de ces idées émises en l'air, comme Sepp Blatter avait coutume d'en lancer treize à la douzaine du temps où c'était lui, pas l'ancien secrétaire général de l'UEFA, qui était reçu avec les égards dûs à un chef d'état lors de ses passages en Afrique. Il s'agissait d'un plan qui avait été élaboré avec l'aide de quelques-uns des dirigeants les plus riches et les plus puissants du continent, dont les milliardaires Moïse Katumbi, propriétaire du TP Mazembe, le Sud-Africain Patrice Motsepe des Mamelodi Sundowns et le Tanzanien de Simba SC Mohammed Dewji.

Infantino n'avait demandé leur avis ni aux fans, ni à leurs fédérations

Les clubs de ces derniers, plus dix-sept autres membres permanents, seraient donc les fondateurs de cette ligue fermée censée rapporter 200 millions de dollars par an au "football africain". Vingt clubs, une ligue fermée, une explosion annoncée des revenus...Si la FIFA était en faveur - était même l'un des principaux initiateurs - de ce projet en Afrique, pourquoi donc alors serait-elle opposée à un plan similaire en Europe ?

Ahmad Ahmad, le président de la CAF, et Gianni Infantino, celui de la Fifa

Crédit: Getty Images

D'autant plus que de telles "Super Ligues", sur quelque continent qu'elles se jouent, seraient un vecteur idéal pour déterminer quels clubs participeraient à la Coupe du Monde des Clubs élargie à 24 équipes dont le président de la FIFA espérait organiser la première édition dans sa nouvelle version dès 2021, en Chine, l'Arabie Saoudite ayant charge du financement de la compétition via la banque japonaise Softbank. Cette idée-là a été bottée en touche - pour le moment; mais pas la Super Ligue d'Afrique.
En février 2020, Infantino répétait : "je veux créer une ligue pan-africaine de 20 à 24 clubs". Notez l'emploi de la première personne. Notez qu'on n'avait pas demandé leurs avis aux fans et à leurs fédérations, pas plus que ne l'ont fait les douze clubs de la Super Ligue européenne. Enfin, en mars de cette année, un tweet imprudent de Barbara Simba, directrice exécutive de Simba SC, rappellait que le projet de ligue fermée parrainé par la Fifa était plus que jamais d'actualité.
Et pourtant, objectera-t-on, la FIFA a fait cause commune avec l'UEFA pour condamner le projet de Super Ligue européenne. Ce mardi, à Nyon, Gianni Infantino était présent au Congrès de l'UEFA à Montreux, où il a fait grand cas de son soutien à la confédération dans l'affaire dans un discours très attendu...mais qui aura laissé beaucoup de délégués sur leur faim - et provoqué la fureur de pas mal d'autres en privé.

Des liens entre Infantino et Perez ?

De condamnation, pas le moindre signe; une "forte désapprobation", oui, ce qui n'est pas du tout la même chose dans le contexte actuel, quand l'UEFA débattra de la possible exclusion des rebelles dans trois jours. Son appel au "dialogue" sera tombé dans les oreilles de sourds. Après la conférence de presse d'Aleksandr Ceferin de la veille, qui avait dû faire siffler les oreilles des "serpents" Andrea Agnelli et Ed Woodward, en particulier, ce ton bienveillant n'était pas celui qu'espéraient les représentants du football européen. Cela ne signifie pas qu'ils s'attendaient à autre chose.

Gianni Infantino et Aleksander Ceferin

Crédit: Getty Images

De curieux bruits circulent en effet dans le microcosme. On parle des rapports étroits qui lient certains membres de la garde rapprochée d'Infantino avec Florentino Perez et Andrea Agnelli. On évoque les nombreux coups de téléphone échangés avec les représentants des "douze salopards" ("c'était la panique", nous a assuré un témoin) ces derniers jours. On sait aussi combien les rapports entre Infantino et Ceferin sont tendus, et que le premier redoute une candidature européenne (ou soutenue par l'UEFA) lorsqu'il remettra son mandat de président de la FIFA en jeu en 2023.
L'UEFA et la CONMEBOL sud-américaine, dont la Ligue des Champions et la Copa Libertadores seraient les premières à souffrir du projet de Coupe du Monde des Clubs d'Infantino, en termes financiers comme en termes d'influence dans leurs régions respectives, sont aujourd'hui de facto le seul contre-pouvoir de la FIFA dans le monde de la gouvernance du football. Quoi que suggèrent les beaux discours, parler d'une guerre larvée n'est en rien une exagération.

UEFA-FIFA, l'inimitié

Il est donc logique que la position adoptée par la FIFA, celle d'un arbitre impartial, certes "désapprobateur", mais surtout soucieux de rester au dessus de la mêlée, provoque des remous au sein de l'instance européenne, qui y voit une confirmation de l'hostilité d'Infantino à son égard. Car en janvier dernier, cette même FIFA avait joint sa voix à celle des six Confédérations continentales pour condamner tout projet de ligue fermée européenne. Les termes du communiqué d'alors ne laissaient aucun doute sur ce à quoi les sécessionistes devraient s'attendre.
"Une telle compétition ne serait pas reconnue par la Fifa [...]. Tout club ou joueur impliqué dans une telle compétition ne serait pas autorisé à participer à quelque compétition que ce soit, organisée par la Fifa ou leurs confédérations respectives".
Plus trace de ces menaces aujourd'hui, alors que l'UEFA, elle, les brandit toujours. Si la FIFA n'est pas derrière un projet qui est mûri depuis 2015 au moins, et sans doute depuis plus longtemps, on peut se demander si, finalement, elle y est si hostile que cela. Comme l'exemple africain le prouve, les supposées "valeurs" de la compétition sportive ne sont pas nécessairement un obstacle infranchissable pour elle quand ce qu'elle considère être les intérêts du football, ce qui revient à dire "ses intérêts", sont en jeu.
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