Toto Wolff, le patron de l'écurie Mercedes, a fait remarquer aux médias que personne ne lui avait demandé de s'exprimer sur la victoire de Valtteri Bottas, dimanche dans le paddock d'Istanbul. Un oubli à la fois regrettable, injuste envers le Finlandais mais malheureusement logique, tant les interrogations tournaient autour des raisons du loupé magistral de Lewis Hamilton dans ce Grand Prix de Turquie que le Britannique s'était promis de mettre sens dessus dessous, jusqu'à la victoire.
Le film de la course
Il avait prévu, annoncé, vouloir donner le change à Max Verstappen. Il y a deux semaines, à Sotchi, son rival néerlandais avait amorti son départ de la dernière place, contre l'installation d'un moteur tout neuf, par une deuxième place. Le pilote Red Bull y avait laissé sa place de n°1 mondial pour deux points, mais pas ses illusions.
Grand Prix de Turquie
Bottas devance les Red Bull, Hamilton frustré
10/10/2021 À 13:35
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Dimanche, c'était à Lewis Hamilton de faire sa course à handicap, de la onzième place. Déchu de sa 102e pole après une démonstration aux essais, il était tellement sûr de sa force et de la fébrilité évidente de la Red Bull sur ce tracé, qu'il s'est entêté à avoir raison contre son équipe. Il voulait faire la course sans s'arrêter. Et après avoir refusé plusieurs fois de rentrer, il s'est exécuté, trop tard. Un échec dont il est prêt à tirer la leçon ? Pas sûr. A l'aune de ses déclarations, il est visiblement prêt à mourir avec ses idées.

Cela avait pourtant bien commencé

"Je pense qu'on aurait dû rester en piste, a-t-il estimé au diffuseur néerlandais Ziggo Sport. J'aurais probablement pu le faire, et j'aurais dû. Mais ça ne fait rien maintenant. Je ne l'ai pas fait car nous travaillons en équipe."
Et d'enfoncer le clou. Oui, à l'entendre, les stratèges de Mercedes se sont enfoncés dans l'erreur, plus que lui : "L'équipe m'a demandé de rentrer mais je savais juste ce qui allait arriver avec les nouveaux pneus : ils ont grainé et je n'avais plus que huit tours à faire. Nous avons perdu deux places et ce ne fut pas loin d'être plus."
Comment en est-on arrivé là ? Flashback sur la course… Prudent au départ comme en Russie, remonté de la 10e à la 5e place en 13 tours chrono à coups de manoeuvres bien senties sur Vettel (Aston Martin), Tsunoda (AlphaTauri), Stroll (Aston Martin), Norris (McLaren) et Gasly (AlphaTauri), Hamilton a eu de l'or dans les mains et a gardé la tête froide jusqu'à la mi-course environ. Au 27e des 58 tours, il ne comptait que 15"2 de retard sur son coéquipier leader, et avait donc fait tout ça sans perdre de temps. Jusqu'à s'attaquer à Sergio Pérez, le second couteau de Red Bull décidé à rendre service à son leader.
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C'est là que la bascule a commencé à s'opérer, sur les moniteurs de chronométrage et dans la tête du Britannique aussi. Au 31e passage, avec ses "intermédiaires" du départ un peu usés, il ne pointe plus qu'à 19"4 de son collègue de Mercedes, et peine à effectuer la jonction avec le Mexicain. Qui le renvoie dans ses rétroviseurs au cours de la plus belle séquence de ce seizième opus. Entre la fin du 34e tour et le début du 35e, LH44 rate le coche et décroche. En deux tours (37e et 38e), il plonge dans un monde parallèle. Verstappen et Bottas viennent de reprendre des "intermédiaires" et lui martèle que ses pneus "vont bien". Ses chronos disent l'inverse depuis un moment et son orgueil fait le reste. Il rêve d'un spectaculaire retournement de situation et s'est mis en tête de ne pas s'arrêter.

"Je vous l'avais dit !"

Pendant que Vettel montre en deux tête-à-queue l'absurdité des montes slicks, le nouveau leader Leclerc suggère que rester en piste n'est pas la solution non plus. "Box, box, box", l'exhorte "Bono", son ingénieur de course, au 40e tour. "Pourquoi ? Je pense que nous devrions rester en piste", rétorque Hamilton, que personne n'ose contredire du haut de ses 7 titres, 101 pole positions et 100 victoires.
Mercedes a fait sortir son pit crew pour rien, "Bono" accorde un tour de plus pour voir… Mais c'est un fait, son pilote a pris le contrôle et refuse encore de rentrer : "Ce n'est pas loin d'être sec", argumente-t-il. Il n'est pourtant pas le mieux placé pour lire les cartes de Météo France. Aucune amélioration radicale en vue…
"Ces pneus vont aller au bout", affirme alors Hamilton au 47e des 58 tours. Mais derrière, ça revient fort et le point de non-retour est bientôt atteint. Rester, c'est se faire déborder, y compris par Gasly. P6 au mieux, donc. Rentrer, c'est repartir pour peut-être sauver une quatrième place. A condition de ne pas surchauffer les pneus d'emblée, et donc les priver de leur potentiel avec du grainage.
Bottas déloge un Leclerc à l'agonie et tout est clair chez Mercedes. "On a vu avec Leclerc que ça faisait pareil (que Hamilton) : d'un tour à l'autre il a commencé à perdre 1"5-2"0, et on voyait qu'on allait perdre la place au profit non seulement de Pérez, mais de Leclerc et Gasly aussi. Donc on a fait le changement de pneus", expliquera Wolff, à Canal+.
Frustré, Hamilton accuse le coup après son arrêt. "Pourquoi avez-vous abandonné cette position ?", lance-t-il. Les échanges lapidaires se poursuivent… "J'ai un gros grainage ! Je vous l'avais dit !" Le canal se referme sur un "Laissez-moi tranquille !" à l'évocation de la menace Gasly.
Pour finir, Hamilton a tellement perdu le fil qu'il n'est pas capable de viser le point bonus du meilleur tour en course, propriété de Bottas dans la boucle finale.

"Ce n'est pas son équipe, c'est la nôtre"

"Je crois qu'il y avait plusieurs possibilités de stratégies, expliquera Wolff, à la chaîne française. L'une était de rentrer au stand, de mettre les "intermédiaires" comme tous les autres, ressortir cinquième sur la piste et essayer de se battre contre Pérez et Leclerc d'une manière conservatrice. On n'a pas fait ça parce qu'on a cru que ça sècherait. L'autre possibilité était, de troisième sur la piste, de s'arrêter et de finir."
En revanche, contrairement à ce qu'affirmera son pilote, aller au bout sans stopper n'était pas réaliste. "II avait 12 secondes d'avance sur Pérez et il perdait 1"5 par tour à 8-9 tours de la fin… ça ne l'aurait pas fait", coupa Wolff.
Ainsi le formidable lauréat de l'édition 2020 a échoué à quatre secondes de la quatrième place de Leclerc, qui était dans ses cordes. Devant micros et caméras, Wolff fait bonne figure mais le rappel de la victoire de Bottas et les 36 points d'avance sur Red Bull au championnat des constructeurs ne font pas diversion. Il a un peu perdu son pilote-roi en route et ça se paiera peut-être au prix fort lorsque le drapeau à damier s'abaissera à Abou Dabi, le 12 décembre.
Wolff suggère en tous les cas, au détour d'une remarque sèche, qu'une remise à plat du circuit de décision s'impose peut-être, et que l'équipe aurait dû garder le contrôle du plan de course. "Ce n'est pas son équipe, c'est la nôtre", corrige le manager autrichien, en réponse à une question posée en direct sur Canal+. Hamilton a l'habitude de rappeler que chez Mercedes "on gagne et on perd ensemble". Il pourrait ajouter qu'il faut aussi décider ensemble.
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