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François Cevert, le prince foudroyé

François Cevert, le prince foudroyé

Le 16/04/2019 à 16:00

LES GRANDS RECITS – François Cevert était talentueux, beau et d’une classe au moins égale au reste de ses qualités. Le Français, que Jackie Stewart avait pris sous son aile et façonné pour qu’il soit son successeur, était destiné à devenir le premier champion du monde tricolore en F1. Il s’est tué en octobre 1973 alors que l’histoire déroulait son tapis rouge devant ses pieds.

Fin 2018, nous vous avions proposé de choisir vous-mêmes les sujets de nos Grands Récits. Plus de 460 histoires ont été soumises par vous, lecteurs. Nous en avons retenu douze. Vous pourrez les découvrir dans notre rubrique du mardi jusqu'au mois de juin. Après Steven Bradbury en héros improbable ou Elgin Baylor le révolutionnaire maudit, voici François Cevert, pilote qui avait tout pour lui et aurait pu devenir le premier champion du monde français en F1.


6 octobre 1985. Brands Hatch. A une quarantaine de kilomètres du cœur de Londres et, déjà, en plein poumon de l'Angleterre séculaire, ce début d'automne a des faux airs de printemps pour le sport automobile français. Son plus beau bourgeon vient d’éclore et de décrocher un Graal qui s'était toujours refusé à lui : le titre mondial des pilotes dans la plus prestigieuse des catégories, la Formule 1. L'heureux élu s'appelle Alain Prost. Quatrième du Grand Prix d'Europe, antépénultième épisode d'une saison qu'il a dominée par sa régularité et sa science unique de la course, le pilote McLaren orne son tour d'honneur d'un salut royal, pour ne pas jurer avec le paysage ambiant. A 30 ans, le voilà dans l'histoire. En attendant la légende, qui le guette déjà.

On ne réécrit pas l'histoire. Mais l'envie de raturer quelques lignes des livres où elle se trame a ses partisans fidèles. Parce que l'on fantasme toujours sur ce qui serait arrivé si le destin avait emprunté un autre chemin. Alain Prost serait probablement devenu la légende qu'il est. Mais peut-être aurait-il été devancé au Panthéon français par un certain François Cevert, mort le 6 octobre 1973, soit douze ans jour pour jour avant le couronnement anglais du Professeur Prost.

Ceux qui ont un jour eu le privilège de croiser la route de François Cevert ne peuvent avoir effacé son visage de leur mémoire. Pour les autres, il y a les photos vieillies d’une jeunesse éternelle. D’une beauté indécente.

François Cevert

François CevertGetty Images

Cevert, c’est un ange qui aurait troqué ses ailes contre une arme de séduction massive : des yeux d’une profondeur et d’un bleu infinis. Croiser le regard de Cevert, c’est défier les Gorgones et se retrouver instantanément pétrifié par ces iris de glace. Eviter leur azur magnétique ? C'est prendre le risque d'être envouté par sa voix grave. Une voix dont la rudesse aurait été polie par un phrasé d’une grâce absolue et d'une classe égalant aisément une beauté que le temps n’a pas démodée.

"Live fast, die young and leave a beautiful corpse"

Taillé comme une arbalète et pourvu d'une crinière qui ne gâchait rien, François Cevert aurait pu tout faire. Du cinéma, s’il avait eu un quelconque attrait pour le septième art. De la musique, s’il n’avait pas été happé par la griserie de la course automobile. Ses quinze années de formation classique au piano n’ont pas pesé lourd à côté de ce que pouvait lui offrir une vie exaltée derrière un volant.

"Live fast, die young and leave a beautiful corpse" ("Vivre vite, mourir jeune et laisser un beau cadavre") est une citation que l’histoire a attribuée à James Dean, légende américaine qui a perdu la vie au volant d'une Porsche 550 Spyder. Apocryphe ou non, elle pourrait aussi être sortie de la bouche de François Cevert, à ceci près que l’accident dont a été victime le Français a périmé la dernière partie de la phrase. Pour le reste, tout y est. François Cevert a voulu vivre sa vie. Sans concession à l’ennui, ni pour autant incarner la tête brûlée des circuits qu'il est aisé d'imaginer. Bien au contraire. Il était passionné de course, plus que de vitesse. Ses risques étaient calculés même si son talent intrinsèque et son coup de volant faisaient parfois oublier ses précautions.

Les "5P"

François Cevert est né le 25 février 1944, à une époque où la France et le monde avaient d’autres priorités que le sport automobile. Le futur pilote a vu le jour dans un Paris occupé et dans une famille dont le chef, Charles Goldenberg, s’est rapidement engagé dans la Résistance. Durant le conflit planétaire, il sera recherché par la police allemande en sa qualité de personnage "dangereux pour la sécurité du Reich".

De confession juive, Charles est né en Russie, pays qu’il a dû fuir dès sa tendre enfance, en raison de la persécution tsariste et des pogroms de 1905. Pour éviter la déportation de ses enfants plusieurs décennies après et au cœur d'un siècle qu'on espérait civilisé, il leur donnera le nom de jeune fille de sa femme, Huguette. François s’appellera donc Cevert.

François Cevert

François CevertGetty Images

François Cevert n’est techniquement pas un enfant du "baby boom" mais les quelques mois et événements qui le séparent du début de cette séquence historique ne le couperont pas de sa réalité : la génération post-Seconde guerre mondiale a envie d’autre chose. Les deux conflits qui ont secoué la première partie du siècle sont derrière une jeunesse qui ne veut pas se contenter des "4P" : Paix, Prospérité, Plein emploi, Progrès. Cevert en rajoute d'ailleurs un cinquième, pour Passion.

Son père Charles est joaillier. En plus d’offrir à son brillant fils la possibilité de s’écrire un avenir de pianiste, il compte bien faire de François son successeur. "Il était entendu qu’au retour du service militaire je devais travailler avec lui pour prendre son éventuelle succession, expliquait-il en 1971 dans l’émission de Jacques Chancel, Radioscopie. Mais j’avais de plus en plus envie de faire de l’automobile, ça me trottait dans la tête depuis longtemps…" Depuis très longtemps, même. "Petit, je voulais toujours une 'toto', me disait maman". Pour être tout à fait précis, Cevert s'est d'abord fait la main sur des deux roues, une Vespa puis une moto qu'il se fait acheter à 16 ans parce qu'il en a marre de "l'enfer du métro". Excuse bidon. Il a surtout envie de bricoler. Et de liberté.

Pilote, "une occupation de milliardaire ou de gigolo"

Plutôt que d’aider son père et de se lancer dans l'orfèvrerie, le jeune homme de bonne famille s'en va vendre… des disques éducatifs. Pourquoi ce choix ? Parce que le garçon a besoin d'argent. Mais aussi et surtout de temps libre pour sa passion. Le porte-à-porte ne lui en laisse pas suffisamment. Il change de voie et se lance dans la confection du côté du Sentier. Jusqu'à réunir suffisamment d'argent pour participer au "Volant Shell", concours de détection organisé à Magny-Cours. Nous sommes en 1966. Cevert gagne. Evidemment. En cadeau, il reçoit un volant en Formule 3 et se lance en Championnat de France, au grand dam de ses parents. Surtout de son père. Pour lui, la course automobile est une "occupation de milliardaire" ou de "gigolo", pas un métier.

Heureusement, Cevert a un allié impromptu mais de circonstance : Jean-Pierre Beltoise. Celui qui deviendra le mari de sa sœur Françoise va contribuer à crédibiliser la fonction de pilote aux yeux de papa Goldenberg.

La première année de François en F3 n'est pas loin d'être catastrophique : "J'ai pris le départ de 22 courses, j'en ai fini 6. 16 fois, j'ai eu des ennuis mécaniques". La suite est plus heureuse : champion de France l'année suivante devant Jean-Pierre Jabouille, le jeune pilote grimpe en Formule 2 en 1969 où il va signer un premier coup d'éclat, à Reims.

A l'époque, les disciplines ne sont pas cloisonnées comme aujourd'hui et il n'est pas rare de voir des pilotes de F1 prendre le risque de croiser le fer avec de jeunes talents sur d'autres circuits. 29 juin 1969, Jackie Stewart est sur la route de son premier titre mondial en Formule 1. Il va rencontrer un homme qu'il n'oubliera jamais, François Cevert.

François Cevert

François CevertGetty Images

Stewart et Tyrrell sous le charme

"J'ai gagné à Reims en 1969 de manière amusante. Reims est un circuit d'aspiration, il faut sortir deuxième du dernier virage pour gagner, expliquait Cevert quelques années après son succès face à son futur partenaire. Celui qui sort en tête se fait aspirer et coiffer au poteau. Dans le virage en question, Jackie et moi, on s'est regardé dans les yeux et on a parcouru quelques centaines de mètres côte à côte. On levait le pied, on accélérait... La route n'était pas large donc personne ne pouvait passer devant nous. Finalement, j'ai accéléré et pris une demi-longueur d'avance que j'ai gardée jusqu'au drapeau." Cevert a gagné. Le Britannique de l'écurie Matra, finalement 4e, est bluffé.

Ken Tyrrell, boss de Stewart en F1, ne va pas tarder à tomber sous le charme. Ça non plus, Jackie Stewart ne l'a pas oublié : "Ken m'a appelé un jour parce que François devait piloter à Crystal Palace. Il m'a demandé si je pouvais venir voir la course. Je vivais en Suisse à l'époque. Je suis venu exprès. Et on a décidé de le prendre comme deuxième pilote."

Nous sommes en 1970. La saison de Formule 1 est pourtant déjà entamée. Mais le coéquipier de Stewart, Johnny Servoz-Gavin, finit par se lasser de son métier de pilote. Si Cevert a rêvé d'en être, Servoz-Gavin en a par-dessus la tête du cirque grandissant de la F1. La vie d'ascète, très peu pour lui. JSG a envie d'autre chose. Le plaisir est loin de l'asphalte.

Si Tyrrell s'était fié aux apparences, il n'aurait pas recruté Cevert, dont le physique autant que l'allure laissent présager d'une légèreté peu compatible avec le sport de haut niveau. Mais Cevert n'est pas Servoz-Gavin. Il est fait d'un autre bois. A 26 ans, il est prêt aux sacrifices. Et à une vie rangée. Le playboy sait faire la part des choses. "Je ne fais pas d'excès. Je bois un verre de vin, parfois. Il m'arrive de me coucher tard aussi, mais je récupère", explique-t-il à l'époque.

"Comme un footballeur amateur qui arrive au Real Madrid"

Tyrrell est rapidement fasciné par le pilote… et l'homme, qu'il fait venir en Angleterre pour le rencontrer et, surtout, le jauger : "C'était un personnage particulier, très beau avec de grands yeux. Toutes les femmes le trouvaient séduisant. C'est ce qui a plu à ma femme. Mais pas à moi. Moi, ce qui m'a plu, c'était qu'il était un futur champion du monde. Il avait tout pour ça. Et, en plus, c'était une personne très agréable et toujours prête à aider l'équipe."

Les mauvaises langues laisseront entendre que son talent a autant compté que sa nationalité, parce qu'Elf Aquitaine sponsorise Tyrrell et que la compagnie française pousse très fort dans le dos d'un pilote tricolore, François Cevert en particulier. Le principal intéressé, évidemment, n'en a cure. "Je me sentais comme un footballeur amateur à qui on aurait offert une place dans l'équipe du Real Madrid", se réjouit-il alors, cité dans le livre de Jean-Claude Hallé, "François Cevert : La mort dans mon contrat".

La Formule 1 a ça de particulier que les pilotes jouent à la roulette russe avec un barillet chargé de plusieurs balles. A chaque tour de piste, le doigt frôle la gâchette. C'est le prix à payer. Sur les circuits, pas de mort à crédit. On règle la note rubis sur l'ongle, surtout au début des années 1970 où la sécurité n'est pas encore une préoccupation majeure.

L'autre particularité de la F1 réside dans une contradiction de taille : votre coéquipier est à la fois votre allié et votre meilleur ennemi. Il est celui qui vous connait dans l'intimité et - dans un monde idéal - possède la même arme que vous pour parvenir à ses fins. Il doit vous battre pour exister. Tout cela, c'est ce que la relation Stewart - Cevert ne sera pas. De cinq ans son aîné, le futur triple champion du monde adore son cadet, qu'il va littéralement prendre sous son aile. Sans jalousie aucune. Ni rivalité. Un cas unique dans l'histoire de la F1.

La bonne éducation

Si Stewart aime autant Cevert, c'est que le Français le fascine, par sa gentillesse et sa correction absolues. Son charisme à nul autre pareil pourrait lui permettre quelques raccourcis avec la bienséance. Il n'en est rien. Dès sa signature chez Tyrrell et son premier Grand Prix, Cevert est l'élève d'un formidable professeur, qu'il surnomme "le Maestro". "Je conduisais comme un fou et je ne réfléchissais pas assez à ce que je faisais, expliquait le jeune Français au cœur de sa courte carrière de pilote. Jackie a arrêté tout ça et m'a enseigné comment analyser une voiture, comment penser au volant, avoir une vision. Il a fait toute mon éducation." La relation Stewart - Cevert est aux antipodes de celle que l'Ecossais entretenait avec Jacky Ickx.

La première de Cevert dans le grand monde de la F1 se déroule à Zandvoort, aux Pays-Bas, le 21 juin 1970. Il est âgé de 26 ans. Le débutant ne rallie pas l’arrivée, lâché par son moteur. Mais sa qualification suffit à son bonheur. Tout au moins à celui de son boss, Ken Tyrrell, qui l'avait mis à l'aise : "J'étais très décontracté car Ken m'avait dit 'je ne te demande même pas de te qualifier. Je veux juste que tu fasses connaissance et que tu prennes contact avec la voiture. Tu tournes tranquillement à ta main, je ne veux pas que tu aies d'accident'. C'est lui qui me freinait quand je faisais un bon temps… ou un trop bon temps pour lui. Il m'arrêtait et me montrait la flèche. 'Arrête-toi dix minutes et pense à ce que tu viens de faire', me disait-il."

Cevert ne va pas s'arrêter longtemps. Il prend ses marques au fil de la saison, grâce aux conseils de Stewart et son travail, évidemment. Le premier de ses 89 points, le Français l'inscrit au bout de son cinquième grand prix, à Monza. Une sixième place qui couronne ce premier crochet par le mythique circuit lombard. L'essayer, c'est l'adopter.

La première saison complète de Cevert, en 1971, sera celle de son plus bel accomplissement. Dans la roue de Jackie Stewart, sacré champion du monde pour la deuxième fois de sa carrière, le Parisien va terminer troisième du classement des pilotes mais, surtout, décrocher sa première victoire. Ce sera la seule.

Cevert et Stewart

Cevert et StewartGetty Images

La belle au bois dormant réveillée par son prince charmant

Un mois après avoir laissé passer une victoire pour neuf ridicules centièmes, en Italie, devancé au sprint par Peter Gethin et Ronnie Peterson, François Cevert prend sa revanche le 7 octobre, à Watkins Glen, dans l'état de New York. Il ne sait pas encore. Personne ne le sait. Mais l'endroit de son plus bel exploit sera celui de son tombeau, deux ans plus tard.

Treize tours dans la roue de Jackie Stewart et de Denny Hulme et la Tyrrell-Ford numéro 9 prend les commandes. Dès lors, Cevert doit résister à Jacky Ickx qui le menace jusqu’à être forcé à l’abandon. Cevert tient bon. Cette fois, c'est fait. Cevert a gagné. Un Français a gagné. Cela n'était plus arrivé depuis treize ans et le GP de Monaco, décroché par Maurice Trintignant. La France est de nouveau sur la carte de la F1. La belle au bois dormant a été réveillée par son prince charmant.

Cevert prend ça avec sérénité : "Je savais que j'allais faire une bonne performance si je finissais la course. Alors j'étais très tendu, c’est toujours comme ça quand je sens que je suis dans le coup : j'ai envie de vomir, je fais pipi toutes les cinq minutes même si je n'ai rien bu." Il n'oublie pas de remercier son champion du monde de mentor, Jackie Stewart, qui l'a conseillé au départ. Comme toujours. "Il a fait plus pour moi que pour un frère".

A bientôt 27 ans, Cevert est une star en devenir et un immense espoir pour la France du sport automobile. On le voit notamment déambuler avec Brigitte Bardot (en tout bien tout honneur) au Salon de l'automobile. Un bonheur n'arrivant jamais seul, son beau-frère Jean-Pierre Beltoise lui emboite le pas sur la plus haute marche du podium quelques mois plus tard, dans les rues de la Principauté de Monaco.

"Il pouvait me doubler s'il le voulait"

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, à mesure que Cevert se rapproche du niveau de Stewart, les liens se resserrent toujours un peu plus entre les deux hommes. Si l'année 1972 - mis à part une deuxième place aux 24 Heures du Mans -, n'est pas la plus heureuse de la carrière de Cevert et de l'attelage Tyrrell en F1, 1973 remet l'écurie britannique et ses deux pilotes au coeur de l'échiquier.

La donne semble la même, à un petit détail près : Cevert est désormais au niveau de l'Ecossais. Ou pas loin. Mais c'est Jackie Stewart qui sera couronné, une fois encore. Grâce à son talent. Et à la loyauté exceptionnelle de son poulain. Les Grands Prix des Pays-Bas et d'Allemagne symbolisent la passation de pouvoir attendue. A Zandvoort, Cevert reste sagement dans le sillage de Stewart, qui décroche là sa 26e victoire en Grand Prix. Une de plus que Jim Clark. Record absolu. Le deuxième pilote Tyrrell aurait pu gagner. Bis repetita en Allemagne. Ken Tyrrell n'a pas oublié : "Jackie est venu me dire : 'Il pouvait me doubler s'il le voulait’. Intègre comme il l'est, il était resté derrière Jackie car il savait que la saison suivante serait la sienne." Il le pressent tout du moins. Parce que Stewart va prendre sa retraite et, en cette année 1973, l'Ecossais finit de polir le joyau Cevert. Il n'y aura pas de vacance du pouvoir.

François Cevert à Monaco

François Cevert à MonacoGetty Images

Sacré champion du monde des pilotes pour la troisième fois de sa carrière début septembre à Monza, Jackie Stewart sait qu'il en a fini avec la course. L'Ecossais, 34 printemps révolus, va quitter la scène. Il le sait depuis belle lurette mais n'en fait part à personne, même si tout le monde s'en doute.

Une semaine avant la dernière course de la saison, à Watkins Glen, il part en vacances avec sa femme Helen et François Cevert. "François, le coéquipier devenu plus qu'un ami", dixit Stewart, qui garde un souvenir ému de cette escapade dans les Bermudes.

"C'était six jours avant son accident, on a passé de merveilleuses vacances, Francois, Helen et moi. On était les seuls jeunes de l'hôtel". Le champion du monde se souvient de Cevert, s'asseyant au piano tous les soirs, jouant la "Grande Sonate Pathétique" de Beethoven et séduisant l'assistance. "Les mamies étaient toujours au rendez-vous". Le charme de Cevert n'avait pas de limite. Il n'était malheureusement pas éternel.

"Je n'ai pas dit à François que j'allais raccrocher. Je le regrette"

Durant ces derniers jours heureux, son ami François le titillait régulièrement pour savoir si le rendez-vous new yorkais, le 100e de son immense carrière, serait le dernier. "Trois fois par jour, mi-sérieux, mi-rigolard, François me demandait si j'allais enfin prendre ma retraite, révèlera-t-il dans L'Equipe quelques semaines après l'accident fatal. Je te ferai honneur, disait-il. Et je dirai à tout le monde que, de toute manière, tu restes le meilleur ! (…) Je n'ai pas dit à François que j'allais raccrocher effectivement. Je le regrette."

Depuis le début de la décennie, quatre pilotes ont trouvé la mort en Formule 1. Parmi lesquels Jochen Rindt, à Monza en 1970. L'Autrichien reste à ce jour le seul pilote sacré champion du monde à titre posthume. Le 6 octobre 1973, sur la piste qui l'avait vu remporter ce qui restera son unique victoire en F1, Cevert n'aura pas l'occasion de prendre le 47e départ de sa carrière.

A quelques minutes de la fin de la qualification, le Français est dans le coup pour accrocher la pole position, ce qu'il n'a jamais réussi depuis le début de sa carrière. Il repart à l'attaque, améliore son chrono de référence et retente sa chance à l'occasion d'une autre boucle. La boucle de trop. Le passage des "esses" est périlleux. Un enchainement droite - gauche - droite avec dévers et en montée qu'il faut franchir avec autorité et une pincée de délicatesse. Les rails de sécurité, qui lèchent le bitume, sont là pour vous le rappeler.

Stewart négocie le secteur en quatrième vitesse. Cevert ? En troisième, est aujourd'hui persuadé le triple champion du monde. "En troisième vitesse, la monoplace était trop nerveuse, se remémore Stewart pour F1.com. Dans le cas de François, je suis convaincu que la voiture, pilotée ainsi, l'a propulsé dans la barrière. Ça m'était pratiquement arrivé, c'est pourquoi j'avais décidé de monter d'une vitesse."

11h54, le 6 octobre

Personne ne sait vraiment ce qui est arrivé sur les coups de 11h54 ce samedi-là. Une chose est certaine : Cevert est entré un peu large dans la première courbe et n'a jamais réussi à rétablir ce mince écart de conduite. La Tyrrell flanquée du numéro 6 a perdu toute adhérence dans la deuxième partie du "esse", décollé et étreint les rails dans une danse mortuaire, jusqu'à finir sa course quelques dizaines de mètres plus loin contre un poteau de soutènement. La voiture est retournée. Cevert a perdu la vie.

"François a très certainement été tué sur le coup. Il a été terriblement mutilé. Jody Scheckter, qui a été le premier à s'arrêter et à accourir pour tenter quelque chose, n'a pas pu rester devant le spectacle qu'il a découvert", décrit pudiquement le compte-rendu rédigé par les envoyés spéciaux du journal L'Equipe.

Jody Scheckter devant l'accident de François Cevert

Jody Scheckter devant l'accident de François CevertGetty Images

Jean-Pierre Beltoise stoppe sa BRM quelques secondes plus tard sur les lieux de l'accident. Le beau-frère de Cevert pense instantanément à Stewart. Son premier réflexe mental est d'imaginer que l'Ecossais, pour sa dernière, est parti dans le décor. Il finit par voir le triple champion du monde sur ses jambes. Ce n'est donc pas lui. Stewart, à son tour, se méprend sur l'identité de l'accidenté. Comme si personne n'avait intégré que François Cevert, 29 ans, était un simple mortel. Il songe instantanément à Chris Amon, engagé dans une troisième Tyrrell.

"J'ai vu les débris bleus et j'ai ensuite aperçu Chris qui traversait la piste, se remémore Jackie Stewart. Je lui ai fait un signe du pouce et demandé 'tout va bien ?', il m'a répondu d'un geste de l'index qui disait 'ce n'est pas moi'. Ça ne pouvait être donc qu'une personne…" Malgré les avertissements de Chris Amon, Stewart va vérifier de lui-même. Vision d'horreur. Son ami est mort. Il n'y aura pas de 100e Grand Prix pour Stewart. Il s'en va. A jamais. Comme François.

Deux ans auparavant, quelques jours après son unique victoire en F1, Cevert résumait ainsi sa passion :

" La mort, c'est le risque numéro 1. Il est inconcevable d'être pilote automobile et d'avoir peur de l'accident et de la mort. J'ai admis une fois pour toutes que je courrais des risques. Je peux me tuer, je le sais. J'ai décidé de faire de la course automobile parce que j'aime ça. Si j'ai peur, je décide de ne plus courir et de vivre une vie qui ne m'intéresse pas. Je préfère prendre ce risque. "

Le 6 octobre 1973, un rêve est passé. Le prince charmant s'est envolé. Il vécut peu. Au moins fut-il heureux.

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