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Pourquoi et comment la F1 tente de reprogrammer un maximum de Grands Prix

Pourquoi et comment la F1 tente de reprogrammer un maximum de Grands Prix

Le 20/03/2020 à 12:59Mis à jour Le 20/03/2020 à 15:22

FORMULE 1 - Eric Boullier nous explique dans quelle situation se trouve aujourd'hui le Championnat du monde, qui a dû reporter ou annuler ses sept première courses. Et ce qu'il a mis en place en tant que directeur général du Grand Prix de France, qui doit être la troisième manche de la saison 2020, les 24, 25 et 26 juin au Castellet.

Alors que les trois Grands Prix qui devaient se tenir en mai, aux Pays-Bas, en Espagne et à Monaco, viennent d'être reportés ou annulés, une écurie comme Williams confie être en négociation serrées avec les assurances pour obtenir un dédommagement de sa non-participation à ce qui devait être premier le Grand Prix de la saison 2020, le 15 mars en Australie. L'écurie de Grove faisait partie des non-alignées sur la question, au même titre que Haas. Pour Ferrari, Alfa Romeo et Renault, c'était tout vu : il était hors de question de rouler. Au contraire de Mercedes, qui a changé d'avis au dernier moment, Racing Point, Red Bull et sa satellite AlphaTauri.

Mais il faut l'expliquer : aucun dirigeant n'avait à Melbourne le pouvoir d'aller au-delà de l'expression d'un malaise évident, par ailleurs largement répandu dans le paddock y compris parmi les partisans de la course. Car la froide réalité juridique des contrats, pour cadrer le sport-business, promettait l'exclusion de toute équipe faisant désertion, quand bien même son dirigeant aurait avancé un problème de conscience des plus légitimes.

Bakou et Montréal avant Le Castellet

"Si la question est 'Une écurie peut-elle manquer volontairement un Grand Prix, la réponse est non', tranche Eric Boullier, dans une interview que le directeur général du Grand Prix de France nous a accordée. Ce que je vais dire peut choquer certaines personnes, mais une écurie ne peut pas rater un Grand Prix, ajoute le dirigeant français, qui a été directeur d'équipe chez Lotus et directeur de la Compétition chez McLaren. La responsabilité de faire ou pas un Grand Prix incombe au promoteur. Une écurie est un acteur de la Formule 1, elle est payée par les droits commerciaux. Si elle décide de ne pas aller à un Grand Prix, elle perd son contrat. La conséquence est qu'elle doit licencier des centaines de personnes. Elles ont toutes été critiquées lorsqu'elles sont parties en Australie, mais aucune n'avait le choix."

McLaren s'est désistée après la révélation d'un cas de coronavirus. Une situation devenue un enjeu de santé publique, et un forfait bien compris et sans ambiguïté juridique car "le cas de force majeur s'applique à tout le monde", souligne l'ancien boss de Kimi Räikkönen, Jenson Button et Fernando Alonso...

Eric Boullier (Mclaren) lors des tests à Montmelo le 27 février 2019

Avec désormais six courses en attente de reprogrammation et une annulée pour de bon - Monaco -, la problématique est différente pour chaque organisateur de Grand Prix, et néanmoins entière. Le Grand Prix d'Azerbaïdjan est devenu la première épreuve au calendrier, le 7 juin à Bakou, avant le Grand Prix du Canada, le 14 juin à Montréal, et le Grand Prix de France au Castellet, le 26 juin. Monaco a renoncé à son meeting des 21-24 mai cette année en raison d'une logistique très contraignante : pas moins de trois semaines sont nécessaires pour installer le circuit en Principauté - garages, tribunes, rails entres autres - et imaginer le personnel opérant - par partie italien - opérer début mai n'était pas réaliste.

" L'important pour nous, c'est la sécurité des gens"

En terme de délai, Bakou a donc encore de la marge, Montréal et Le Castellet plus encore. Pour l'instant, ces Grands Prix ne sont pas entrés dans une sorte de compte à rebours. "Il n'y a pas de date butoir car elle est impossible à fixer, nous a expliqué Eric Boullier, le patron du Grand Prix de France, qui précise que tout devra être néanmoins en place au Paul-Ricard une semaine avant. L'important pour nous, c'est la sécurité des fans, des spectateurs, des gens présents sur le circuit. On suit quasiment au quotidien l'évolution sanitaire du coronavirus", ajoute-t-il.

La Formule 1 est la partie visible de l'iceberg pour un circuit, par ailleurs lieu de séances d'essais pour les sports mécaniques et les médias, tests pour l'industrie auto et moto et événements variés. Le circuit texan d'Austin, théâtre du Grand Prix des Etats-Unis le 25 octobre, a ainsi licencié la moitié de son personnel suite au report du Grand Prix de MotoGP en fin d'année, à l'annulation de la course d'IndyCar ainsi que d'autres manifestations publiques.

Forcément, le confinement a impacté le Paul-Ricard. "Nous voulons continuer à avancer mais nous avons la responsabilité de protéger nos employés, insiste Eric Boullier. Des mécanismes existent comme le chômage technique, qui pourrait être un recours, de façon partielle, pour protéger les emplois du GIP (Groupe d'intérêt public qui chapeaute l'organisation du Grand Prix) tout en pouvant économiquement continuer à avancer. On a commencé à mettre les employés en télétravail. Le circuit est fermé. On va attendre de voir comment ça évolue, comme tout le monde car personne ne sait aujourd'hui quand ça va s'arrêter. On ne monte plus les tribunes en ce moment, mais tout reprendra dès qu'on ne sera plus en confinement. La condition unique est la sécurité des spectateurs et des gens - médias, promoteur de la FOM, FIA, invités, organisation du Grand Prix de France - qui seront au circuit. Notre deadline ira le plus loin possible. Comme les écuries, c'est un cas de force majeur qui nous ferait annuler le Grand Prix."

Daniel Ricciardo (Renault) au Grand Prix de France 2019
" Notre deadline ira le plus loin possible"

Si on n'en est pas là, les spectateurs déjà possesseurs d'un billet peuvent être rassurés car l'organisation du Grand Prix varois a tout prévu. "Il revient au promoteur de décider de prendre une assurance ou pas, note Eric Boullier. Pour le Grand Prix de France, nous avions pris la décision de souscrire une assurance : en cas d'annulation, de force majeure, tous les spectateurs seront remboursés intégralement."

A présent, le défi pour Formula One Group (FOG), détenteur des droits du Championnat du monde, est de recaser un maximum d'épreuves dans le calendrier 2020. Ross Brawn, directeur sportif de la Formule 1 au FOG, a évoqué des Grands Prix sur deux jours, ce qui irait plus loin que le projet sur lequel planchaient déjà les instances. "Je n'ai pas été sondé par Ross Brawn, précise Eric Boullier. Je crois qu'il est prévu que les Grands Prix passent sur deux jours et demi dans le futur, donc tenter l'expérience sur des Grands Prix reprogrammés, pourquoi pas. En fait, le jeudi et le vendredi seraient concentrés sur une journée, avec les relations médias le vendredi matin, et les essais l'après-midi. On n'a jamais fait d'études, de projection sur la question, mais chaque Grand Prix a son histoire, son propre modèle économique, et le nôtre est basé sur le public, qui génère aussi des retombées pour la Région. On sait que le fan hardcore arrive sur le circuit le mercredi soir, et supprimer une journée de présence du public ne va pas forcément dans notre sens. Chaque promoteur paie un droit très cher pour accueillir la Formule 1, et pour le couvrir il faut un public nombreux et des gens qui nous aident comme la Région, qui attend des retombées directes et indirectes."

En fait, compacter les week-ends permettrait de créer des séquences de trois Grands Prix consécutifs. Une question sensible, car en 2018 le seul "triple header" de la saison avait fait hurler le paddock. "Les charges de travail pour les mécaniciens et les équipes sont terribles, et logistiquement c'est très compliqué, insiste Eric Boullier. Il faut attendre de voir ce que la FOM décidera. Le business de la Formule 1 tient par rapport au nombre de courses. Moins de courses, c'est moins de revenus pour la FOM, et donc les équipes. C'est pour ça qu'il y a une pression sur la FOM et la FIA pour garder un certain nombre de courses."

A ce titre, le ticket d'entrée pour chaque Grand Prix - ce que l'on appelle le "prix du plateau" - pésera forcément dans la balance. Le plus généreux est celui apporté par le Viêtnam, à hauteur d'environ 55 millions d'euros, devant la Russie (48 M€) et Bahreïn (37 M€), pour une moyenne de 25 M€.