Stefano Domenicali sait pour quoi il a été choisi au poste de nouveau PDG de la Formule 1, et par qui. Il est là pour faire passer au plus vite quelques réformes visant à augmenter le pouvoir d'attraction - autant dire la valeur commerciale - d'un sport qu'il est de bon ton de déclarer en crise. La saison 2020 a livré 17 courses passionnantes - à part Montmelo et dans une moindre mesure Spa et Abou Dabi - mais les dominations auxquelles il est soumis périodiquement - Mercedes aujourd'hui, Ferrari et Red Bull hier - l'expose à un dénigrement facile, assurément déloyal en regard de cette méritocratie qu'il incarne depuis soixante-dix ans. C'est son paradoxe : il récompense les meilleurs et il en souffre.

Stefano Domenicali le 2 octobre 2019 à Beverly Hills

Crédit: Getty Images

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Entré en fonction le 1er janvier, le patron italien se présente comme le gardien du temple, de ses repères face à la tentation de la modernité et ses expérimentations hasardeuses, ses paris incertains. On attendait de le juger sur pièce et il vient d'enterrer le projet de grille inversée de Ross Brawn, qui aura tout fait pour l'imposer dans le dos des fans réticents. L'ancien bras droit de Jean Todt à la Scuderia a infligé là un camouflet à son ancien collègue de Maranello, sonné il y a quelques mois déjà par le veto de Toto Wolff, dressé en défenseur de l'ADN du sport. Pour l'avoir subi du temps où il était pilote en FIA GT, le directeur d'équipe de Mercedes savait tout ce que cela représentait d'artifices et de combines antisportives.

Le "sprint", la seule option

Changer oui, mais sans faire n'importe quoi. "Il n'y aura pas de grille inversée. C'est fini ! Il ne faut pas oublier l'aspect traditionnel dans notre sport", a récemment tranché Domenicali, dans un entretien sur le site officiel de la Formule 1. "En revanche, l'idée d'essayer des courses sprint le samedi est à l'étude", a-t-il ajouté. En homme de consensus, il ne va s'attirer d'entrée les foudres d'un public attaché au numéro d'équilibriste du tour unique dans sa forme actuelle. Le format de la qualification est bon, c'est un fait. Depuis 2006, le côté sadique de l'écrémage de la Q1 puis de la Q2 plaît, avant de voir s'expliquer les dix meilleurs en Q3. "Je pense que la formule actuelle est assez stable", souligne le manager transalpin, qui a en mémoire le désastre des éliminations toutes les 90 secondes, lors des deux premiers Grands Prix de 2016.

Domenicali estime même que la course "sprint" est "peut-être la seule option qui pourrait être intéressante". En disant cela, il développe une vision pragmatique : il voit la qualification meubler le vendredi, et son résultat constituer la grille de départ d'une course "sprint" le samedi faisant office de première partie de Grand Prix, puisque son ordre d'arrivée dicterait celui de départ le dimanche.

Ne pas toucher à la qualification et créer un avant-Grand Prix est-il une bonne piste de réflexion ? Le vendredi aurait une valeur sportive, certes, mais relative. Il est vrai que la Formule 1 est le seul sport au monde où les entraînements sont diffusés en direct, mais voir des pilotes arriver tout contents en retard au garage, des pigistes s'acheter des tours de manège et les équipes garder leurs bolides au stand à des fins d'économie n'aident pas le public à s'intéresser véritablement à cette première journée. Néanmoins, cela va changer cette année puisque le vendredi va être réduit à deux séances de 60 minutes contre 90, ce qui donnera à la pitlane des airs de fourmilière.

La création d'une course "sprint" consisterait donc à réorganiser le vendredi autour d'une heure de tests et d'une qualification de la même durée. Les équipes travailleraient donc sur le tour chrono le matin pour préparer la séance décisive l'après-midi. Et rebelote le samedi avec des simulations de relais de course le matin en vue du "sprint" de l'après-midi, et de la course du lendemain. Logique, et en même temps cohérent ? Moins qu'aujourd'hui, où le vendredi après-midi est le meilleur moment pour tout tester, précisément à l'heure de la qualification du samedi et de la course le dimanche.

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30 minutes, pour faire quoi ?

En vérité, ce "sprint" cache deux ambitions : créer plus de courses pour booster les revenus d'un sport qui en a bien besoin, et attirer un public plus jeune, plus volatile, habitué aux dramatiques raccourcies, dans le prolongement de ce qu'a entrepris le nouveau promoteur du Championnat du monde. Depuis son arrivée, en 2017, Liberty Media a fait entrer la Formule 1 dans le monde des réseaux sociaux en ouvrant abondamment ses droits, ce qui lui a effectivement permis de moderniser son image et d'élargir son audience.

Pour autant le "toujours plus de courses" est-il la réponse aux enjeux ? C'est finalement la même recette que Bernie Ecclestone. Aux équipes qui lui demandaient une part plus importante des bénéfices du sport, l'Anglais avait répondu que les pourcentages ne changeraient pas mais qu'il augmenterait le nombre de courses pour faire grossir le gâteau à se partager. Il pensait passer de 16 à 20 courses par an, mais pas 24 comme ce sera le cas bientôt, selon les Accords Concorde 2021-2025. Et encore moins 48 en comptant des week-ends à deux courses. Pas besoin d'être devin pour comprendre que la Formule 1 courre à la banalisation, et à court terme à la désillusion.

L'erreur est peut-être de penser qu'une course d'une durée réduite offrira un condensé d'action. En dépit de cela, Stefano Domenicali pense faire rapidement la preuve de l'intérêt de son projet en expérimentant le format "sprint" dès cette année à Montréal, à Monza et à Sao Paulo, des circuits notoirement favorables aux dépassements. Il faudra voir ensuite ce que cela donnerait sur tous les autres tracés, spécialement Montmelo et les souricières que sont Monaco et Singapour.

Sans non plus douter par principe de ces sprints, on peut se demander à quel spectacle aurait-on droit pendant les 30 minutes de compétition, soit à peu près 20 tours. Il faut bien voir comment est découpé un Grand Prix aujourd'hui : un premier relais de 15 à 20 tours peu spectaculaire lors duquel le pilote essaie surtout de ne pas détruire ses pneus, avant les premiers passages au stands, ponctués par des tentatives d'undercuts ou overcut. Et pour ne pas se satisfaire de "dépassements" au stand, il faut souvent attendre la mi-course (le 30e tour) pour voir des pilotes se créer des opportunités à travers des stratégies décalées, dont les résultats les plus spectaculaires se verront dans les 15 derniers tours. On ne compte plus les courses passées de la léthargie à l'excitation totale dans les 20-25 dernières minutes. A ce tarif-là, il faut craindre qu'il n'y ait malheureusement rien à espérer d'une mi-course de 20 tours, même avec des monoplaces plus faciles à manier en raison de réservoirs allégés.

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Tout ça pour rendre Hamilton et Mercedes encore plus dominateurs ?

Finalement, pourquoi ne serait-on pas optimiste à l'idée de voir des "sprints" en Formule 1 ? Certains ont fait le rapprochement avec la Formule 2, basée sur deux courses depuis sa création sous le nom de GP2 en 2005. Ça marche effectivement mais ça n'a rien à voir. Cette série d'apprentissage a pour but d'éviter au pilote le plus talentueux soit-il de rouler en tête le samedi et le dimanche. En l'obligeant à démarrer en dixième position sur la grille inversée le deuxième jour, et donc se forger aussi une expérience en terme de dépassements. La Formule 1 ne poursuit pas ce but et c'est peut-être aussi pour cela qu'elle a exclu la grille inversée de son avenir.

Encore une fois, il faut le rappeler : rien n'est fait à ce jour et Stefano Domenicali a lancé les dix équipes du Mondial 2021 sur la piste des conséquences importantes de ce "sprint", qui userait forcément plus les moteurs et ferait plus de casse qu'une simple séance de qualification. Ce qui n'irait pas dans le sens de la réduction des coûts en cette année d'instauration du budget capé.

Les équipes n'ont que quelques semaines pour étudier tous ces impacts car une décision devra être prise avant le début du Championnat du monde, les 26, 27 et 28 mars à Sakir, au Grand Prix de Bahreïn. Dans tout ça, les pilotes auront aussi leur mot à dire. Accepteront-ils de prendre le risque de gâcher une belle qualification le samedi avec un abandon qui compromettrait également leurs chances le dimanche ? Le peloton verra-t-il d'un bon œil Lewis Hamilton et Mercedes asseoir leur domination en scorant aussi le samedi, car le "sprint" offrira naturellement des points ? Le temps des présentations des monoplaces 2021, lancé par McLaren lundi, s'annonce comme celui de prises de position intéressantes à écouter.

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