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De retour sur terre et ce n'est pas la fin du monde

De retour sur terre et ce n'est pas la fin du monde

Le 15/01/2020 à 07:19Mis à jour Le 27/01/2020 à 15:48

EURO 2020 - C’est une première. Jamais l’équipe de France n’avait été éliminée dès le tour préliminaire d’un Euro. Elle quitte Trondheim avec le triste bilan de deux défaites en trois matches et sur une impression de manque de cohésion qui suggère une fin de cycle. Inquiétant à trois mois d’un tournoi de qualification olympique… mais cet objectif peut aussi lui permettre un rebond quasi-immédiat.

Il était loin du compte. Nikola Karabatic prédisait à l’équipe de France une aventure "compliquée" durant cet Euro. Les faits lui ont donné raison… mais dans des proportions qu’il n’avait pas suggérées. L’arrière gauche de 35 ans appréhendait d’"affronter quasiment trois pays hôtes" (Norvège, Danemark, Suède) sur la route du dernier carré. Parmi ce trio de rivaux redoutés, la France n’a croisé le fer qu’avec les Norvégiens, prenant la porte avant même le tour principal. Ce camouflet marque une rupture au sein d’une période faste pour les Bleus, par son inédite précocité mais surtout par l’accumulation d’échecs (trois) dont il est le point culminant. Une accumulation loin d'être infamante pour bien des nations. Pas pour celle qui a soumis la planète hand à son joug pendant plus d'une décennie.

La sélection tricolore débarquait dépourvue de tout astérisque championne d’Europe, du monde et/ou olympique en titre à Trondheim. Elle n’avait plus participé à un tournoi majeur ainsi délestée de couronne depuis 2008. Et elle repart de Norvège non seulement sans couvre-chef mais avec le séant tout rouge et la tête pleine de doutes. L’équipe de France se savait déjà éliminée après une défaite face au Portugal (la deuxième contre cet adversaire en moins d’un an) et une autre face à l’hôte scandinave. Son dernier match, remporté 31-23 face à la Bosnie-Herzégovine ce mardi, est en ce sens anecdotique. Les Français n’ont pas été hors-sujet lors des deux rencontres qu'ils ont perdues, mais ils n'ont jamais dégagé d'impression de maîtrise. Ils doivent s'y faire : ils ne sont plus au-dessus du lot, ne "(font) plus peur", comme le regrettait Valentin Porte après leur revers initial.

Mais ce n’est pas le plus préoccupant. Porte ne s'est pas contenté d'établir cet amer constat en cours de tournoi. Il a pointé ses coaches du doigt : "Ils font partie de l'équipe, ils ont leurs points forts et leurs points faibles. Ils ont des choses à nous reprocher (...) Mais on a aussi deux ou trois mots à leur dire..." Une déclaration témoignant d'un abcès à crever. Didier Dinart et Guillaume Gille, ainsi ciblés par un cadre de leur vestiaire, ne connaissent pas autant de succès sur le banc que sur le terrain. Le trait d’union qu’ils symbolisent avec l’ère Claude Onesta (2001-2016) paraît de plus en plus ambivalent, à l'heure où la France pourrait avoir besoin de changement. Ils ne semblent en tout cas pas en symbiose avec leur groupe, en partie constitué d’anciens coéquipiers.

Nikola Karabatic et Didier Dinart, champions olympiques ensemble en 2012

Nikola Karabatic et Didier Dinart, champions olympiques ensemble en 2012Getty Images

Un passage de témoin (enfin) compliqué

Cette sortie de route si rapide n'est cependant pas entièrement imputable à Didier Dinart, ni à son bras droit Guillaume Gille. C'est un poncif qui ne sera jamais démodé : les joueurs ont leur part de responsabilité. La litanie de ballons qu'ils ont perdus ne repose pas seulement sur une défaillance tactique. Mais le sélectionneur français a peut-être péché dans l'absence d'établissement d'une hiérarchie, notamment dans le money time, entre ses joueurs les plus expérimentés (Nikola Karabatic, Luc Abalo, Michaël Guigou etc.) et ceux qui sont amenés à les remplacer dans le rôle de guide (Nedim Remili, Ludovic Fabregas, Dika Mem). Et c’est donc un joueur à mi-chemin entre ces deux catégories, Valentin Porte (29 ans), qui a tiré la sonnette d’alarme. Plus globalement, l'ancien patron de la défense tricolore a été incapable d'enrayer le désastre en gestation, ne prenant par exemple qu'un seul temps mort face au Portugal.

Didier Dinart a intégré au staff des Bleus dès 2013, dans la foulée de sa retraite des parquets. Il est aux commandes depuis septembre 2016, et a été secondé par Gille dès cette prise de fonction. Porter un regard critique sur son mandat en cours est révélateur de l'excellence perpétuelle qui a caractérisé l'équipe de France pendant tant d'années. Il a débuté par un titre mondial en 2017, avant d'enchaîner deux médailles de bronze. Le cataclysme de Trondheim représente ainsi le premier gadin spectaculaire déploré sous son égide. Mais l'heure du bilan n'a pas encore sonné pour Dinart, qui a été confirmé à son poste à l'issue de ce couac retentissant.

  • Les résultats de l'équipe de France depuis son premier titre européen, en 2006 :
Championnats du monde Championnats d'Europe Jeux olympiques
2006 CHAMPIONNE
2007 4e
2008 Médaillée de bronze CHAMPIONNE
2009 CHAMPIONNE
2010 CHAMPIONNE
2011 CHAMPIONNE
2012 11e (déjà qualifiée pour les JO) CHAMPIONNE
2013 6e
2014 CHAMPIONNE
2015 CHAMPIONNE
2016 5e (déjà qualifiée pour les JO) Médaillée d'argent
2017 CHAMPIONNE
2018 Médaillée de bronze
2019 Médaille de bronze
2020 Tour préliminaire

Il y avait une part de magie dans la dynastie bleue, tant les transitions générationnelles étaient express et l’impression qu’elles s’opéraient naturellement était prégnante. La magie semble s’être évaporée. Les Bleus vont devoir passer par la case reconstruction, dans un processus plus classique. C’est ce qu’a timidement avancé Dinart à l’issue de la défaite éliminatoire face à la Norvège au micro de BeIN Sports : "La faute ne revient à personne en particulier. Cela montre tout simplement où on en est aujourd’hui. La France est peut-être à son niveau, on a peut-être un passage à vide." Subir le contrecoup des départs de Daniel Narcisse et Thierry Omeyer (qui ont achevé leur carrière internationale en 2017) est naturel. Ce n'est pas catastrophique. Mais rater le rendez-vous olympique le serait. C'est d'ailleurs par ce prisme que le coach tricolore abordait la compétition.

Les JO ou le chaos ?

"On a visé cette fameuse qualification directe (pour les Jeux olympiques de Tokyo, ndlr), c’était une tâche difficile, preuve en est, a expliqué Dinart lundi en conférence de presse. Pour autant, il ne faut pas oublier que l’on a su décrocher lors du dernier Mondial l’organisation d’un TQO (tournoi de qualification olympique) en France, ce qui a pour effet de mettre les chances de notre côté." L’équipe de France est effectivement assurée d’évoluer à domicile lors de son TQO, entre le 17 et le 19 avril prochain, à Bercy.

Absente des Jeux de Séoul en 1988, la France n’a plus manqué le moindre grand rendez-vous depuis. Des Bronzés aux Experts en passant par les Barjots et les Costauds : depuis qu’ils sont affublés d’un surnom, les handballeurs français se contentent rarement de participer. Mais ils le font toujours a minima. Cette fois la recherche d’un sobriquet n’est pas d’actualité. Le handball masculin français, dont les clubs se portent bien (triplé en Ligue des champions en 2018), traverse une zone de turbulences. Celle-ci pourrait bien être de courte durée, à l’aune du vivier tricolore (Elohim Prandi, Melvyn Richardson etc.). Mais la gifle reçue lors de cet Euro a rappelé une vérité à laquelle les Bleus avaient pris l’habitude de tordre le cou : le potentiel ne se matérialise pas toujours en succès.

Dika Mem (France) lors de la défaite face au Portugal

Dika Mem (France) lors de la défaite face au Portugal Getty Images