Handball - Grace Zaadi sur la guerre en Ukraine : "J'ai pris la décision de ne pas rentrer à Rostov"

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HANDBALL - Alors qu’elle s’apprêtait à boucler sa deuxième saison sous les couleurs du club russe de Rostov, la demi-centre tricolore Grace Zaadi a vu sa carrière chamboulée par la guerre en Ukraine. Revenue en France à l’occasion d’un rassemblement avec les vice-championnes du monde et championnes olympiques en titre, elle ne compte pas revenir en Russie. Elle a fait le point sur sa situation.

Grâce Zaadi lors de la demi-finale opposant la France au Danemark, le 17 décembre 2021

Crédit: Getty Images

Depuis le 24 février dernier, date du déclenchement de l’opération militaire russe en Ukraine, la carrière de Grace Zaadi s’est retrouvée sens dessus dessous. L’internationale française, en lice pour être désignée meilleure joueuse du monde 2021, évoluait en effet depuis 2020 dans le club russe de Rostov, à une centaine de kilomètres de la frontière avec l’Ukraine et de Marioupol, une des villes où les dégâts causés par la guerre sont chaque jour un peu plus lourds. Par un coup de pouce du destin, la demi-centre, qui devait rejoindre l’équipe de France dans le cadre des qualifications pour l’Euro 2022, a rallié Paris la veille du lancement des hostilités.
Depuis, elle refuse de retourner en Russie et de rejoindre son club, et s’est entraînée seule, cette semaine, en région parisienne, où se trouve sa famille. Alors qu’une nouvelle réunion à distance avec son actuel directeur sportif, Dmitry Kiselev, est prévue ce lundi pour, espère-t-elle, décanter la situation, elle se dit désireuse de "vite rejoindre une équipe pour rejouer au hand". Contactée par téléphone ce dimanche, elle raconte ces dernières semaines tumultueuses.
Vous vous êtes entretenue cette semaine avec votre direction pour évoquer la suite de votre saison, qu’en est-il ressorti ?
Grace Zaadi : "Je leur ai manifesté mon envie de rompre mon contrat parce que j’ai pris la décision de ne pas rentrer. Honnêtement, plus le temps passe, plus il est difficile pour moi de me voir rentrer là-bas. A minima, sur la fin de saison, j’aimerais continuer à jouer, parce qu’il est possible pour moi de rejoindre d’autres équipes, donc c’est important pour moi d’avoir pris contact avec eux, parce que jusque-là on n’en avait pas, et d’être honnête sur mon futur à Rostov.
Comment le club a-t-il réagi à votre décision ?
G.Z : (Elle souffle) Je ne sais pas trop. Pour échanger aussi avec certaines joueuses russes, j’ai l’impression qu’ils vivent dans un autre monde, où je pense qu’ils minimisent vraiment les choses. Ils ne se rendent peut-être pas forcément compte de ce qu’il se passe. Ils le voient d’un point de vue interne, des réseaux sociaux ont fermé, les chaînes de télévision ne diffusent pas certaines choses... Mais pour eux, le sport ne devrait pas être impacté par la situation géopolitique, la vie à Rostov ne craint pas, tout le monde est en sécurité donc certaines personnes ne comprennent pas pourquoi, nous les étrangers, nous ne voulons pas rentrer là-bas. Le club le comprend, il ne force pas les joueuses à revenir et libère certains contrats, mais là où c’est plus complexe pour moi, c’est que je suis la seule à être sous contrat pour l’année prochaine (elle avait prolongé en janvier jusqu’à juin 2023, NDLR). Donc pour la fin de saison, ils sont d’accord, il n’y a pas de souci, mais ils ont pour espoir que les choses reviennent vite à la normale, qu’ils puissent jouer la Ligue des champions l’année prochaine, et dans ce cas-là, ils aimeraient pouvoir compter sur moi.
Si vous vous engagez pour un nouveau club, ce sera donc sous forme de prêt ?
G.Z : C’est ce qu’ils aimeraient et au début pour moi c’était la solution la plus simple. Dans les premiers jours du conflit, je me suis dit que si ça ne durait que quelques jours, je pourrai recommencer à jouer pour Rostov l’année prochaine. Mais là, je me vois de moins en moins évoluer en Russie, je préfère me libérer de tout contrat, même si Rostov est un club et une ville dans lesquels je me suis super bien sentie, où j’ai fait un an et demi extraordinaire, je préfère casser mon contrat. Quitte à y retourner plus tard, on ne sait pas de quoi est fait demain.
Les autres joueuses étrangères de l’effectif sont dans la même position que vous ?
G.Z : On a deux cas de figure, Anna Lagerquist est comme moi, elle est restée en Suède, et elle a réussi à casser son contrat vendredi dernier. Ça s’est fait beaucoup plus rapidement que moi. On a aussi "Duda" Amorim, qui est Brésilienne. Elle doit arrêter sa carrière à la fin de la saison et elle a décidé de rejoindre l’équipe à Moscou. J’ai discuté avec elle encore ce (dimanche) matin, et elle me disait qu’elle verrait comment la situation est de ses propres yeux et que si elle ne se sentait pas de rester, elle prendrait alors ses dispositions pour jouer avec un autre club.
Qu’en est-il de Viktoriya Borschenko, internationale ukrainienne qui évoluait à vos côtés à Rostov ?
G.Z : Elle avait cassé son contrat en premier, elle est partie de Russie, elle est actuellement en Lettonie et elle ne sait pas ce qu’elle va faire, parce que pour rentrer en Ukraine, c’est très compliqué. Mais elle est déjà très soulagée d’être en Europe. Elle a été super courageuse car elle a passé 10 ans en Russie et elle a tout laissé là-bas. J’ai été en contact avec elle vendredi, elle ne savait pas ce qu’elle allait faire puisqu’elle est partie en laissant tous ses sous en Russie, car, en raison de l’inflation du rouble en Russie, elle a préféré attendre avant de tout retirer. Il faut qu’elle recommence tout à zéro ou presque, elle avait décidé de passer ses diplômes de coach, elle devait occuper un poste à Rostov… Elle reste positive même si elle sait que ça va être difficile.
Comment était l’ambiance en Russie, avant le début de la guerre et votre départ ?
G.Z : Il n’y avait rien, c’était normal. Il y a juste sur le dernier jour (avant le début du conflit) où il commençait à y avoir pas mal de voitures ukrainiennes dans la ville, mais sinon, en termes d’ambiance… Je me souviens que, pour regarder beaucoup les informations françaises, j’hallucinais un peu par rapport à ce qu’il se passait, entre ce qu’on présageait, et le fait de voir de mes propres yeux la vie à Rostov, parce que c’était comme s’il ne se passait rien. J’en venais même à me demander si ce n’était pas les Occidentaux qui en faisaient des caisses, je ne comprenais pas trop, mais la vie était normale là-bas.
Concernant votre futur, on a notamment évoqué Metz (où elle a évolué de 2013 à 2020) parmi les clubs qui pourraient vous accueillir. Vous privilégiez un retour en France ou des clubs étrangers peuvent-ils avoir vos faveurs ?
G.Z : Pour la fin de saison, j’ai décidé de privilégier la France, parce qu’avec ce qui se passe, j’ai envie d’être chez moi, d’être proche de ma famille et de tout le monde. Après, j’ai aussi l’option de signer dans un club pour la fin de saison et l’année prochaine, mais il faudrait déjà que je me positionne par rapport à l’année prochaine, qui reste encore floue. La solution la plus simple pour moi est de rester en France, et ce n’est pas un choix par défaut. Metz et Brest sont encore engagés en Ligue des champions, ce sont deux clubs qui peuvent prétendre faire de belles choses.
Et vous avez eu des contacts avec les Dragonnes et les Rebelles ?
G.Z : Oui, on a parlé. Dès que l’EHF a décidé de suspendre les équipes russes des compétitions européennes, les deux clubs m’ont contacté rapidement. C’est ce qui m’a permis d’être, non pas optimiste parce que j’ai toujours été positive, mais plutôt tranquille par rapport à la situation. Je savais que si je voulais rester en France, j’avais deux bons clubs prêts à m’accueillir. Ils ont respecté le fait que je sois dans le flou total, ils m’ont juste dit qu’ils avaient une place pour moi si je ne voulais pas retourner en Russie, et c’est vrai que ça m’a rassuré.
De quel côté penchez-vous pour l’instant ?
G.Z : De par mon passé à Metz, on peut dire que ce serait le choix du cœur, tandis que Brest est un club ambitieux ces dernières années, où de bonnes joueuses évoluent et donc ce serait un nouveau challenge pour moi. Mais pour l’instant, j’essaie vraiment de me sortir de la situation de Rostov, et une fois que ce sera réglé je déciderai relativement vite. De toute façon je n’aurai pas trop le choix (sourire).
Vous avez pu discuter de la situation avec votre sélectionneur, Olivier Krumbholz, lors de votre stage en équipe de France ?
G.Z : Quand je suis arrivée, tout le monde était inquiet par rapport à ma situation. On en a parlé avec le sélectionneur oui, et j’ai eu aussi un rendez-vous avec le président de la Fédération, Philippe Bana, qui s’est montré hyper réactif et soucieux. Il a pris les choses en main, on est en contact réguliers, donc le fait de savoir que la fédération est avec moi et fera tout pour que je puisse jouer, c’est trop cool. Le président a mis beaucoup de choses à disposition pour moi et ça fait du bien.
La double confrontation face à la Croatie (victoires 21-19 et 27-19, les 3 et 6 mars derniers), cela vous a permis de prendre une petite bouffée d’air frais malgré le contexte ?
G.Z : Oui, ça m’a un peu permis de souffler. Mais je me souviens d’avoir eu une grosse migraine la veille du deuxième match, parce que mon cerveau était en ébullition, je me disais qu’il fallait que je me positionne, qu’il fallait prendre une décision, sans oublier les appels avec les clubs et les joueuses étrangères de Rostov… Au niveau du hand, j’étais bien parce que j’étais avec mes copines et tout, mais c’est vrai que j’avais plein d’informations de partout dans ma tête. J’ai plutôt bien géré ma semaine, ça m’a fait du bien d’être avec les filles, et de jouer le match à Toulouse, puisque la salle était pleine, le public était au rendez-vous. Bien que je n’aie pas trouvé cette double confrontation très qualitative, par rapport à ce qu’on a proposé, on a été en communion avec le public, et ça m’avait manqué. Ça me rappelle aussi que c’est bien d’être en France (sourire).
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Grace Zaadi lors de la victoire de l'équipe de France face à la Croatie (21-19) en match de qualification pour l'Euro 2022

Crédit: Getty Images

Les Françaises sont qualifiées pour l’Euro 2022, mais il vous reste des matches à jouer dans cette campagne, notamment face à l’Ukraine le 23 avril prochain. C’est important que ce match ait lieu selon vous ?
G.Z : On n’a pas eu d’informations concernant ce match-là, on préparait nos matches face à la Croatie, c’était un objectif fort parce qu’on savait qu’on se qualifierait avec deux victoires, et ensuite on est reparties. La Fédération va revenir vers nous incessamment sous peu. Si c’est l’occasion de montrer notre soutien ? Je pense surtout que ça montrera qu’il faut continuer à faire du sport, parce que par le biais du sport, on rassemble. Il faut montrer que le sport c’est autre chose, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe dans la politique. Le monde du sport essaye de continuer à vivre, parce qu’on ne peut pas faire abstraction et négliger ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde, car c’est une tragédie. En tant qu’athlètes de haut niveau, on est des exemples, on a un rôle et des devoirs, il y a beaucoup de choses qui peuvent passer par nous, et si on peut le faire par le biais du sport, il faut le faire".
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