Nous avons presque tous ces souvenirs un peu flous de notre enfance, entre nos 6 et nos 10 ans. Une image, une odeur, un goût… Nassourdine Imavov, léger accent du Daghestan dans la voix, témoin de son enfance caucasienne, se souvient de "la montagne, de l'air frais chez mes grand-parents. Mon grand-père me réveillait le matin pour qu'on aille courir au stade, j'avais vraiment la flemme (rires)." Et puis surtout, "La bagarre, comme tous les jeunes là-bas. Mon grand-frère qui vient me chercher pour aller me battre avec le petit frère de son pote". Sorte de madeleine de Proust daghestanaise.
"Il ne refusait jamais une bagarre, se remémore Dagir, son grand frère de quatre ans son aîné. ll voulait nous prouver qu'il aimait ça pour rester avec Ibrahim (son autre grand frère) et moi. Il gagnait quasiment tout le temps". Aujourd'hui, Nassourdine Imavov est numéro 12 des poids moyens (moins de 84 kilos) de l'UFC, en pleine ascension dans sa catégorie. Le chemin a été long, dans tous les sens du terme, avant d'atterrir dans la prestigieuse salle d'entraînement parisienne du MMA Factory, puis dans les hautes sphères de la plus belle organisation mondiale de ce sport. Jusqu'à présent dans l'ombre de Ciryl Gane, son partenaire d'entraînement dont la popularité a explosé ces dernières années, le Franco-Daghestanais est maintenant prêt à prendre la lumière.
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De gauche à droite : Fernand Lopez (coach), Ciryl Gane (combattant et partenaire d'entraînement) et Nassourdine Imavov.

Crédit: Getty Images

Alors qu'il a neuf ans, sa famille quitte le Daghestan pour poser ses valises à Salon-de-Provence, à une cinquantaine de kilomètres de Marseille. Le début d'une nouvelle vie pour la famille Imavov et l'occasion, enfin, de commencer la boxe pour le jeune Nassourdine. Puisqu'en France les bagarres de rue avec les autres enfants ne sont pas vraiment monnaie courante, il fallait bien un exutoire. Il apprend vite, trop vite. Si bien qu'il se lasse. "Après 7 ans de boxe anglaise on travaillait toujours les bras, les bras, les bras. Daguir a commencé avant moi le MMA, il a fait quelques combats, ça m'a inspiré".

Le sud devient trop petit pour son talent

Très humble, héritage de son éducation, le middleweight de l'UFC ne s'est pas plaint de ne plus trouver de partenaire d'entraînement à sa hauteur dans le sud de la France. Seulement, très rapidement, "c'était devenu difficle de trouver des sparrings partners et des combats". Pour prendre la mesure de sa progression impressionnante, après à peine deux ans d'entrainement de MMA, il faut se tourner vers son frère Dagir, avec qui il a partagé la plupart de ses entraînements : "Notre coach a dit qu'il apprenait trop vite et qu'il fallait qu'on aille ailleurs pour devenir meilleurs. Il était vraiment talentueux, à 17 ans il allait tellement vite que je me suis dit 'il y a un truc à faire'. En 2016 on a décidé de partir à Paris".
La décision a été rapide. Nassourdine Imavov s'y revoit : "Du jour au lendemain on a pris les valises. On a réservé juste quelques jours d'hôtel, le temps de se faire remarquer à la salle. C'était un dimanche, voiture, hôtel et le lundi on était à l'entraînement". Les deux frères veulent gagner leur vie dans une cage de MMA. Et pour ça, pas de meilleur endroit en France que le MMA Factory, où s'entraîne une bonne partie des meilleurs combattants tricolores. Sous l'œil du coach le plus influent de ce sport dans l'hexagone, Fernand Lopez. Ce dernier se souvient de l'arrivée des deux frangins comme si c'était hier : "Tout de suite je tombe amoureux d'eux, de leurs qualités physiques, leur abnégation. Ils sont les premiers à arriver à la salle et les derniers à partir".

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Séduit, Fernand Lopez accepte de les prendre sous son aile et sonde leurs ambitions. Pour Nassourdine, c'est clair : c'est l'UFC où rien. Pas étonnant chez un jeune combattant qui "ressent de la joie" avant d'enfiler les mitaines et "compte les jours" en période de préparation d'un combat. L'entraîneur camerounais découvre un garçon prometteur et une personnalité complexe, qui va mettre de la vie dans sa salle. "Il y a un contraste, décrit Lopez. Dans sa tête à l'entraînement il est en mode 'mâle alpha' et en même temps très humble, calme et simple, c'est très intéressant. Il est accessible aux autres gens de la salle, gentil et disponible. Il va souvent à l'étranger accompagner ses potes qui combattent, il leur montre des techniques…".
Et si la personnalité réservée de prime abord de Nassourdine peut laisser planer le moindre doute sur sa capacité à s'intégrer au MMA Factory, Fernand Lopez le balaye du revers de la main : "Ce n'est même pas qu'il est bien intégré, c'est lui qui intègre les autres. Comparé au gamin qu'il était il y a quelques années, c'est devenu un homme".

Une explosion au plus haut niveau

Une fois installés à Paris, Nassourdine et Dagir partagent une petite chambre de bonne, entre huit et neuf mètres carrés, pas plus, que Fernand Lopez leur a dégoté à quelques pas de la salle. "Le but, c'était un toit à Paris, sourient les deux frères. On s'en foutait du confort, on l'avait déjà dans le sud. On voulait un toit et s'entraîner". De toute façon, pas besoin d'un très grand appartement quand on passe sa vie à s'entraîner. "Fernand pétait les plombs (rires). Il nous disait qu'il allait ramener un matelas pour qu'on dorme à la salle".
Puis, progressivement, le jeune Franco-Daghestanais comprend l'importance de doser ses entraînements, calculer sa récupération, travailler plus intelligemment… dès lors il explose littéralement physiquement. "Il a changé monstrueusement, admire Fernand Lopez. A l'époque il faisait 67 kilos et avait du mal à perdre du poids pour combattre." Aujourd'hui, la balance le situe entre 83 et 84 kilos la veille d'un combat. Le tout en gagnant en technique, en dextérité et en développant un véritable "fight IQ". "C'est devenu un petit génie du combat" résume son coach.
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Une première défaite pour son deuxième combat à l'UFC en février 2021, six mois après sa signature, ne freine pas le mort de faim qu'est Nassourdine. Il revient plus fort et roule littéralement sur Ian Heinisch puis Edmen Shahbazyan, deux victoires par arrêt de l'arbitre. De quoi plaire aux patrons de l'organisation, qui apprécient le spectacle. "Nassourdine sent le neuf, le frais, vante son entraîneur. La ceinture de champion a déjà tourné entre les mêmes mains pendant longtemps dans la catégorie : Costa, Whittaker, Adesanya… l'UFC fonde de bons espoirs sur lui. S'il gagne ce combat, il aura de belles propositions ensuite".

Nassourdine Imavov lors de sa première et dernière défaite à l'UFC contre Phil Hawes

Crédit: Getty Images

La naissance de son personnage ?

Un seul hic, si c'en est vraiment un, subsiste. Nassourdine Imavov a les défauts de ses qualités. Travailleur discret et humble, il n'a pas grand chose de l'archétype du showman de l'UFC. De ceux qui font se déplacer les foules rien que pour une conférence de presse savoureuse pleine de punchlines et de trashtalk. Car à l'UFC il faut savoir se battre presque autant que raconter une histoire pour vendre un combat. "Je ne me vois pas faire du trashtalking, explique l'intéressé. Insulter son adversaire etc… Mon éducation ne me le permet pas, mes parents regardent le combat, je ne peux pas".
Et s'il est désormais à l'aise devant les caméras, fruit d'un travail de media training au MMA factory, il revient de loin. Son frère Dagir, un brin moqueur, se souvient de ses premières interview, "C'était catastrophique (rires). Avant, il se demandait 'mais qu'est-ce que je vais pouvoir dire…'. Déjà que des fois les mots en français se mélangent un peu dans sa tête, quand il y a une caméra laisse tomber."

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Mais ne vous y méprenez pas, comme Joaquin Buckley, son prochain adversaire dans l'octogone le 3 septembre, l'a fait. "Si tu le provoques ou tu dis un truc déplacé, tu auras la réponse du berger à la bergère dans la foulée", Fernand Lopez avait vu juste. Buckley a titillé la bête à travers quelques commentaires épicés sur les réseaux sociaux. "Comment dit-on je vais te botter le c** en français ?" avait provoqué son adversaire sur Instagram. La réponse du Français ne s'est pas faite attendre : "Comment dit-on ferme ta grande gueu*** en Américain ? On en reparlera le 3 septembre". Imavov a été piqué : "C'est clair que dans notre culture chez nous, dans le Caucase, les insultes c'est en trop. Ça me met les nerfs".
Joaquin Buckley est un provocateur, un showman. Peut-être le combattant qu'il fallait pour ajouter la pierre manquante, la lumière des projecteurs sur la carrière d'Imavov. Le tout lors d'un combat chez lui, à Paris, où il se voit déjà : "T'imagines le public ?! 'Nassour, Nassour !' Devant les amis, la famille, j'ai hâte". Tous les ingrédients pour une éclosion sportive et médiatique semblent présents. Maintenant il faut gagner.
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