C'est une liste redoutable qui risque de s'allonger et témoigne d'une évolution redoutable en MotoGP. Après les deux premiers Grands Prix de la saison à Doha, au Qatar, Iker Lecuona (KTM) et Jack Miller (Ducati) étaient rentrés en Europe pour se faire opérer du syndrome des loges, ce mal des motards - spécialistes de la vitesse ou du motocross - qui tétanise le muscle de l'avant-bras (le cubitus) à force de sollicitations prolongées et répétées.
Poleman, "facile" avant la dégringolade : Qu'est-il exactement arrivé à Quartararo ?
Dimanche, Fabio Quartararo (Yamaha MotoGP) n'a pu voir le bout de son chemin qui promettait d'être victorieux au Grand Prix d'Espagne, à Jerez de la Frontera. Au 15e des 25 tours au programme de la quatrième manche du Mondial de la catégorie élite, le Français a commencé à sombrer dans les profondeurs du classement. Jusqu'à la 13e place. "Je n'avais plus de force, mon bras c'était de la pierre, a-t-il expliqué. J'ai réussi à tenir encore quatre tours alors que je commençais à me sentir pas bien sur la moto. C'était de pire en pire et à la fin c'était imprévisible, très dangereux."
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03/05/2021 À 16:28

Un record de 362,4 km/h, des freinages de 2G

"C'est impossible de rouler avec (ce syndrome), surtout du côté droit avec l'accélérateur et le frein, et surtout à Jerez, où l'on n'a à aucun moment le temps de se dégourdir les mains pour retrouver de la force et de la sensibilité, explique Randy de Puniet, ex-pilote de la catégorie élite, passé lui aussi par la salle d'opération. "On n'arrive plus à serrer, donc quand on arrive à 300 km/h et qu'il faut attraper les freins... c'est pas facile".
Les performances de ces monstres mécaniques ne sont pas étrangères au phénomène qui assaillent nombre de pilotes. Le MotoGP 2021 a commencé par une sensation à Losail, un record de vitesse à 362,4 km/h pour Johann Zarco sur sa Ducati. Avec pour conséquences des décélérations diaboliques de plus de 2G, et des efforts qui en deviennent presque surhumains. "Surtout avec des machines qui sont de plus en plus lourdes (157 kg pour une machine dernière génération), qui vont de plus en plus vite et qui nécessitent de freiner de plus en plus fort", confirme Randy de Puniet. Qui précise que "d'ici deux ans, tout le plateau sera passé sur le billard".
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Les limites physiques en question

Ce même dimanche, Aleix Espargaro (Aprilia) a révélé lui aussi être atteint du syndrome, qui peut fort heureusement être traité par une intervention courte et permet un retour rapide à la compétition. Sous une dizaine de jours, de préférence.
Pour Fabio Quartararo, la bonne nouvelle est donc que Jack Miller a gagné le Grand Prix d'Espagne, et que ce contre-temps n'entamera pas ses chances de devenir champion du monde. Après son opération, programmée ce mardi, il pourra revenir en pleine possession de ses moyens pour le Grand Prix de France, les 14, 15 et 16 mai sur le circuit Bugatti, au Mans.
La question reste néanmoins posée de ces limites physiques parvenues aux frontières du soutenable. Une tendance pas franchement nouvelle et pas ancienne non plus, qui appelle peut-être à une réflexion sur des standards devenus démoniaques. "C'est venu assez récemment, remarque Christophe Guyot, vainqueur des 24 Heures et champion du monde d'Endurance avant de collectionner les titres mondiaux en Endurance à la tête du team GMT94 Yamaha. Ça fait quelques années qu'on entend parler de ce phénomène qui concerne les pilotes de haut niveau, que je n'ai pas connu quand je courais. Je pense que c'est beaucoup lié à l'utilisation des freins en carbone,à la musculature aussi des pilotes : ils se préparent maintenant beaucoup à tenir les distances, qui sont assez élevées, sur des motos physiques à piloter. Les freins en carbone imposent une grosse résistance au freinage. D'où ce syndrome des loges qui rend le bras dur comme du béton. C'est handicapant car on perd de la force, et la douleur, intense, est là."

Portimao pourtant plus exigeant que Jerez

On ignore à quel point l'entraînement des pilotes est en cause, mais à voir la morphologie des athlètes modernes, sculptés de haut en bas, il faut se dire que quelque chose a changé. Et pas forcément en bien.
"Le plus étonnant dans cette histoire, quand on est pilote, c'est qu'on n'est pas très baraqué du haut du corps parce que ce n'est pas le plus important sur une moto, insiste le patron reconverti en championnat du monde Supersport. Ce n'est pas un phénomène qu'on connaissait avec des motos beaucoup plus lourdes avant. Les efforts physiques étaient pourtant très importants. Surtout, on ne renforçait pas le haut comme les pilotes le font aujourd'hui. On passe de droite à gauche sur la moto, on danse dessus. Normalement, ce sont les jambes qui trinquent le plus. Tous les motards continuent d'ailleurs à faire du vélo, encore et encore, pour renforcer les jambes. Les bras ne sont pas la chose essentielle." Et pourtant !
En constatant l'inquiétante baisse de régime de Fabio Quartararo dimanche, Christophe Guyot n'a pas de suite pensé à la défaillance physique, même si le Niçois avait dû être opéré de l'avant-bras droit en juin 2019 et avait parlé d'une tendinite en début de saison. "Au début, je n'ai pas compris, relate-t-il. Je pensais que c'était les pneus, mais à l'accélération ça allait. Je ne comprenais pas, je ne pensais pas à un problème physique d'autant que Portimao (le précédent Grand Prix, ndlr) est plus exigeant que Jerez. Au Portugal, Fabio n'avait pas eu de problème. Pour en arriver là, il a dû en baver. Quand on roule à deux secondes de ses temps, c'est qu'on n'en peut plus. Il est allé au bout du truc."
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Un contretemps, pas un coup d'arrêt

Pour une raison ou une autre, aucun pilote ne sort du lot, même si "El Diablo" serait aujourd'hui largement en tête du Championnat du monde s'il n'avait connu ce coup dur à Jerez de la Frontera.
"C'est extrêmement rare d'être champion du monde en n'ayant aucun souci", note Christophe Guyot. Et le Français reste à même de revenir fort. "Fabio est un pilote d'exception. Très peu de pilotes ont ce talent. Il ne tombe pas, il fait très peu de fautes. Il est très intelligent dans les dépassements. Aujourd'hui, je vois trois pilotes à part : Fabio, Pecco Bagnaia et Marc Marquez", observe le manager du légendaire GTM94. "Il est bien dans sa tête. Il ne s'affole pas. Il est plus rapide que tout le monde. On l'a vu au Qatar, au Portugal, en Espagne. Il a eu un coup d'arrêt qui ne va pas durer longtemps. On n'a jamais vu un pilote arrêter sa carrière à cause de ce problème."
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