Il y a un peu moins d'un an, Fabio Quartararo lâchait une petite punchline restée dans toutes les têtes : "Plus de Ducati, plus de problèmes." À l'époque, le champion du monde en titre réagissait à l'augmentation du quota de machines italiennes sur la grille, passé de six à huit avec la fourniture de deux motos bolognaises à la nouvelle écurie VR46. Chacun avait bien saisi le sens de la remarque : en plus d'être les plus nombreuses, les montures du constructeur de Borgo Panigale sont aussi les plus performantes. Et le pilote tricolore n'avait vraiment pas besoin de cela.
Il y a un peu moins d'un an, on avait encore du mal, en revanche, à imaginer les problématiques qu'une omniprésence d'un seul et même constructeur pouvait soulever. Nous y voilà : à quatre Grands Prix du baisser de rideau, Ducati a pu voir les effets de sa toute puissance sur et en dehors de la piste. Troisième à Buriram, Francesco Bagnaia est revenu à deux points du leader du championnat. Il aurait "dû" quitter la Thaïlande avec cinq unités de débours. Ce qui constitue une différence substantielle, puisque cela aurait correspondu à l'écart séparant une première d'une deuxième place.
Grand Prix de Thaïlande
Quartararo assure et chassera Bagnaia, pole surprise pour Bezzecchi
01/10/2022 À 08:53

Des consignes passées... dès Misano

Oui mais voilà, l'Italien a eu la chance d'être épargné par Johann Zarco. Le pilote français, revenu en trombe en fin de course dans des conditions qu'il adore, a franchement réduit le filet de gaz lorsqu'il s'est retrouvé dans l'échappement de l'Italien, juste après avoir gobé Marc Marquez. "C'est clair, a-t-il eu le mérite d'admettre après coup au micro de Canal+. Incisif sur Marc, moins sur Pecco...".
En agissant de la sorte, le double champion du monde Moto2 a purement et simplement respecté les consignes données par Ducati à toutes ses écuries "satellites", à savoir les structures auxquelles elle fournit des motos moyennant finance. Il y a quinze jours, après un duel âpre remporté par Enea Bastianini (futur pilote officiel du constructeur italien) face à Bagnaia en Aragon, Paolo Ciabatti - l'un des grands décideurs de la marque - avait sauté sur l'occasion pour vanter les valeurs de l'entreprise. Louable.
En réalité, Ducati a bel et bien fait passer des ordres auprès de Pramac, Gresini et VR46 dès... la manche précédente, à Misano. Zarco a vendu la mèche au micro du diffuseur : "Le discours, c'est : pour une victoire, Ducati ne bloque rien, a raconté le pilote tricolore. Pour une place autre que le podium, on donne l'avantage à Pecco."
Dall'Igna a trouvé ça très gentleman de ma part...
Capable de reprendre sept dixièmes à une seconde par tour au leader en fin de course, Zarco aurait pu, théoriquement, viser une toute première victoire en MotoGP. Mais il s'est abstenu "de manière intelligente", selon ses mots. Peut-être par reconnaissance, aussi, puisque fin 2019, Ducati a eu la bonne idée de sortir le Français d'une impasse. "Gigi [Dall'Igna, directeur général de Ducati Corse, NDLR] était très ému, a ajouté Zarco. Le podium, c'est quand même beau. Il a trouvé ça très gentleman de ma part."

Johann Zarco (Ducati-Pramac) dans son box au Grand Prix de Thaïlande 2022

Crédit: Getty Images

C'est la raison pour laquelle tous les grands décisionnaires du constructeur italien se sont précipité, une fois le drapeau à damier baissé, pour saluer les membres de l'équipe Pramac. Des scènes émouvantes pour certains. Mais embarrassantes pour d'autres. Car ce scénario-là démontre que désormais, la force du nombre peut suffire à surpasser celle du talent. Pour Quartararo ou pour Marc Marquez, deux des trois meilleurs pilotes du monde qui ne peuvent pas compter sur le moindre allié au sein de leur box, le constat pourrait être amer. Pour la Dorna également.
Le promoteur du MotoGP avait déjà fait le choix de sacrifier une partie de son ADN au profit... du profit. Désormais, il voit le championnat biaisé par du copinage, avec tous les risques que cela implique pour son noyau de supporters historiques et fidèles. Chez Ducati, chacun fait désormais profil bas. "C'était vraiment important. Je remercie toute mon équipe. Maintenant, la lutte va devenir de plus en plus intense", a commenté sur Canal+ Francesco Bagnaia, tout heureux de voir une meute rangée derrière lui. Et lancée à la chasse d'une proie affaiblie. Et isolée.