Conrad Anker. Mont Everest. Samedi 1er mai 1999.
"J'ai attaché mes crampons à mon sac, je me suis levé, j'ai mis le sac et j'ai commencé à grimper dans un petit coin. Puis, à ma gauche, du coin de l'œil, j'ai aperçu un morceau de tissu bleu et jaune flottant au vent, niché derrière un rocher. J'ai pensé, 'Je ferais mieux d'aller regarder ça'. Tout ce qui ne faisait pas partie du paysage naturel valait le coup d'œil.
Quand je suis arrivé sur le site, j'ai pu voir que le tissu était probablement un morceau de tente qui avait été déchiré par le vent et soufflé ici, où il s'est immobilisé dans le creux derrière le rocher. C'était un truc moderne, du nylon. Je n'ai pas été surpris - il y a beaucoup de tentes abandonnées sur l'Everest, et le vent les déchire.
Les grands récits
Le mystère de l'Oiseau Blanc : Nungesser et Coli, héros déchus et disparus de l'Atlantique
06/05/2021 À 22:34
Mais alors que je me tenais là, j'ai soigneusement scanné la montagne à droite et à gauche. Je portais mes lunettes noires de vue, donc je voyais très bien. En regardant à droite, j'ai aperçu une tache blanche, à une centaine de mètres environ. J'ai tout de suite su qu'il y avait quelque chose d'inhabituel, à cause de la couleur. Ce n'était pas le blanc brillant de la neige reflétant le soleil. Ce n'était pas le blanc des morceaux de quartz et de calcite qui surgissent ici et là sur la face nord de l'Everest. Il avait une sorte d'aspect mat, absorbant la lumière, comme le marbre.
Je me suis approché. J'ai vu un pied nu, collé en l'air, talon vers le haut, les orteils pointés vers le bas. À ce moment-là, j'ai su que j'avais trouvé un corps humain. Puis, quand je me suis rapproché encore plus, j'ai pu voir sur les vêtements en lambeaux que ce n'était pas le corps d'un grimpeur moderne. Ce corps était là depuis très longtemps."

Pourquoi l'Everest ? Parce qu'il est là

George Mallory ne pense qu'à ça. L'Everest est devenu son obsession. A 37 ans, il est en tournée aux Etats-Unis en cette année 1923 afin de mobiliser des fonds pour une nouvelle expédition l'année suivante. Lors d'une conférence, on lui pose pour la énième fois la sempiternelle question : pourquoi vouloir à tout prix atteindre le sommet du toit du monde ?
Sa réponse, derrière son apparente banalité, capte pourtant l'essence presque métaphysique de l'alpinisme : "Parce qu'il est là". Peut-être les mots les plus célèbres de l'histoire de l'alpinisme. Relayée dès le lendemain par le New York Times, cette phrase en forme de boutade, presque lâchée par lassitude, est entrée dans la légende, comme l'Anglais s'y installera bientôt, même si la porte d'accès à la postérité sera sa propre mort.

L'Everest dans toute sa superbe : coucher de soleil sur le toit du monde.

Crédit: Getty Images

Dans un de ses derniers écrits, Mallory précisera sa pensée : "Pourquoi l'Everest ? Son existence est un défi. La réponse, je suppose, fait partie de la part instinctive de l'homme de conquérir l'univers. Nous allons à l'Everest parce que nous le pouvons et, pour résumer, nous ne pouvons faire autrement. Ou, pour le dire différemment, parce que nous sommes des montagnards."
Au sortir de la Grande Guerre, le public et la presse britanniques oscillent entre attraction et répulsion devant cette nouvelle lubie. Est-il raisonnable de risquer des vies humaines alors que la mort vient de dévaster une bonne partie du Vieux Continent entre 1914 et 1918 ? Au fond, cette interrogation, "Pourquoi gravir l'Everest ?" s'adresse à chacun de nous. A quoi tout cela sert-il ? Le colonel Sir Francis Younghusband, homme clé de la mise en place du Comité Everest, apportait en 1920 sa propre version du futur "Parce qu'il est là" de Mallory :
"Si l'on me demande à quoi il peut servir de gravir la plus haute montagne du monde, je réponds : à rien du tout. Pas plus que de taper dans un ballon de football, de danser, de jouer du piano, d'écrire de la poésie ou de peindre un tableau. Mais s'il n'y a pas d'utilité à gravir le mont Everest, cela présente pourtant un intérêt considérable. Accomplir un tel exploit élèvera l'esprit humain."

1909 : George Mallory sur l'arête du Moine, sur l'Aiguille Verte, dans les Alpes françaises.

Crédit: Getty Images

Un entre-deux dans la troposphère

L'ascension de l'Everest, indispensable conquête de l'inutile, ou une sorte de nouveau concept artistique et spirituel. "Parce qu'il est là", donc. Comme une irrésistible tentation, un appel à la découverte, sous toutes ses formes. L'Homme cherche autant à en apprendre sur lui-même que sur l'Everest. Qui devient-on, là-haut ? Que ressent-on ? Où est-on ? Ce n'est pas l'espace, mais plus tout à fait la terre ferme. Un entre-deux dans la troposphère. Toujours avec nous sans l'être vraiment, dans une quête d'absolu et de soi-même, à la fois intime et universelle.
"Que suis-je venu chercher ? L'oubli ? Moi-même ?" écrivait dans ses carnets Jean-Christophe Lafaille, l'alpiniste français aux onze sommets de plus de 8000 mètres, sans oxygène et la plupart en solo, avant de périr sur les pentes du Makalu en 2006. C'est la nature dans sa dimension infinie face à l'éphémère d'une vie humaine. Là-bas, dans l'Himalaya, la seconde tente d'apprivoiser la première à défaut de la dominer. Là où la vie se fait fragile. Au-delà de 8000 mètres, quand l'oxygène se raréfie, les alpinistes parlent d'ailleurs de "Zone de la mort". C'est elle que Mallory et les autres veulent traverser.
Pour beaucoup, l'Everest ne constitue pourtant pas l'ascension la plus difficile de la planète. Dans l'Himalaya, le K2 est presque unanimement considéré comme un défi technique supérieur. "Le K2 a la forme d'un triangle, c'est raide, et ça suppose que vous vous donniez à 110% dès le premier jour. Alors que l'Everest a un itinéraire plus sinueux, il n'est donc pas toujours abrupt", expliquait en 2019, dans Business Insider, l'alpiniste américaine Vanessa O'Brien, première femme à atteindre ces deux sommets. La météo y est aussi souvent plus hostile, et à coup sûr plus capricieuse. Mais en alpinisme, l'Everest d'il y a un siècle, nu et terrifiant, n'était pas encore celui de l'ère moderne, celle d'une forme de tourisme de masse.
Puis la mythologie de l'Everest tient à son côté indépassable. Ces 8848 mètres qui font de lui le point culminant de la planète. Avant que la conquête spatiale ne s'amorce dans les années 1950, celle de l'Everest a produit trois décennies plus tôt la même fascination auprès du public. Après l'heure des pionniers de l'aviation vient celle des alpinistes. Devenir le premier à poser le pied à son sommet, c'est marcher sur la Lune terrestre, être Neil Armstrong avant l'heure. George Mallory rêve d'être celui-ci.
Je veux avoir une estrade un peu plus prestigieuse que celle de ma salle de classe
Jeune homme bien né, fils d'un pasteur anglican, frère d'un futur commandant multi-décoré de la Royal Air Force, étudiant brillant, un brin dandy, Mallory est aussi un escaladeur virtuose. Après avoir fait ses armes dans les Alpes (il a gravi le Mont Blanc pour la première fois en 1911) ou en Angleterre, notamment en grimpant le Pillar Rock par une voie qui porte depuis son nom, il tourne après la première Guerre mondiale le regard vers l'Everest, non sans hésitation. Jeune marié, et père de deux enfants en bas âge, Mallory n'accepte de participer à cette aventure qu'après avoir reçu la bénédiction de son épouse, Ruth.
Mais cet engagement est aussi une histoire d'ego et d'ambition personnelle. Devenu enseignant après son retour du front français, Mallory se cherche un nouvel horizon, comme beaucoup des six millions d'hommes démobilisés après l'armistice. Il se rêve un autre destin. C'est ce qui ressort du courrier qu'il envoie à Younghusband pour lui faire part de sa réponse positive : "Je viens de me décider pour l'Everest. C'est sans doute une étape importante dans ma vie. Franchement, je veux avoir une estrade un peu plus prestigieuse que celle de ma salle de classe. Je pense que je n'aurai pas de motif de regretter les efforts que vous avez faits pour me persuader, et Ruth non plus."

Les membes de l'expédition de 1922 prennent la pose à l'Hôtel du Mont Everest, dans la ville indienne de Darjeeling, située dans les contreforts de l'Himalaya. George Mallory est le troisième en partant de la gauche, en haut (debout).

Crédit: Getty Images

La première expédition, en 1921, a le mérite de permettre de créer une cartographie précise et de repérer une voie de passage vers le col Nord. Un an plus tard, 13 hommes, dont Mallory, se lancent à l'assaut du géant sino-népalais. Menée par Charles Granville Bruce, elle effectue trois tentatives. La première, sans oxygène, s'arrête à 8225 mètres d'altitude. La deuxième, cette fois avec oxygène, leur permet de gravir 100 mètres de plus. Mais à 8325 mètres, Bruce et George Finch, épuisés, doivent faire demi-tour. Jamais des hommes n'étaient montés aussi haut sur Terre.
Tous veulent croire que, malgré l'extrême fatigue du groupe et l'avis défavorable du médecin de l'expédition, la troisième tentative, dix jours plus tard, sera la bonne. Le 3 juin 1922, sans Bruce mais avec Finch et Mallory, ils sont cinq à quitter le camp de base, accompagnés par 14 sherpas. Le 7 juin, à l'amorce d'un glacier, un énorme pan de neige se détache de la montagne. Mallory, enseveli, parvient à se dégager in extremis. Mais sept porteurs trouvent la mort. Ils sont les toutes premières victimes de l'Everest.

1922 : George Mallory goûte un rare moment de repos sur l'Everest en compagnie de ses sherpas. Sept d'entre eux trouveront la mort dans cette même expédition.

Crédit: Getty Images

Il faudra donc deux années et une tournée américaine pour mettre sur pied le financement et l'organisation de la troisième expédition. C'est elle qui va s'ancrer dans l'imaginaire collectif et engendrer un mystère qui s'étend désormais sur près d'un siècle. Un vrai polar bardé de mystères, un cold case qui, 75 ans plus tard, dévoilera une partie de son mystère sans tout en révéler. Une histoire fascinante, poignante, entre Roger Frison-Roche et Agatha Christie. Tous ceux qui, par la suite, s'attaqueront à l'Everest, porteront en eux une part de l'expédition de 1924.

La dernière chance

Au mois de février, ils sont douze à quitter l'Angleterre pour le long voyage jusqu'en Asie. Le général Bruce, toujours respecté malgré la polémique née de l'avalanche mortelle de 1922, reste le chef de la mission. La moitié du groupe de 1922 est reconduite. Deux petits nouveaux, venus se greffer, joueront un rôle clé dans cette histoire : le géologue et alpiniste Noel Odell et surtout le tout jeune Sandy Irvine.

L'expédition de 1924. En haut, de gauche à droite : Irvine, Mallory, Norton, Odell et MacDonald. En bas : Shebbeare, Bruce, Somervell et Beetham. JB Noel, auteur de la photo, ne figure pas sur le cliché.

Crédit: Getty Images

A 21 ans, cet étudiant, apprenti ingénieur, est un athlète accompli mais un grimpeur inexpérimenté. Son truc, c'est plutôt l'aviron. Il est un des meilleurs rameurs de la prestigieuse université d'Oxford. Mais c'est aussi un bidouilleur hors pair, un petit génie de la mécanique et un esprit créatif. Devant la complexité et la diversité du matériel nécessaire à l'expédition, notamment, tout ce qui touche à l'oxygène, dont il aura la charge, sa présence s'avèrera précieuse. Symboliquement, Irvine est aussi le seul à ne pas avoir connu les affres de la Guerre. Il incarne "l'Après", une forme d'innocence, et devient la mascotte du groupe.
Le 26 avril, l'expédition arrive au monastère de Rongbuk, dernier village avant les pentes de l'Everest, à 5100 mètres. Le Camp I y est fixé. Le Camp II, à 6000 mètres, est atteint le 5 mai. Le Camp III le 18. Le 21 mai, l'installation du Camp IV, à 7000 mètres d'altitude, est achevée. C'est de ce point que débute l'ascension de l'Everest à proprement parler. La première tentative est confiée à George Mallory et Geoffrey Bruce, la seconde à Edouard Felix Norton, sous-chef de l'expédition, et Howard Somervell. Elles vont échouer toutes les deux.
Le vendredi 6 juin, Mallory décide d'effectuer une nouvelle tentative et choisit Sandy Irvine pour l'accompagner. C'est la dernière chance. D'abord parce que l'ensemble du groupe et des porteurs sont épuisés. Tous ont perdu beaucoup de poids et Norton, souffrant de cécité neigeuse, perd la vue pendant 72 heures. Puis l'imminente mousson menace. L'optimisme n'est pas de mise quant à leurs chances d'accéder au sommet, d'autant que les conditions ne sont pas bonnes, mais personne n'envisage une seconde une issue dramatique.
A 12h50, j'ai vu M. et I. sur l'arête approcher de la base de la pyramide finale
Le 8 juin, le duo britannique amorce la partie finale de l'ascension. Selon un mot laissé par Mallory à un porteur et adressé à Odell, ses tout derniers mots, on sait qu'ils ont quitté le camp VI à 8 heures du matin. Noel Odell s'y rend à son tour, pour leur servir de soutien au besoin lors de la descente. Il sera le dernier à les voir vivants, à environ 240 mètres du sommet. A les apercevoir, plutôt, comme il l'écrira dans son journal : "A 12h50, j'ai vu M. et I. sur l'arête approcher de la base de la pyramide finale." Plus tard, il précisera :
"Il y a eu une éclaircie, et toute l'arête sommitale et le pic final de l'Everest sont apparus. Mes yeux se sont fixés sur un petit point noir qui se profilait sur une petite crête de neige sous un ressaut rocheux de l'arête. Le point noir bougeait. Un autre point noir est devenu visible et est monté dans la neige rejoindre l'autre sur la crête. Le premier s'est ensuite rapproché du grand ressaut de rocher et est sorti rapidement au sommet. Le second a fait de même. Puis cette vision fascinante s'est évanouie, enveloppée à nouveau de nuages."

Une image poignante : la toute dernière de George Mallory et Sandy Irvine, prise par Noel Odell avant que les deux hommes ne s'attaquent à la partie finale de l'ascension.

Crédit: Getty Images

Pendant des décennies, beaucoup douteront de la fiabilité du témoignage et de la vision d'Odell : "Ce qu'il vit, ou ce qu'il dit avoir vu, serait jusqu'à la fin de sa vie un sujet de controverse d'une telle intensité que lui-même finirait par devenir hésitant", écrivait en 2016 l'auteur canadien Wade Davis dans son livre, Les Soldats de l'Everest, qui retrace cette quête éperdue.
John Noel, lui, est resté plus bas, au-dessus du Camp III, où un promontoire offre une vue imprenable sur le sommet. Au télescope, il scrutera toute la journée du 8 juin l'image de Mallory et Irvine au sommet. "Nous attendons maintenant des nouvelles de Mallory et Irvine qui font aujourd'hui une autre tentative, écrit-il dans son carnet. Nous espérons tous qu'ils le fassent, car personne ne mérite davantage le sommet que Mallory,le seul parmi nous qui s'y attelle depuis trois ans."
Mais ni Noel ni personne ne les apercevra. Compte tenu de la couverture nuageuse et du brouillard l'après-midi, les chances de les voir étaient faibles. Au fil des heures, c'est la crainte de ne pas les revoir du tout qui va croître. Avant de retrouver le reste de la troupe, Odell laisse un mot à Mallory et Irvine au Camp VI. Quand il y remonte deux jours plus tard, parti en quête de ses amis, il le trouvera au même endroit sous la tente. La fin des espoirs. Quand Odell redescend et annonce la nouvelle aux autres, c'est l'accablement pour tous, à l'image de Howard Sommerwell : "Mon ami et compagnon d'escalade, Mallory, dont l'esprit ne faisait qu'un avec moi, mort ? Je trouve ça difficile à croire."

Vue sur le sommet de l'Everest avec les repères visuels de Mallory et Irvine.

Crédit: Getty Images

L'Everest après le Titanic

Le groupe va quitter l'Himalaya orphelin de deux de ses éléments, dont sa figure la plus emblématique. Des années plus tard, Norton relatera leur état d'esprit empreint de fatalisme, celui de toute cette génération tant marquée par la boucherie de 14-18. "Nous acceptions la perte de nos camarades avec cet esprit de rationalité que notre génération avait appris pendant la Grande Guerre, écrira-t-il. Nous ne nous sommes jamais laissés aller à ressasser morbidement l'irrévocable. Mais comme si souvent, la mort, ici, dans notre parodie de campagne, avait prélevé les meilleurs."
Il n'y aura, entre les survivants, ni commémoration collective ni confidences. Juste la douleur intime et la pudeur de la mémoire de chacun.
Neuf jours plus tard, toute l'Angleterre découvre en une des journaux la mort de George Mallory et Sandy Irvine. A l'échec s'ajoute la tragédie. Pour le Royaume-Uni, c'est un nouveau drame, douze ans après le naufrage du Titanic. De natures différentes, les deux catastrophes ont été vécues comme des gifles par les Britanniques.
Au-delà du rêve d'une poignée d'hommes, c'est aussi la grandeur d'un pays ayant perdu son statut de première puissance mondiale au profit du nouveau géant américain qui était en jeu à l'Everest. Symbole de cette plaie nationale, une cérémonie-hommage est organisée à l'automne 1924 dans l'imposante cathédrale Saint-Paul de Londres, en présence du roi Georges V lui-même.
Avec la mort de Mallory et Irvine s'efface pour une longue période le rêve de la conquête de l'Everest. L'échec de cette expédition douche l'enthousiasme né après la Guerre. Il faudra attendre 1933 pour qu'une nouvelle tentative soit effectuée, avant une autre en 1936. Mais le comité Everest ne fera plus que vivoter jusqu'à sa dissolution à la fin des années 30.
Ce n'est qu'en 1953 que deux hommes, le Néo-Zélandais Edmund Hillary et son sherpa Tensing Norgay, parviennent à se hisser tout en haut de l'Everest. Pour la petite histoire, s'ils ont parachevé leur exploit le 29 mai, l'annonce sera retardée de quelques jours, pour ne pas faire d'ombre au couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin, à Westminster. Hillary et Norgay, à jamais les premiers ? Officiellement, oui. Mais avec un mais.

Tensing Norgay et Edmund Hillary lors de l'expédition de 1953. Ils seront les premiers à atteindre le sommet et à revenir vivants.

Crédit: Getty Images

On trouvera peut-être un jour la preuve qu'ils ont été au sommet, mais il est impossible de trouver la preuve qu'ils n'y ont pas été
Le dénouement tragique de l'expédition de 1924 a engendré une légende et une énigme. La légende, c'est celle de George Mallory, érigé au rang de figure mythique dans son pays comme dans le monde de l'alpinisme. Il continue aujourd'hui de fasciner, peut-être même plus que jamais à l'approche du centenaire. Le Sommet des dieux, roman de Baku Yumemakura sur l'histoire de Mallory, a été adapté en manga puis transposé dans un remarquable film d'animation français, sorti sur les écrans en septembre 2021. L'an prochain, Ewan McGregor incarnera Mallory dans le film Everest. Le mythe se porte bien.
Le mystère, c'est celui que Mallory et son compagnon Irvine ont emporté avec eux dans les frimas de l'Everest : avant de périr, sont-ils parvenus à atteindre le sommet, vingt-neuf ans avant l'expédition Hillary ? Par définition, rien ne peut affirmer ou confirmer cette hypothèse. C'est là affaire de conviction.
La réponse la plus raisonnable est "probablement pas", notamment en raison de la difficulté hors normes à l'époque du deuxième ressaut sur la crête nord, celle empruntée par les deux hommes. Une terrible paroi de trente mètres. Depuis 1975, le passage s'effectue avec une échelle en aluminium, installée par une expédition chinoise.
Mais compte tenu de l'état de fatigue et de leur équipement (leurs appareils pour l'oxygène pesaient environ 13 kilos, contre 5 à 6 de nos jours), l'exploit eut été monumental pour les deux héros tragiques de l'expédition de 1924, pour qui chaque pas à de telles hauteurs était un saut dans l'inconnu. Il était question d'exploration autant que d'alpinisme. Le privilège et le drame des pionniers. "Au fond de moi, j'aime penser qu'ils ont réussi, mais cela reste peu probable", témoignait Hillary lui-même.
Il n'existe en tout cas aucune preuve à ce jour pour étayer le fait que Mallory ou Irvine, voire les deux, sont arrivés jusqu'à la cime du toit du monde. Mais si le mythe perdure, si le mystère continue de fasciner, c'est bien parce qu'il n'existe pas non plus la moindre preuve du contraire. "C'est toute la beauté de cette histoire, pour Audrey Salked, auteur de The Mallory and Irvine mystery. On trouvera peut-être un jour la preuve qu'ils ont été au sommet, mais il est impossible de trouver la preuve qu'ils n'y ont pas été. Cela n'existe pas." Rien ne peut donc étouffer cette part de rêve.
Des preuves, depuis près d'un siècle, beaucoup en ont cherché. En 1979, l'intérêt pour le destin de Mallory et Irvine est relancé par un alpiniste japonais, Ryoten Hasegawa. Celui-ci affirme qu'un grimpeur chinois, Wang Hongbao, lui a confié avoir repéré quatre ans plus tôt, lors d'une précédente expédition, le corps d'un Européen, vêtu de très vieux habits, à environ 8100 mètres d'altitude, juste sous l'arête nord-est. Si Wang a dit vrai, le corps, compte tenu de sa position, pourrait bien être celui de Mallory ou d'Irvine. Le flou règne autour de cette "découverte", d'autant que Wang disparaît à son tour, mais elle va suffire à générer un nouvel intérêt pour les aventuriers de 1924.
En 1986, pour la première fois, une expédition est mise en place avec pour unique objectif de découvrir la vérité sur Mallory et Irvine. Elle est initiée par Audrey Salked et un autre fameux historien de l'Everest, Tom Holzel, flanqués de David Brashears, alpiniste ayant déjà atteint le toit du monde à cinq reprises. Mais la mort d'un des membres du groupe met fin aux recherches. Treize ans plus tard, une page d'histoire de l'alpinisme va s'écrire.

Et Conrad Anker trouva George Mallory

Printemps 1999. Nouvelle expédition pour le 75e anniversaire de la disparition de Mallory et Irvine, organisée par l'Allemand Jochen Hemmleb, un spécialiste de l'Everest, et menée par Eric Simonson, un guide himalayen réputé. Les moyens sont imposants, avec des cameramen de la BBC et de PBS, le grand réseau public américain, chargés de filmer en continu. Les semaines précédentes, il a très peu neigé sur la zone, offrant des conditions d'exploration idéales.
L'homme clé de cette expédition se nomme Conrad Anker. A 37 ans, l'âge de Mallory en 1924, il est considéré comme le meilleur alpiniste de sa génération et, dans l'esprit, une sorte de Mallory des temps modernes. C'est lui qui, le 1er mai 1999, peu avant midi, découvre à 8159 mètres d'altitude ce corps qui "était là depuis très longtemps."
S'il a été éviscéré par les goraks, ces corbeaux himalayens, le corps est dans un état de conservation assez remarquable. Sur le dos, partiellement nu, le dessin des muscles ne s'est pas effacé. La jambe droite est fracturée. L'épaule abîmée. Le visage, face contre sol, n'est pas reconnaissable. Mais l'identification sera rapide. A son pied droit, l'Hibernatus porte une chaussure cloutée. Si, au fil du temps, l'Everest a fini par se transformer en cimetière à ciel ouvert, jonché de plus de 200 cadavres, seules deux personnes ont disparu à une telle altitude avec des clous au pied, qui ne sont plus utilisées depuis des décennies : George Mallory et Sandy Irvine. Ce ne peut être que l'un ou l'autre. Puis, sur un bout de la veste en tweed réduite en lambeaux, une inscription : G. Mallory.
Conrad Anker, bientôt rejoint par plusieurs de ses coéquipiers, se trouve en présence du tombeau d'une légende. Il avouera avoir été étourdi en prenant conscience de faire face à l'histoire. Une expérience spirituelle. "C'était un moment très singulier dans mon existence, dira-t-il à Time Magazine. Quelque chose qui n'arrive qu'une fois. Il semblait en paix avec lui-même. Ce fut un grand moment d'humilité."

Une page de l'histoire de l'alpinisme Conrad Anker venant de découvrir le corps de George Mallory sur les pentes de l'Everest.

Crédit: Imago

Mallory avait passé 75 ans ici. La crise de 29, l'arrivée d'Hitler au pouvoir, la Seconde guerre mondiale, la Guerre froide, les trente glorieuses, la chute du Mur de Berlin... Ce siècle finissant avait défilé pendant que lui gisait là. Depuis sa mort, l'homme avait non seulement conquis l'Everest, mais aussi la lune.
Si l'émotion d'Anker et les autres est compréhensible, et s'ils ont toujours assuré avoir traité la dépouille de George Mallory avec soin et respect, la diffusion des images du corps, bientôt visibles par tout un chacun, va elle provoquer une polémique et une vague d'indignation dans le milieu. Certaines photos seront vendues à plus de 40000 dollars. Il flotte un parfum de profanation que beaucoup ne digèrent pas, à l'image de Sir Edmund Hillary, consterné de voir "les photographies de ce personnage héroïque fourguées de cette façon".
Cette découverte majuscule, outre sa puissance émotionnelle, apporte des informations précieuses sur les derniers instants de Mallory, sans doute des conséquences d'une chute alors qu'il tentait de redescendre vers le camp. Et si elle ne répond pas à LA question (avait-il atteint le sommet ou avait-il, en compagnie d'Irvine, dont le corps, lui, n'a jamais été retrouvé, fait demi-tour auparavant ?), elle place à portée de rêve la résolution "d'une des plus grandes énigmes non résolues du XXe siècle", selon les mots du photographe et alpiniste Galen Rowell dans le New York Times. "Elle est en partie résolue, et peut-être que d'ici une semaine ou deux, quand l'expédition reviendra, nous en saurons encore davantage", ajoute Rowell.
Mais à cette question, l'expédition de 1999 ne pourra apporter de réponse. Suivant en compagnie de son acolyte Dave Hahn les traces lointaines de Mallory et Irvine, Conrad Anker refusera d'ajouter du lyrisme à la légende. Sa conclusion, peut-être insatisfaisante mais sincère, sera : "Nous ne savons pas." Rien de ce qu'ils ont pu observer ne leur a permis de trancher dans le sens de la réussite ou de l'échec de la quête ultime de leurs prédécesseurs britanniques. Comme tout le monde, Anker s'est forgé sa conviction. Pour lui, Mallory et Irvine n'ont pu aller jusqu'au sommet. Mais il n'a pas cherché à l'imposer comme une vérité.

Où est passée la photo de Ruth ?

La clé de ce mystère tient peut-être dans un petit appareil photo, le Kodak Vest Pocket, que le groupe avait emporté afin de ramener au pays une preuve irréfutable de la réussite de l'expédition, sans quoi ils n'auraient eu que leur parole à offrir. Il n'a pas été retrouvé sur ou à proximité du corps de Mallory. C'est probablement Irvine qui l'avait afin de pouvoir photographier son camarade qui, des deux, était le meilleur grimpeur et donc celui destiné à parcourir les derniers mètres. Des spécialistes affirment que, même gelée depuis trois-quarts de siècle, la pellicule aurait pu être exploitable. Encore une question sans réponse.
En voici une autre : où est passée la photo de Ruth ? Mallory l'avait rangée dans sa veste et promis à son épouse de la déposer sur le toit du monde. Tous les témoins rescapés de l'expédition l'ont confirmé, il ne s'en séparait jamais. Or elle n'a pas été retrouvée dans les restes de sa veste. Est-ce parce que Mallory avait laissé l'image de Ruth à 8848 mètres d'altitude, ou, plus simplement, parce que le vent et le temps l'avaient emporté ?
Ici l'altitude n'est pas la seule à donner le vertige. Les hypothèses aussi, provoquent le tournis. Si l'appareil photo était retrouvé, s'il contenait des clichés encore exploitables, si ces clichés prouvaient que Mallory et Irvine ont atteint le sommet, c'est l'histoire du toit du monde et celle de l'Alpinisme qui s'en trouveraient bouleversées. Même si, comme le rappelait souvent Edmund Hillary, "en alpinisme, la réussite tient au fait de rentrer sain et sauf."
Le Néo-Zélandais n'a pas tort. La conquête n'est pas un aller sans retour. Quand le président Kennedy fixera au début des années 60 l'objectif lunaire, il parlera dans son fameux discours de Houston "d'envoyer un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf." La fin de la tirade n'est pas neutre. Sur ce point précis, l'expédition de 1924 n'est pas un mystère. Elle a échoué.
Ils avaient si souvent vu la mort que la vie leur importait moins que le moment où ils se sentaient vivants
Pour le reste, elle demeure donc un gigantesque point d'interrogation. Tant mieux. C'est tout son charme, sa force. L'alpinisme est d'abord affaire de questions plus que de réponses. Sa puissance évocatrice, d'une manière générale, et l'histoire de Mallory et Irvine en particulier, tient aux interrogations qu'elle laisse en suspens, tout là-haut. Petite-nièce et biographe de Sandy Irvine, Julie Summers espérait d'ailleurs dès 1999, lors de la découverte du corps de Mallory, que la montagne conserverait son secret : "J'aime l'idée que cela reste un mystère éternel. Il y a un côté romantique qu'il ne faut pas perdre."
Conrad Anker et ses acolytes ont résolu une part du mystère. Il est presque heureux qu'ils ne l'aient pas complètement levé. La fascination vaut mieux que la vérité, laissant à chacun sa part de questionnement, de rêve et d'imaginaire. En cela, l'expédition de 1924, depuis maintenant près d'un siècle, porte en elle l'ADN de l'Himalayisme : une quête d'absolu jamais achevée.
Seule certitude, Mallory et Irvine ont tout fait pour atteindre le sommet, quitte à en payer le prix le plus fort, celui de leur vie. La conquête de l'Everest était d'abord, pour ces hommes, un état d'esprit, où le chemin importait au moins autant que la destination. "Je pense que nous devrions tous être d'accord pour convenir qu'il n'est pas essentiel de savoir qui fut le premier homme à atteindre le sommet", plaidait en 1999 Rick Millikan, petit-fils de Mallory, lors de la découverte du corps de son grand-père.
Dans Les Soldats de l'Everest, Wade Davis résumait à merveille cette approche : "Il est certain que rien n'aurait pu faire reculer Mallory. Il aurait continué, quitte à ne pas revenir car, pour lui comme pour toute sa génération, la mort n'était qu'une 'barrière fragile' que les hommes franchissaient 'en souriant et vaillamment chaque jour'. Ils avaient si souvent vu la mort que la vie leur importait moins que le moment où ils se sentaient vivants." Voilà pourquoi, près d'un siècle plus tard, Georges Mallory et Sandy Irvine sont toujours aussi vivants. Leur secret aussi.
Les grands récits
100 épisodes : Retrouvez l'intégrale des Grands Récits
30/03/2021 À 08:48
Les grands récits
L'intégrale des Grands Récits : Tous les textes, tous les podcasts
29/03/2021 À 13:15