Les grands récits : Une vie à couper le souffle : Jacques Mayol, destin de l'homme-dauphin

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Plongeur mythique - le premier à atteindre la barre des 100 m en apnée - et héros éponyme du Grand Bleu, Jacques Mayol était aussi une personnalité fascinante qui fit de sa vie un roman d'aventures, jonché d'exploits et de drames jusqu'à son suicide en 2001. Au fond de l'eau et de lui-même, cet amoureux des dauphins n'avait qu'une obsession : reconnecter l'homme à ses origines aquatiques perdues.

Jacques Mayol

Crédit: Eurosport

"Jacques était parvenu à ce point à se fondre avec la mer qu'il n'a pas su trouver son chemin pour revenir sur Terre."
La formule est d'Enzo Maiorca, qui fut le grand rival sous les mers de Jacques Mayol avec lequel il se livra, dans les années 60 et 70, une course aux records effrénée vers les abysses, popularisée à jamais par la sortie en 1988 du Grand Bleu. Un film que ni le Marseillais ni le Sicilien n'apprécièrent, d'ailleurs, pour des raisons différentes sur lesquelles nous reviendrons.
Reste qu'il est difficile de pas voir dans la dernière scène, celle où Jean-Marc Barr (l'interprète de Mayol) s'enfuit au fond de l'eau, tracté par un dauphin vers une destination laissée libre à chacun d'imaginer, une funeste analogie avant-gardiste de la fin de vie du plus célèbre plongeur français de l'histoire.
Jacques Mayol s'est suicidé le 22 décembre 2001, en se pendant à l'une des poutres du salon de la demeure qu'il s'était fait construire sur l'île d'Elbe, face à Montecristo, au large de la Toscane et de ce qui reste sans doute, sur le plan purement sportif, son plus célèbre exploit : une plongée en apnée à 100 m de profondeur, une barre mythique qu'il est le premier homme à avoir atteinte, le 23 novembre 1976.
Barre qui n'est pourtant que la face émergée - ou immergée, en l'occurrence - de son œuvre, bien plus immense. Mayol est surtout celui qui aura fait de l'apnée une discipline à part entière, jusqu'à l'élever vers une dimension quasiment spirituelle tout en démontrant une adaptabilité physiologique étonnante de l'homme sous l'eau.
Lui qui aura passé sa vie à retenir son souffle, à des fins d'abord sportives puis scientifiques et enfin métaphysiques, aura donc choisi de s'en priver définitivement, en se passant la corde au cou. La symbolique est forte, et malheureusement peut-être pas anodine. A l'époque, son choix de quitter ce monde n'avait été une surprise pour personne dans son entourage, tant il donnait depuis longtemps des signes de dépression, ayant même à plusieurs reprises annoncé son intention de passer à l'acte. Le moyen utilisé, en revanche, avait pu choquer.
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Jacques Mayol

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Mayol a mis fin à ses jours, à l'âge de 74 ans, essentiellement parce qu'il ne croyait plus en rien. Ni en l'homme, ni en ce monde. A ses yeux, le combat était perdu. Son combat. Celui qu'il avait mené toute sa vie parallèlement à ses exploits, corollaire sous-jacent de ses plongées vers l'infini, lesquelles étaient à ses yeux plus un retour aux origines qu'une aventure en mer inconnue. Pour lui, l'eau était la matrice du monde. Et l'homme une créature descendant des mammifères marins : il rêvait d'en (r)éveiller le potentiel aquatique enfoui par des millénaires d'évolution en condition terrestre.
Cette théorie est d'ailleurs le sujet de son livre, "Homo Delphinus" (paru en 1986) : l'homme-dauphin, devenu son surnom. Impossible en effet de dissocier Mayol du dauphin, son animal emblématique, son effigie, qu'il aura observé pendant des décennies jusqu'à en devenir un compagnon de jeu, et à s'en faire le chantre du mode de vie.
La première fois qu'il en vit, c'était à 7 ans, en mer Rouge, sur le pont d'un paquebot reliant la Chine à la France. La première fois qu'il en approcha, c'était à 10 ans, pendant des vacances aux abords des grottes de Nanatsugama, au Japon. Et la première fois qu'il en apprivoisa, c'était à 30 ans, en 1957, au Seaquarium de Miami où il s'était installé avec sa femme danoise et ses deux enfants, Dottie et Jean-Jacques.

De la plonge à la plongée : Mayol, l'homme aux mille vies

Comment d'ailleurs ce fils d'architecte avait pu rebondir de Shanghai - où il est né en 1927, un 1er avril (jour du poisson…), son père ayant été muté là-bas au sein de la municipalité française - à la Floride, via des pérégrinations à peu près partout dans le monde ? C'est presque une histoire dans l'histoire, qui dit beaucoup de choses du caractère aventurier et touche-à-tout d'un homme ayant vite préféré partir découvrir le monde plutôt que de s'appesantir sur les bancs de l'école.
Avant de trouver sa voie au fond de l'eau, Jacques Mayol eut mille vies. Pour la faire courte, au fil notamment d'un long périple en Scandinavie, on le vit travailler dans des mines de fer, se taper la plonge dans un restaurant, enseigner le français, assurer le secrétariat d'une organisation interalliée, participer à un chantier de défrichement, embarquer sur un cargo ou encore écrire des articles pour une revue française, avant d'être engagé à Radio-Canada à Edmonton, dans l'Etat de l'Alberta, où il tenta de se poser un peu au début des années 50. Cela ne dura pas bien longtemps.
Plus tard, on l'a retrouvé pêcheur de langoustes et de homards aux îles Turques-et-Caïques, chercheur de trésors dans des épaves de galions espagnols échouées au large des Bahamas, étudiant en cinématographie à Los Angeles ou même chauffeur à Hollywood pour la sulfureuse actrice Zsa Zsa Gabor, une ancienne Miss Hongrie qui fut la maîtresse de Frank Sinatra et de Sean Connery. Bref, niveau cohérence et plan de carrière, on a vu mieux. Niveau opportunisme et polyvalence, en revanche, Mayol confinait au génie.
"Je m'aperçus là de sa mystérieuse faculté de séduction, une aura subtile qui lui permit, toute sa vie durant, de nouer des amitiés avec des personnalités de premier plan. Il bénéficiera ainsi de leur aide et pourra mener à bien des entreprises qui, dans d'autres conditions, auraient été vouées à l'échec, écrit son frère, Pierre Mayol, dans un livre biographique ("Mayol, l'homme-dauphin") paru en 2003. Ses capacités d'adaptation à toutes les cultures sont la marque des grands voyageurs. Et peut-être aussi des grandes solitudes."
De vagabondage en vagabondage, Mayol atterrit donc à Miami, où il continua d'abord dans la voie du journalisme, en tant que correspondant de Radio-Canada puis au sein d'un hebdomadaire, la Floride française. Un jour, dans le cadre d'un reportage en immersion au Seaquarium sur l'opération d'un mérou en milieu naturel, il se distingua tellement par ses qualités aquatiques et ses compétences dans le domaine de la mer qu'on finit par l'y embaucher comme plongeur à tout faire, en 1957.
Et c'est là qu'il fit LA rencontre qui chamboula définitivement sa vie. Son nom ? Clown, un magnifique dauphin femelle érigée en vedette du Seaquarium, qui n'était autre que la mère de Flipper, le héros du feuilleton télévisé à succès des années 60.

Clown, le dauphin qui lui a tout appris

A ce stade de son existence, Jacques était déjà un bon plongeur. Il avait contracté le virus en rencontrant durant son enfance des Amas, ces pêcheuses japonaises qui, selon une tradition ancestrale, avaient la particularité de plonger nue et en apnée. Il avait ensuite développé ses compétences durant ses années passées à Marseille, où la famille Mayol était revenue s'installer à son retour de Shanghai. Dans la cité phocéenne encore occupée, il partait chasser l'ennui en explorant les calanques aux côtés notamment d'un camarade devenu célèbre lui aussi, Albert Falco, le futur bras droit du Commandant Cousteau.
Mais c'est vraiment au contact de Clown qu'il passa un cap et comprit que sa voie se situait dans l'eau. Durant son temps libre, il passait des heures à plonger à ses côtés, fasciné par sa façon de se mouvoir et même de communiquer avec lui, dans un langage qu'il estimait télépathique. Clown fut sa muse, son meilleur professeur. "C'est avec Clown que j'ai vraiment appris à devenir aquatique, écrit-il dans "Homo Delphinus". Elle m'a appris à lâcher-prise, à me laisser aller dans le flot de l'eau, dans le flot des choses, dans le flot de la vie."
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Jacques Mayol en 1977

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L'un des grands combats de Mayol, à partir de là, fut d'expliquer à quel point l'homme possédait une descendance commune avec le mammifère marin en général, et le dauphin en particulier, peut-être plus encore qu'avec le singe. Sa carrière sportive entremêlée à ses travaux scientifiques serait dès lors entièrement tournée vers cet objectif : comprendre et faire comprendre comment les dauphins, baleines ou autres phoques et otaries, soumis comme l'homme à une respiration aérienne - donc obligés de remonter à la surface pour respirer -, étaient capables de plonger aussi profond, et aussi longtemps.
"Dans ce siècle de progrès et de technologie, je fais un peu marche arrière : je cherche l'homme archaïque, déclarait-il dans une interview télévisée en 1981. Je suis persuadé que l'homme est beaucoup plus aquatique qu'il ne le pense. Je veux continuer à explorer les ressources insoupçonnées de l'organisme et du psychisme humain qui lui permettraient de remonter au plus profond de son bagage génétique pour redevenir un être amphibien."

Mayol-Maiorca, les Federer-Nadal de la plongée en apnée

Cela devait donc passer, dans un premier temps, par une féroce compétition sportive. A l'époque des débuts de Mayol, la science était persuadée d'une chose : l'homme ne pouvait physiologiquement pas descendre à plus de 50 m sous l'eau. Au-delà, ce serait du suicide : la pression subie par la cage thoracique deviendrait trop forte, jusqu'à l'écrasement. La barre des 50 m exerçait alors un véritable pouvoir de fascination, un peu comme le mur des 30 km au marathon. A ceci près qu'elle serait fatale.
Enzo Maiorca fut le premier à avoir le courage de la franchir, le 15 août 1961 au large de sa ville natale de Syracuse. L'Italien était l'héritier d'autres plongeurs souvent oubliés des livres d'histoire, comme ses compatriotes Raimondo Bucher (moins 39 m en 1951), Ennio Falco et Alberto Novelli (41 m en duo en 1956), le Brésilien Amerigo Santarelli (46 m en 1960) ou encore, un peu plus tard, l'Américain Robert Croft, qui fut le premier à casser la barrière des 200 pieds (64 m) en 1967. Toujours plus loin : l'apnée de compétition, encore assez primitive et pas vraiment régulée, venait de voir le jour.
Et Mayol dans tout ça ? Sous les conseils d'un ami italien, le réalisateur cinématographique Victor de Sanctis, il entra dans la danse en 1966, arrachant un premier record du monde à Enzo Maiorca avec une plongée à 60 m, aux Bahamas. Commença alors, entre les deux hommes, un duel sans merci de plusieurs années durant lesquelles ils se battront à coup de mètres pour devenir le maître des ténèbres océaniques.
Mayol et Maiorca. Jacques et Enzo. Les deux hommes étaient alors un peu les Federer-Nadal de la plongée : deux immenses champions, pleins de déférence l'un envers l'autre mais aussi très différents, dans la vie comme dans l'eau. Trop, peut-être, pour être vraiment amis, ce qu'ils n'ont au fond jamais été, malgré une certaine camaraderie et un incontestable respect mutuel. Au final, ils furent surtout l'un pour l'autre ce qu'il faut toujours pour faire un grand champion : un grand rival.
Maiorca, qui était visiteur médical, resta fidèle toute sa vie à son île, où il s'éteignit en 2016, et aux siens. Mayol a parcouru le monde et, bouleversé par sa rencontre avec Clown, choisit de vivre la vie d'un dauphin, affranchie de toute barrière et de toute contrainte : il (re)prit le large à la fin des années 50 et ne revit plus sa famille, pas même ses propres enfants, pendant de longues années. Pour lui, une vie familiale n'était plus compatible avec sa quête d'absolu.
Dans l'exercice de leur art, même opposition : là où l'Italien cultivait un style très sportif, basé sur une classique hyperventilation, Mayol développa une manière de faire plus fluide, plus spirituelle, née de sa culture orientale et de sa pratique intensive du yoga, plus précisément du Pranayama, la science du souffle des yogis. A ses yeux, la maîtrise du Prana éliminait tout risque de syncope, l'ennemi juré de l'apnéiste. "Au fond, disait-il d'ailleurs, les mammifères marins sont des yogis : ils sont capables de contrôler leur souffle à volonté."

Une compétition sans pitié… et dangereuse

C'est cette dualité entre Mayol et Maiorca qu'a parfaitement su capter Le Grand Bleu, quitte à - revers de la médaille cinématographique - grossir voire trahir le trait de la réalité. Ainsi, Maiorca, furieux de voir son personnage - incarné par Jean Reno - caricaturé en Sicilien mafieux, macho et mangeur de pâtes, parvint à faire interdire le film en Italie pendant 14 ans, jusqu'à ce que Besson accepte d'en modifier certaines parties. Mayol, lui, n'a jamais pardonné au réalisateur de n'avoir pas revu son cachet à la hausse devant le succès colossal du film, auquel il avait prêté son nom, ainsi que des conseils techniques plus ou moins poussés selon les témoignages.
S'ils finirent par se retrouver dans la désapprobation d'un film qui les aura pourtant inscrits dans la légende, les deux hommes se menèrent donc, pendant des années, une compétition sans pitié. Celle-ci fit progresser leur discipline à pas de géant, notamment sur le plan technique, avec des gueuses de descente de plus en plus perfectionnées puis l'apparition de ballons gonflables pour accélérer la remontée, ce qui entraînera la distinction entre l'apnée en poids constant (lest identique pour la montée et pour la descente) et en poids variable.
Mais la course à l'échalote et ses dérives inhérentes finit par faire réagir les instances. Le 5 décembre 1970, la CMAS (Confédération mondiale des activités subaquatiques), échaudée par de nombreux accidents de plongeurs mal entourés, finit par proscrire la notion de record, tout en acceptant de constater les tentatives effectuées à titre scientifique. Techniquement, tous les records établis entre fin 1970 et la création de AIDA (Association internationale pour le développement de l'apnée) en 1992 n'en sont donc pas. Du moins, pas officiellement. Y compris les 100 m atteints par Mayol en 1976.
Sur ce point précis, Mayol et Maiorca divergèrent particulièrement. L'Italien, qui se trouvait dans la position du chasseur au moment de la décision de la CMAS (record à moins 74 m, contre moins 76 à son rival), tenait fermement à ce volet sportif. Alors que le Français, lui, commençait à souper de la "recordite", pour reprendre son expression. Au fil des années, sa quête avait évolué, pour devenir davantage celle d'un chercheur que d'un compétiteur. Il voulait savoir jusqu'où l'homme pouvait aller, d'accord. Mais pas n'importe comment, ni à n'importe quel prix.
S'ouvrit alors, en fin de compte, le chapitre le plus fructueux de sa carrière. En fait, la vision des instances était celle de Mayol, peut-être aussi parce qu'il avait mieux su les influencer : il souhaitait que la plongée s'accompagne d'une véritable démarche expérimentale et scientifique, parfaitement sécurisée et affranchie des règlementations obligatoires dans le cadre d'une compétition sportive. C'est dans le contexte de ces dissidences que l'apnée "no-limit" se scindera en de nombreuses catégories, au détriment d'une certaine lisibilité.

23 novembre 1976, une plongée pour l'histoire

Mayol, qui se heurtait en France à une forte vague de défiance de la communauté scientifique, trouva davantage de soutien en Italie. En 1973, il signa avec l'Université de Chieti un contrat de collaboration à un programme quinquennal de recherche sur l'apnée profonde, moyennant une aide financière et logistique. Une aubaine, bien sûr.
C'est dans le cadre de ce programme scientifique qu'il commença à fréquenter régulièrement l'île d'Elbe, où il trouva un terrain de jeu idéal à son entraînement et à son épanouissement, avant de s'y installer pour de bon quelques années plus tard. Et c'est aussi dans ce cadre que, le 23 novembre 1976, il atteignit la fameuse barre des 100 m, à l'âge de 49 ans.
Ce jour-là, équipé de sa combinaison Cressi jaune et noire, ses lentilles aquatiques spécialement confectionnées pour lui, ses palmes longues, son pince-nez et ses gants coupés au bout des doigts pour améliorer la sensibilité tactile, Jacques Mayol, arc-bouté à sa gueuse d'une trentaine de kilos, réalisa une plongée qui, par sa valeur symbolique, dépassa le simple cadre sportif.
Sa performance apnéique, chronométrée à 3'43" (dont 1'45" pour la descente), et bien entendu savamment encadrée par des plongeurs en scaphandre postés à différentes profondeurs, se déroula sans anicroche, si ce n'est un bref arrêt de quelques secondes à mi-chemin pour régler une petite difficulté de décompression. Rien de grave. De toute sa carrière, Mayol n'a jamais vraiment flirté avec la ligne jaune.
Une fois parvenu au disque butoir des 100 m niché au fond de l'eau, il pouvait exulter, avant même d'ouvrir ballon qui allait l'aider à remonter à la surface : "J'ai connu une joie délirante, un peu ce qu'a dû ressentir Neil Armstrong lorsqu'il a posé le pied sur la Lune. Une sorte de Nirvana, mais à moins 100 m de profondeur", témoigne-t-il dans son livre. Quand il revint à l'air libre, il hurla à pleins poumons son traditionnel "Coucou !" à l'équipage resté sur le pont du bateau. Il le savait, bien sûr : cette plongée-là allait marquer l'histoire.
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Jacques Mayol

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Elle n'était pourtant que l'aboutissement des dizaines, voire de la centaine d'autres préalablement effectuées dans le cadre d'un programme tout au long duquel Mayol prêta littéralement son corps à la science. A chacune de ses mises à l'eau, on l'équipait d'un électrocardiographe et on le soumettait à de multiples batteries de tests médicaux (prise de sang, mesure de la pression artérielle et intrathoracique, etc.), effectués à différentes profondeurs, y compris tout en bas, où il prenait le temps se faire piquer le bras par un médecin-plongeur avant de remonter. Ce qui, soit dit en passant, en dit long sur sa "zénitude" absolue dans ces zones a priori inhospitalières à l'homme.
Quoi qu'il en soit, ces différents examens démontrèrent de manière assez irréfutable ce que Mayol subodorait déjà. A savoir, l'éveil d'un certain nombre de réflexes ataviques chez l'homme en immersion. Notamment une bradycardie prononcée au fur et à mesure de la descente, passant chez lui de 65 battements cardiaques/minute à la surface à une vingtaine au fond de l'eau.
Et surtout un autre phénomène déjà constaté chez les mammifères marins, mais jamais encore chez l'homme : le "blood shift", c'est-à-dire un changement dans le circuit préférentiel de la circulation sanguine, affluant des organes périphériques vers les organes nobles de la région intrathoracique, le cœur et les poumons principalement, jusqu'au cerveau. Ceci afin de créer une sorte de "coussinet" de protection de la cage thoracique, et éviter l'écrasement tant redoutée par les médecins.
En réalité, ces derniers n'avaient pas tort : le corps humain n'était pas fait pour supporter, en l'état, la pression de l'eau au-delà d'une cinquantaine de mètres. Ils avaient juste sous-estimé une chose : la formidable capacité d'adaptation de l'homme à la nature.
Et c'est Mayol qui, par son instinct, son audace et son esprit de conquête, mit en lumière cette étonnante analogie entre l'espèce humaine et ses cousins de la mer. "C'est une sensation merveilleuse quand, à 50 m, tu sens deux mains qui t'étreignent, mais sans te faire mal, et te font affluer le sang vers les poumons pour aller encore plus bas. Alors, tu te sens partie intégrante de l'univers", écrivit-il pour décrire le phénomène du "blood shift". Là-dessus, on le croira sur parole.
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Jacques Mayol

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Il le sentait déjà avant, mais à partir du moment où ces différents reflexes d'immersion furent démontrés, Mayol ne voyait plus vraiment de limites à sa discipline. Avec le recul, sa performance paraît d'ailleurs dérisoire quand on sait que l'Autrichien Herbert Nitsch porta ensuite le record du monde officiel de l'apnée "no limit" à 214 m en 2007, puis officieux à 253 m en 2012.
Officieux car non validé par l'AIDA en raison d'un accident de décompression à la remontée qui ne lui a heureusement coûté "que" sa carrière, et non la vie comme à de trop nombreux plongeurs de l'extrême, tels Audrey Mestre en 2002 ou Loïc Leferme en 2004. Des décès tragiques qui ont contribué à diaboliser quelque peu, à nouveau, le "no limit".
Jacques Mayol, lui, a finalement poussé le bouchon jusqu'à 105 m, record personnel, établi le 19 octobre 1983, une nouvelle fois au large de l'île d'Elbe. Sur le plan sportif, c'est lui qui a eu le dernier mot dans sa rivalité avec Maiorca. Celui-ci, après s'être évanoui lors d'une tentative à 87 m en 1974, a dû finalement attendre 1988 pour enfin franchir la barre des 100 m (101 précisément). Il n'est jamais allé plus loin.

1975, un drame horrible qui le plonge dans l'amertume

La marque de Mayol n'a finalement pas été dépassée par un homme mais par une femme, et pas n'importe quelle femme : Angela Bandini, qui fut à la fois la maîtresse et la disciple du Marseillais, lequel l'avait emmenée dans ses bagages pour effectuer des plongées expérimentales dans le monde entier, notamment sous les lacs gelés des montagnes péruviennes, au début des années 80.
En 1989, encore et toujours à l'île d'Elbe, l'Italienne descendait à 107 m et devenait la première féminine à battre un record du monde masculin. Au moment de son exploit, la relation passionnelle - difficile de parler de couple - qui l'unissait à Mayol s'était éteinte. Elle l'avait délaissé pour le gourou d'une secte, finalement décédé trois ans avant son record, et auquel elle avait dédié sa performance sans autre mot de considération pour Jacques, qui eut du mal à s'en remettre.
Ah, Mayol et les femmes… Une longue histoire, ça aussi. Incorrigible séducteur, physique à la Clark Gable avec son éternelle moustache fine et ses yeux vifs, Jacques les aimait d'autant plus qu'il estimait l'aquacité féminine nettement supérieure à celle des hommes. Mais la vie à deux, finalement, il n'y sera jamais vraiment arrivé. La plupart du temps, parce qu'il n'avait "que la mer en tête". Ou alors, c'est le destin qui l'en aura privé.
Le 26 janvier 1975, pendant la trêve hivernale de son programme de plongées scientifiques, il fut fauché par un terrible drame lorsque sa compagne allemande, Gerda Covell, dont il était très épris, fut poignardée à mort par un déséquilibré devant une épicerie située non loin de leur domicile à Gainsville, en Floride, où le couple s'était arrêté avant d'aller au cinéma. Interpellé par l'attroupement, Mayol, qui était resté dans la voiture, s'était précipité pour trouver sa compagne gisant dans une mare de sang, avant de mourir dans ses bras.
Si ce drame n'a pas freiné ses ardeurs sous-marines, il en a gardé, pour le restant de ses jours, une amertume profonde et latente envers le genre humain. Un trait de caractère qui sommeillait sans doute déjà en lui, certes. Mais à partir de là, son discours ne fit que se durcir à l'égard de l'Homme, occidental surtout, qu'il jugeait prétentieux et destructeur, préférant louer l'intelligence instinctive et pleine de sagesse des dauphins.
Cela dit, malgré sa condition grandissante de solitaire écorché vif, Mayol restera jusqu'au bout un chef d'équipe charismatique doublé d'un conteur hors pair de ses aventures, au gré des nombreuses conférences auxquelles il était invité partout dans le monde. C'est tout le paradoxe du personnage, ce qui le rendait d'autant plus mystérieux et fascinant.

Accouchement dans l'eau et conquête de l'Atlantide

Nonobstant la dimension scientifique de sa carrière, on peut parler de Jacques Mayol comme d'un immense sportif, l'un des plus grands que la France ait connus. Lui-même se décrivait pourtant comme un athlète moyen - même si sa capacité à tenir le poirier une demi-heure forçait le respect -, avec des performances cardio-vasculaires dans la norme. Mais il avait les facultés mentales hors-norme d'un maître yogi. Son petit secret, outre la gym suédoise et une hygiène de vie monacale ? L'ail, qu'il mangeait en quantité industrielle. Pas bon pour l'haleine, mais excellent, paraît-il, pour le fonctionnement des alvéoles bronchiques et pulmonaires.
Il serait par ailleurs réducteur de cantonner Jacques Mayol uniquement au rôle de plongeur. Après sa carrière, marquée aussi par un record du monde en poids constant (sans gueuse ni ballon) à 61 m en 1981, il continua à aider son sport à progresser sur le plan technique, participant par exemple à l'élaboration d'un nouveau type de gueuse révolutionnaire qui permettrait au plongeur de s'immerger désormais tête en haut, assis sur une sorte de selle de vélo.
Il collabora aussi à diverses expériences médico-scientifiques, dont une qui lui tint particulièrement à cœur, parce qu'elle était en quelque sorte le prolongement naturel de la fusion qu'il fantasmait entre l'homme et le dauphin : un accouchement dans la mer. En 1990, il assista ainsi à une première du genre effectuée en France, au Cap d'Agde, qui fit à l'époque un certain battage médiatique en suscitant l'émoi d'une large frange de la communauté médicale.
Artiste multi-facettes, pianiste émérite, écrivain et même réalisateur d'un film érotique sorti en 1977 sous le pseudonyme de Philipp Ronald ("Lure of The Triangle", pour les curieux), Jacques Mayol a laissé dans son sillage un héritage immense. L'apnée lui doit probablement en grande partie le bel engouement qu'elle connaît aujourd'hui, avec une hausse sensible des pratiquants qui tous racontent la même sensation de bien-être et de plénitude ressentis sous l'eau.
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Jacques Mayol

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Au fond, leur glorieux aîné avait raison : l'apnée, avant d'être un sport, est une forme de méditation, c'est-à-dire ni plus ni moins une façon de se connecter avec le moment présent, le cosmos et son moi intérieur. Une échappée introspective, en quelque sorte.
Au cours de sa carrière, Mayol eut beau effectuer de nombreuses plongées très marquantes pour sa discipline ou pour la science, celle dont il tira le plus de fierté et même le plus d'émotion n'avait d'ailleurs rien de sportive. En 1994, à 67 ans, et après plusieurs semaines d'apprivoisement, il réalisait un vieux fantasme en plongeant avec deux dauphins en semi-captivité du Delphinarium de Freeport (Bahamas), Bimini et Stripes.
Sans gueuse ni câble guide, seulement tracté par la nageoire dorsale des deux cétacés, il se laissa ainsi porter en totale confiance jusqu'à 45 m de profondeur dans une réminiscence troublante, là encore, de l'ultime scène du Grand Bleu évoquée au début de ce récit.
"Je ne me suis jamais reconnu dans le Grand Bleu, sauf dans la dernière scène où Mayol quitte la femme qu'il aime pour suivre les dauphins et aller faire ce qu'il veut", aimait-il d'ailleurs à dire, lui qui avait toutefois, paraît-il, revu le film deux semaines avant de quitter ce monde.
Finalement, Jacques Mayol a vécu comme les dauphins, il est mort aussi un peu comme les dauphins : en s'isolant progressivement de la société pour aller terminer ses jours en solitaire. Une fois réalisée son immersion fusionnelle avec Bimini et Stripes, c'est comme si, finalement, il avait atteint son Graal. Après cela, plus grand-chose n'avait de sens ni de goût à ses yeux.

L'hommage de Jacques Chirac

Façon de parler, bien entendu. Jacques Mayol est resté un homme actif jusqu'à son dernier souffle. Il continuait de se rendre régulièrement au Japon, où il était très populaire, et fit sa dernière plongée seulement sept mois avant sa mort, au Maroc, où la découverte d'une formation rocheuse sous-marine pouvant faire croire à l'existence d'une civilisation engloutie l'intriguait. La recherche d'une Atlantide, qui aurait donné du corps à sa thèse selon laquelle l'eau était à l'origine du monde, ce fut sa dernière marotte. Mais cette plongée-là ne donna rien, pas plus que les précédentes en mer de Chine ou aux Bahamas.
Le reste de sa vie ne fut qu'une longue descente, non plus au fond de l'eau mais plutôt vers l'enfer. Victime de crises d'angoisse et de terreurs nocturnes, rongé par une dépression profonde, Jacques Mayol étouffait, tout simplement, dans ce monde devenu trop anxiogène. Et cette fois, il le savait, il ne parviendrait pas à refaire surface. Juste avant sa mort, il lâcha à son frère : "Je ne suis pas heureux car je n'ai pas trouvé ce paradis, cette île que mon subconscient a toujours cherchée."
Jacques Mayol, qui considérait l'homme comme un cancer pour la mer, finit par y retourner éternellement, à l'état de poussière, au large de la Toscane où ses cendres ont été dispersées. Sa mort reçut l'hommage appuyé du président Jacques Chirac, lequel salua un "visionnaire" qui restera "le symbole d'une quête d'absolu, d'équilibre, d'éternité", et qui aura "su exprimer avec justesse l'aspiration de toute une génération pour un monde donnant toute sa place à la nature, à la beauté et à l'harmonie."
Avant de s'éclipser, Mayol avait, de fait, pris soin de passer le flambeau à ceux qu'il considérait comme ses successeurs dans la défense des océans et le rapprochement avec les dauphins. Notamment l'Italien Umberto Pelizzari (ancien recordman du monde avec 150 m en 1999), auquel il avait dédicacé "Homo Delphinus", dont les ultimes lignes conservent toute leur puissance : "L'Homme ne meurt pas tant qu'il sait rêver, et le rêve de l'Homo Delphinus vivra tant que l'Homme n'aura pas totalement détruit la mer."
Le rêve bleu de Jacques Mayol, lui, restera éternel, tout comme l'ensemble de ses accomplissements.
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