"Première, devant tous ces garçons ? Ouah, c'est la classe !" Voilà la réaction de Clarisse Agbegnenou quand elle a appris que la rédaction d'Eurosport l'avait désignée "Athlète de l'année 2021".
Arrivée assez largement en tête des votes devant Fabio Quartararo, Alexis Pinturault, Julian Alaphilippe ou Sébastien Ogier, elle a parachevé à l'été 2021 une carrière déjà remarquable mais qui a pris une autre dimension avec ses deux titres olympiques conquis à Tokyo. La grande dame du judo tricolore s'est aussi libérée d'un poids immense. Elle n'imaginait pas passer à nouveau à côté de l'or olympique.
Nous sommes le 27 juillet. C'est le grand jour pour vous, celui que vous attendez depuis cinq ans. Comment vous sentez-vous quand vous entrez dans le Budokan ?
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Clarisse AGBEGNENOU : Quand je suis arrivée au Budokan, je me sentais bien. C'est un peu plus tôt, avant de partir, que j'ai ressenti un peu de stress. Mais une fois au Budokan, ça allait. J'ai fait mon yoga en arrivant, j'avais de la musique, j'étais dans mon petit monde, contente d'être là. Je me suis dit "Ça y est, c'est le Jour J, y'a plus qu'à."
Votre entraîneur, Larbi Benboudaoud, a confié après coup qu'il avait été un peu inquiet, surtout au début de la compétition. Il vous trouvait un peu en dedans, sur votre deuxième combat notamment. Aviez-vous le même ressenti sur le tatami et avez-vous discuté avec lui ?
C.A. : Non, je n'ai pas parlé avec lui de toute la journée. Peut-être qu'il était un peu stressé. Je suis restée dans mon monde. Mais le deuxième combat, c'est le dernier de la première session. Après, tu sais que tu es en demi-finales, donc forcément, ça met une pression supplémentaire. Tu te dis que si tu perds, tu es sûr de ne pas atteindre la première marche. C'est un moment charnière. Il y a un peu de stress et d'adrénaline en plus. Je me suis un peu précipitée dans le combat. Mais c'était du bon stress d'une certaine manière. Je savais qu'il fallait passer ce combat-là, qu'après j'aurais le temps de me reposer avant les phases finales.
On se souvient de vous à Rio. Rarement quelqu'un avait semblé aussi abattu avec une médaille d'argent dans les mains. A Tokyo, pour vous, c'était vraiment l'or ou rien ?
C.A. : Quand on sait qu'on peut atteindre la première marche du podium, la descente fait vraiment mal. Si je n'avais pas eu les capacités de gagner, ou si la personne face à moi en finale était beaucoup plus forte, j'aurais été très contente avec cette médaille d'argent. Mais le fait de savoir que j'aurais pu l'accrocher, et que j'ai fait une erreur, forcément, ça fait mal. Le ressenti est différent. A Tokyo aussi, je savais que j'avais les moyens de gagner cette médaille d'or. Donc forcément, j'aurais été déçue. Mais je n'arrive pas à imaginer que ça puisse se terminer autrement. J'avais tout donné pour ça. En étant cinq fois championne du monde, en faisant une année sans tomber une seule fois, je ne m'attendais pas à un autre résultat que celui-là. Même si on sait que les Jeux, c'est très différent. Mais j'étais préparée pour ça.
Le scénario sera idéal jusqu'au bout puisque, en plus du titre, vous battez en finale Tina Trstenjak, votre grande rivale, qui vous avait privée de l'or à Rio...
C.A. : C'est marrant parce que, quand j'ai su que ce serait elle en finale, j'ai eu deux phases. La première, j'ai eu un rictus, je me suis dit "Clarisse, à quoi tu t'attendais ? Forcément ça ne pouvait pas être quelqu'un d'autre !" Puis cinq à dix secondes plus tard, j'ai pensé "Ce n'est pas possible, elle ne va pas avoir l'or olympique à chaque fois, c'est impossible, maintenant c'est mon tour." Là, je me suis sentie vraiment en confiance avant la finale. J'ai même eu peur que ce soit un excès de confiance.

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Vous gagnez cette finale, vous êtes championne olympique. Là, il y a cette image très forte, où vous fondez aussitôt en larmes. C'est comme une digue qui cède. Comme si tout ce qui avait été retenu depuis des mois, des années, se libérait subitement. Dans ces larmes, il y a quoi ? De la joie, du soulagement ?
C.A. : La première chose que j'ai ressentie, c'était un soulagement extrême. Vraiment. Je l'ai même ressenti au niveau de mon corps, physiquement. Quand je vois que l'arbitre a mis waza-ari, que c'est fini, j'ai eu comme un sac de pierres qui tombait de mes épaules. C'était physique, oui. Mais comment peut-on vivre ça autrement ? Je me suis sentie tellement légère. Voilà, c'était fini, j'avais réussi. Je pouvais mourir en paix. Quand j'ai appelé ma mère, je lui ai dit ça : "Je peux mourir en paix !". Et elle m'a dit "Oui !" en plus (rires). C'est marrant parce que, quand j'y repense, elle n'aurait jamais dû me dire "Oui, tu peux mourir en paix !", mais c'était tellement fort.
D'une certaine manière, est-ce qu'il a fallu ce titre pour que vous mesuriez de façon concrète ce poids qui pesait sur vous, ce sac de pierres dont vous parlez ?
C.A. : Ça, c'était la première phase, à l'instant T. Mais même après les Jeux, en rentrant, j'ai eu un mal de dos pas possible. Mon médecin m'a dit que c'étaient les nerfs qui étaient en train de lâcher. Donc j'ai ressenti plusieurs phases et même encore aujourd'hui, je sens une fatigue. Ce poids m'a vraiment rongé jusqu'à mon âme.

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L'autre image magnifique à la toute fin du combat, c'est quand vous tombez dans les bras de Tina Trstenjak, ou elle qui vous prend dans les siens, on ne sait pas trop. Il y a à la fois de la spontanéité et du respect.
C.A. : Ce qu'il faut savoir, c'est que dans la salle d'échauffement, avant la finale, on s'est pris dans les bras et on s'est dit "Que la meilleure gagne." On se connait depuis très, très longtemps. On sait chacune tout ce qu'on a dû faire pour en arriver là. Il y a du respect.
Evidemment, c'est une compétitrice. Mais on a presque le sentiment qu'elle est contente pour vous, d'une certaine manière...
C.A. : Je pense, oui. D'abord, elle était contente d'être arrivée en finale, parce qu'elle a vécu une année très difficile. Ça a été très compliqué pour elle. Malgré tout, elle arrive encore en finale. Et on se retrouve encore pour le titre.
Tokyo, pour vous, ce n'est pas une mais deux médailles d'or avec le titre par équipes. A-t-il été compliqué de vous remettre dans la compétition après votre victoire individuelle ?
C.A. : Oui, ça a été très, très dur. J'avais tout donné, j'étais vidée de l'intérieur. Je n'avais pas forcément de pression individuellement, c'est un collectif, donc ça aide. Le plus dur, c'est de se remotiver. En plus, je savais que je devais affronter des filles qui sont dans la catégorie au-dessus. Il y a sept kilos de plus. Puis c'est venu tout seul. J'étais fatiguée mais j'étais bien physiquement. C'est un peu bizarre de dire ça mais c'est ce que j'ai ressenti. C'était de la fatigue mentale. Après, je ne me suis pas posé de questions.
Vous vous êtes laissée porter ?
C.A. : Oui, il y a une autre forme d'adrénaline. Puis on a failli perdre au premier tour. Quand j'ai vu ça depuis les tribunes (Elle n'avait pas pris part au 1er tour contre Israël, NDLR), ça m'a bien monté. Je peux vous dire qu'après, j'étais prête ! Tout le monde m'a regardé, je suis allée m'échauffer avec Luka Mkheidze, je n'ai pas rechigné. Je me suis dit "Allez ça va le faire, faut rebooster tout ça !" C'est bon, Clarisse, arrête de faire genre tu as l'habitude de combattre des plus lourdes que toi, même à l'entraînement ! (rires). Mais ça m'a mis dedans.
Vous pesez désormais cinq titres mondiaux, cinq titres européens et deux titres olympiques. Votre palmarès ne vous donne-t-il pas un peu le tournis ?
C.A. : C'est vrai que, quand on me sort mon palmarès, je me dis "Ce n'est pas le mien, moi j'ai vraiment fait tout ça ? Non !" Je n'ai tellement pas réfléchi à ça pendant toutes ces années. J'ai foncé tête baissée. Forcément, quand on se pose un peu, qu'on regarde le palmarès avec du recul, oui, ça donne un peu le vertige.
Maintenant que vous avez tout gagné, que vous avez assouvi votre rêve, est-ce compliqué de repartir, de se remobiliser ?
C.A. : Je pense que cette fin d'année va me faire du bien. Je vais bien me reposer, profiter de ma famille, de mes proches. Je recharge l'énergie dont j'ai besoin. Tout ça va me donner la volonté de repartir bosser pour Paris 2024. Ça fait tellement envie.

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