C'est, peut-être, un des plus grands exploits de l'histoire du ski. Rien de moins. Le samedi 14 janvier 1995, c'est l'orgie à Kitzbühel. La station autrichienne propose non pas une, mais deux descentes de Coupe du monde le même jour. Une double dose de la mythique Streif, pour une double victoire de Luc Alphand. "Un jour gravé dans ma mémoire", a-t-il confié à l'AFP. On le comprend aisément.
Initialement, le programme prévoyait deux descentes en deux jours, une le vendredi, la seconde le samedi, exactement comme ce qui attend les skieurs ce week-end. Mais après de fortes chutes de neige, le premier opus, celui du vendredi, doit être repoussé. Les organisateurs décident alors de cumuler les deux descentes le samedi, avec un départ abaissé, sans le passage de la Mausefalle. La première à 10h du matin, la seconde à midi. Même sur un tracé raccourci, le défi s'annonce immense.
Cet hiver 1995, c'est celui où Luc Alphand, espoir longtemps déçu du ski tricolore, connait une significative montée en puissance. Il a notamment signé deux podiums, en France, d'abord à Tignes, où il prend la 3e place, puis sur la Face de Bellevarde à Val d'Isère, où il n'est devancé que par Pepi Strobl. Avant que ne surgisse le jeune Autrichien, il est d'ailleurs convaincu de tenir le bon bout. Malgré la déception, il se rassure : "Je ne peux pas me plaindre, c'est la meilleure place de ma carrière..."
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25/01/2021 À 12:40

En 1995, Luc Alphand gagne deux fois à Kitzbühel en deux heures !

Même avec vingt secondes de moins, ça reste la descente de Kitzbühel
Reste qu'à 29 ans, "Lucho" n'a toujours pas remporté la moindre victoire en Coupe du monde. A Kitzbühel, il fait donc office d'outsider parmi d'autres. De là à le voir signer un retentissant doublé... Pourtant, sa prestation lors du dernier entraînement aurait dû mettre la puce à l'oreille. Il y claque le meilleur chrono, dans des conditions très difficiles, et "sans avoir tout donné", comme il le glissera plus tard.
Alphand s'élance avec le dossard 23. Le départ est donné au niveau du Steilhang. "Même avec vingt secondes de moins, ça reste la descente de Kitzbühel", rappellera le skieur de Serre-Chevalier. Demandez à Pietro Vitalini. L'Italien, parti trop bas dans le dévers, s'envole et passe à travers la clôture de sécurité en bois. Il rebondit quelques mètres plus loin, dans la neige. Coup de chance : les abondantes chutes de la veille ont amorti le choc. La plupart du temps, à Kitzbühel, il n'y a que des pierres à cet endroit. Vitalini se relève comme si de rien n'était. Deux heures plus tard, il prendra le départ de la deuxième descente pour finir à la 5e place…
Luc Alphand, lui, commet un sans-faute sur ce premier passage. Il part comme une bombe, garde de la vitesse sur toutes les portions décisives de la course. Au dernier intermédiaire, il relègue Kristian Ghedina à près d'une seconde. L'Italien a fini très fort, mais Alphand le devance tout de même de 32 centièmes. Il y croit, même s’il reste de gros clients, à commencer par le champion olympique, Patrick Ortlieb, dossard 28. Mais l'Autrichien échoue à la 2e place, juste devant Ghedina. Cette fois, plus personne ne peut empêcher Alphand de fêter sa première victoire.

Le regard du père

Ou plutôt si. Ce qui le prive de toute célébration excessive, c'est la perspective de cette seconde descente, dans 90 minutes à peine. Du délire. "Émotionnellement c'était fort, je gagne ma première Coupe du monde à Kitzbühel après huit ans sur le circuit et tellement de galères, de blessures, raconte-t-il à l'AFP. Après la première, je suis sur mon petit nuage, en bas, il y a les médias, mais François Sedan (le chef de l'équipe de France) vient vite me chercher 'allez on y va'".
Aucun Français ne s'était imposé sur la mythique Streif depuis Jean-Claude Killy, vingt-huit ans plus tôt. A peine le temps de se remettre les idées en place qu'il faut retourner au charbon : "J'étais tellement excité d'avoir gagné la première descente que j'hésitais presque à prendre le départ de la seconde, je pensais être incapable de me reconcentrer, avouera à chaud Alphand à l'issue de la seconde course. Et comme je n'avais jamais gagné auparavant, je ne savais pas comment me comporter".
Un quart de siècle plus tard, il n'est toutefois pas si surpris d'avoir réussi à se remobiliser aussi rapidement : "J'étais quelqu'un qui se reconcentrait assez vite, je n'avais pas besoin de deux heures pour me mettre dans ma bulle." Avant ce deuxième départ, il croise du regard son père, furtivement. Ce qu'il voit n'est pas habituel, comme il l'a expliqué à l'époque : "On s'entend très bien, mais on ne se parle jamais beaucoup, c'est un homme de la nature qui, par exemple, n'a jamais regardé mon bouquin de notes quand j'allais à l'école. Là, j'ai vu que ses yeux brillaient plus que d'habitude."
J'ai l'impression que je peux acheter la station
Lucho est gonflé à bloc. Porté par une saine euphorie, il se sent pousser des ailes. "J'enfile la combinaison, j'ai changé mes skis et 'bim' le doublé, dit-il aujourd'hui. J'étais en confiance, je ne me suis pas pris la tête. Physiquement, je n'ai pas le souvenir d'avoir été cramé, j'étais plein d'énergie positive." C'est avec le dossard 14 qu'il triomphe une seconde fois. Comme deux heures plus tôt, il devance un Autrichien et un Italien. Mais pas les mêmes. Cette fois, Armin Assinger et Werner Perathoner l'accompagnent sur le podium. Le casting des seconds rôles a changé, la star du jour reste la même. Physiquement, il est le seul à avoir tenu la double distance.
La carrière de Luc Alphand a changé pour de bon ce 14 janvier 1995. Le matin, il s'est levé puceau. Il s'est couché avec deux victoires en Coupe du monde. Les deux à Kitzbühel. Dire que, deux ans plus tôt, après une énième grave blessure au genou, lors d'un crash à Whistler, il avait failli tout envoyer balader.
Lassé d'être un devenu autant spécialiste en traumatologie qu'en ski alpin, le successeur annoncé de Franck Piccard peinait à s'imaginer encore un avenir. Il avait finalement décidé de repartir au charbon. Il a bien fait. Le chat noir a fini par lui foutre la paix, et lui a mis autant de plomb dans sa tête que dans son ski. "Désormais, j'ai l'impression de prendre les risques au bon moment", dit-il au pied de la Streif après sa 2e victoire.
Celui qui gagne à Kitz' est le maître du monde pour une journée. Alors, celui qui gagne deux fois en deux heures... "Je fais ça devant 40 000 personnes, je suis le roi du coin pendant une journée, j'ai l'impression que je peux acheter la station", sourit-il vingt-six ans plus tard. En 1997, sa grande année, celle du gros globe de cristal, Alphand regagnera à Kitzbühel. La dernière victoire française en vitesse. Et cette fois, personne ne sera surpris.

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