Il fallait le voir, David Chastan, le patron des Bleus, bondir comme un diable sur le bord de la piste. C'était une joie extatique et incontrôlable, à la mesure de la pression qui pesait sur les épaules du staff de l’équipe de France et d’Alexis Pinturault, avant que ce dernier ne libère les siens d’une dernière porte bleu claquée de l’épaule, dernier obstacle avant d’entrer au paradis des skieurs, celui des vainqueurs du gros globe de cristal.

Joyeux anniversaire "Pintu" : Revivez la manche qui lui offre le gros globe le jour de ses 30 ans

Vingt-quatre ans qu’elle attendait ça, la France du cirque blanc. Depuis Luc Alphand, sacré en 1997, elle se cherchait un nouveau lauréat pour le classement général. Elle était sûre de l’avoir trouvé, c’était sûr, le 5 mars 2011, quand ce gamin de 19 ans claqua un podium en Coupe du monde, une 2e place au géant de Kranjska Gora. Complet, bête physique et acharné de travail : la nature du prodige ne faisait aucun doute. Alexis Pinturault avait tout pour, un jour, succéder à “Lucho” et Jean-Claude Killy, le seul autre tricolore vainqueur du gros globe, en 1967 et 1968.
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La récompense d'une décennie au plus haut niveau

Mais si les promesses se sont vite confirmées, avec la première de ses 34 victoires sur le circuit acquise en 2012, lors du City Event de Moscou, ce fameux grand jour a mis une décennie à arriver. 10 ans et 15 jours pour être précis. Soit le temps qu’il s’est écoulé entre son premier podium sur le circuit et le 70e, ce 20 mars 2021, terminus de sa quête.
Reconnaissons-lui un immense mérite : malgré l’attente qu’il a suscité au fil du temps, Pinturault n’a jamais lâché l’affaire et toujours répondu présent saison après saison, sans discontinuité, chose rarissime dans un sport si sujet aux graves blessures et donc aux longues absences. Le Français s’apprête à conclure son dixième hiver avec au moins une victoire au compteur, une constance hors-norme qui n’avait jusque-là jamais été récompensée d’un gros globe.
Tout le monde en connaît la raison principale : son éclosion a coincidé avec le début du plus long règne de l’histoire du ski alpin, celui de Marcel Hirscher. Pinturault a bien fait vaciller le monstre. Il l’a d’ailleurs souvent maté. Mais seulement par intermittence. Imprenable en combiné, capable de monter sur les podiums en super-G, Pinturault était pourtant plus polyvalent que l'ogre autrichien. Mais il a toujours payé cash son irrégularité en slalom, alors que son rival ne fautait jamais. Le métronome Hirscher a donc fini en tête au classement de la Coupe du monde pendant huit saisons de suite.

Alexis Pinturault et Marcel Hirscher

Crédit: Getty Images

Puis le skieur d’Annaberg, qui avait pourtant de quoi croquer pendant encore quelques années, a fini par en avoir assez. Hirscher a annoncé sa retraite juste avant l’entame de la saison 2019-2020 : le tapis rouge se déroulait enfin aux pieds de Pinturault. Le nouveau patron, forcément, ce devait être lui. Mais pour avoir été peut-être trop habitué à l’ombre offerte par la montagne Hirscher, le Français au caractère discret, n’a pas su prendre la lumière toute à lui. Pas tout de suite.
Une nouvelle fois, Pinturault s’est donc avoué vaincu. Son nouveau bourreau n’avait jusque-là jamais dit son nom : Aleksander Aamodt Kilde, 27 ans, jamais mieux que 7e au général depuis ses débuts sur le circuit. Pour le coup, il faut dire que Pinturault n’a pas été verni. Il ne comptait que 54 points de retard sur le Norvégien avant les finales. Quatre dernières courses qui pouvaient lui permettre de renverser la table. Mais le monde a connu alors le début de la plus grave crise sanitaire depuis un siècle. Le rideau a donc été tiré avant la dernière scène, laissant Pinturault sur sa faim. Une fois de plus.

Les astres étaient enfin alignés

Mais “la bête” n’est pas du genre à lâcher le morceau. Et comme un juste retour des choses, le destin a fini par lui sourire. Quelques jours après son chef-d'œuvre de doublé à Adelboden, mi-janvier, Pinturault apprenait que Kilde jetait l’éponge, le genou brisé lors d'un entraînement en Autriche. Le seul adversaire à sa mesure sortait soudainement du jeu. Emballé le globe, c’est pesé ? Bien sûr que non, il fallait un peu ménager le suspense.
A la sortie des Mondiaux, un nouveau prodige, Marco Odermatt, est sorti de sa coquille et bomba le torse de manière menaçante en s’offrant deux victoires consécutives, en super-G et géant, pour se rapprocher à 31 unités d’un Pinturault aux guiboles soudainement tremblotantes. Jamais pris à défaut depuis le début de l’hiver en Coupe du monde, voilà le Français contraint à son premier abandon, dimanche dernier lors du slalom de Kranjska Gora, alors que l’adversité n’avait jamais été aussi pressante. Son avance, qui avait culminé à 317 points, n’était alors plus que de 31 points avant les finales de Lenzerheide. Alerte rouge pour le ski français. Et surtout pour Pinturault qui a montré ses premiers signes de frustration après l'étape slovène.

Alexis Pinturault et Marco Odermatt vont se jouer le gros globe lors des trois dernières courses de la saison

Crédit: Getty Images

Pinturault allait-il se laisser engloutir par ces vieux démons qu’on lui prête volontiers, les mêmes qui l’avaient privé de son premier titre mondial en géant, le 19 février, lors de la seconde manche de Cortina d’Ampezzo alors que l’affaire semblait déjà pliée ? “Je m’inquiète surtout pour Odermatt” nous confiait dans un sourire Stéphane Quittet, l’ancien entraîneur de Pinturault au sein du groupe technique, persuadé que le Français allait rebondir, comme il l’avait fait d’innombrables fois depuis le début de sa carrière. Il avait vu juste. Evidemment.
Peu à peu, au fil des jours de cette ultime semaine, les astres se sont alignés. Les cieux étaient de son côté. Littéralement. La descente et le super-G, qui devaient permettre à Odermatt de repasser devant le Français, étaient annulés à cause de la météo. La bataille se limitera donc au cercle du géant. Et éventuellement en slalom. Mais "Pintu" n'a pas eu besoin de ce dernier recours.
Pinturault a retroussé les manches, laissé ses doutes derrière le portillon pour enfiler son costume de super-héros samedi. Une première manche magistrale, survolée, puis une seconde maîtrisée pour enfoncer le clou sans jamais trembler. Il fallait avoir le coeur accroché. Celui de Pinturault a été immense. Rien ne pouvait lui arriver le jour de ses 30 ans. Remporter le gros globe de cette manière, sur une victoire, ne peut être que l'œuvre d’un grand champion. On lui a parfois reproché de ne pas savoir conclure quand ça comptait le plus. Le samedi 20 mars 2021 cette étiquette est enfin partie en fumée.

Une résilience à la Tomba

Dans l’aire d’arrivée, une fois le sacre acté, il a pu laisser tomber les bâtons, serrer les poings, furtivement, avant de s’accroupir, les mains posées sur le casque, pour commencer à savourer la portée de son exploit, mesurer le chemin qu’il lui a fallu parcourir pour vivre enfin ces instants-là. C’est l’aboutissement d’une carrière, assurément. Peut-être pas l’apothéose, seul l’avenir nous le dira. Mais il est certain que cette récompense qui s’est longtemps fait attendre, “Pintu” la méritait. Qu’on ne se méprenne pas. Marco Odermatt aurait fait aussi un beau vainqueur. Mais il est juste, au regard du poids du palmarès du Français dans l’histoire du ski, qu’il rejoigne enfin le cercle des vainqueurs de gros globe.
Avant cette saison, Pinturault avait enchaîné neuf hivers consécutifs dans le top 10 mondial. Il est monté cinq fois sur le podium du classement final avant d’atteindre la plus haute marche. Un record de résilience avant la délivrance qu’il partage avec Alberto Tomba. Comme l’Italien, vainqueur en 1995, le Français a connu la consécration sept ans après son premier podium au général. Dans le top 12 des skieurs les plus victorieux de l’histoire en Coupe du monde - un classement où il figure à la 9e place, à deux succès seulement de Benjamin Raich et Aksel Lund Svindal - Alexis Pinturault était le seul à n’avoir encore jamais remporté le gros globe. Une anomalie enfin réparée. Pour son plus grand bonheur. Et celui de tout le ski français.
Les places d'Alexis Pinturault, saison après saison, au classement général de la Coupe du Monde
201152e
201210e
20136e
20143e
20153e
20163e
20174e
20186e
20192e
20202e
20211er

Alexis Pinturault, porté en triomphe par toute l'équipe de France après avoir conquis le gros globe de crista

Crédit: Getty Images

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