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Pour son retour, Rafael Nadal pourra-t-il jouer sur l'intimidation ? "Contre lui, tu es dans les cordes avant de jouer"
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Publié 01/01/2024 à 07:03 GMT+1
L'heure du grand retour a sonné pour Rafael Nadal à Brisbane (mardi à 9h30) et difficile d'anticiper ce que cet ultime come-back va donner. Mais avant même d'engager les premiers échanges, la légende majorquine a un atout : celui de sa réputation. Dès l'échauffement, il a toujours imposé un rapport de force de nature à lui donner un ascendant voire le faire gagner avant même de jouer. Témoignages.
Rafael Nadal
Crédit: Getty Images
"Sa façon de sauter avant le match dans le vestiaire, il sprinte à côté de vous, je pouvais même entendre la musique qu'il écoutait dans son casque… Tôt dans ma carrière, ça m'intimidait." La sortie est signée Novak Djokovic lors d'un entretien accordé à CBS dans l'émission "60 Minutes" au début du mois de décembre. L'actuel incontestable patron du tennis mondial et recordman de titres en Grand Chelem décrivait ainsi ses émotions avant ses premiers duels face à Rafael Nadal à Roland-Garros il y a une quinzaine d'années.
L'aveu est d'autant plus fort qu'il vient d'un autre monstre qui mène 30 victoires à 29 dans leur extraordinaire rivalité. Il en dit long sur ce que signifie affronter Rafael Nadal sur le circuit. Par son intensité avant même d’entrer sur le court, le Majorquin engage le combat psychologique : face à lui, le match ne commence pas au premier point, mais bien avant. Et il y a fort à parier que son premier adversaire à Brisbane l'expérimentera de la même manière que tous ses prédécesseurs. Plus encore que son aura peut-être écornée par sa longue absence, ce rituel d'avant-match peut-il l'aider dans son come-back malgré le poids des ans ?
Entre mise en condition et volonté d'intimidation
Pour l'avoir pratiqué longtemps sur le circuit, le nouveau capitaine de l'équipe de France de Coupe Davis Paul-Henri Mathieu sait à quel point l'Espagnol en impose. "Quand j'ai lu ce qu'avait dit Djoko, je me suis tellement retrouvé dedans. J'avais l'impression d'être dans le vestiaire en fait. Il y a des moments très forts qui te marquent, et ça, ça m'a marqué, nous confie-t-il. Tout le monde le regardait en se disant : 'Qu'est-ce qu'il fait ?' Avec l'intensité qu'il mettait dans ses échauffements, il gagnait 99 % de ses matches avant d'aller sur le court. C'est déjà souvent le cas avec les plus forts, alors avec cet échauffement… Je ne sais pas s'il avait besoin de ça pour se mettre vraiment en condition ou s'il y avait une partie d'intimidation aussi. Honnêtement, je pense qu'il y a un peu des deux."
C'est la grande question : Nadal avait-il conscience dès le début de sa carrière qu'il en imposait physiquement et l'a-t-il utilisé à son avantage ? Au-delà de la question de style ou de mode, l'Espagnol savait bien, par exemple, que ses débardeurs mettaient en relief ses bras musculeux, accentuant encore son côté gladiateur. Même s'il en a beaucoup plaisanté, le fait que Roger Federer en ait souvent parlé, en les comparant aux siens avec autodérision, est d'ailleurs révélateur.
Mais le caractère angoissé de nature du Majorquin peut aussi laisser penser le contraire. "Nadal a toujours été comme ça. Il a toujours eu cette attitude avant de rentrer sur un court, même quand il était tout jeune. Ça fait partie de sa routine. Lui en aucune manière, il ne le fait pour impressionner ses adversaires, tranche Arnaud Clément qui a affronté à quatre reprises l'animal. Pourquoi il gagne ? C'est parce qu'il est plus fort tout simplement. La musique fort dans les écouteurs, c'est rigolo parce que j'ai un souvenir de ça à Roland. Tu vois Nadal bouger beaucoup et tu te dis qu'il doit écouter un truc comme la musique de Rocky. Et en fait, c'était Justin Bieber ! Je ne m'attendais pas du tout à ça, c'était un truc d'ado."
Notre consultant n'en minimise pas pour autant l'impact. "Il a besoin de se libérer physiquement, de se libérer d'une certaine forme de tension et il arrive déjà transpirant sur le terrain. C'est vrai que c'est très poussé chez lui. Ce qu'il dégage en match, toute cette bestialité physique, il commence à le dégager un petit peu avant même que les échanges ne commencent. C'est visible pour l'adversaire et fatalement, ça joue sur son moral. Tu as l'impression d'avoir un taureau qui rentre dans l'arène, qui a envie d'aller dans tous les sens, qui a envie de faire mal tout de suite. Quand tu le vois taper son sprint après le toss, il dégage une puissance, une force que tu ressens simplement en le regardant."
Si Nadal n'avait pas été un aussi bon joueur de tennis, il est bien évident que tout ce "scénario" d'avant-match comme l'appelle Djokovic n'aurait pas eu le même effet. Mais ce qui est remarquable chez le Majorquin, c'est que cette routine a conservé le même impact sur ses adversaires, même prévenus depuis tant d'années. Pour s'en persuader, il suffit de se repasser les images d'un Casper Ruud livide aux côtés de son idole qui sprintait comme à son habitude avant d'entrer sur le court central lors de la finale de Roland-Garros en 2022.
A ce sujet, Paul-Henri Mathieu, qui a souvent accroché Nadal sans le battre en 10 confrontations, se remémore une expérience douloureuse. "Après plusieurs duels (dont celui extraordinaire à Roland Garros en 2006, NDLR), j'ai dit à mon entraîneur de l'époque : 'La prochaine fois que je le joue, je fais pareil que lui.' Et la fois d'après, c'était en 8e de finale à l'Open d'Australie (en 2008). On jouait en 'night session', donc bien évidemment, il n'y avait plus personne dans les vestiaires. On est presque deux, il y a son équipe et il y avait juste mon coach en plus. Et je fais un échauffement à la Rafa avec lui à côté. Je me suis dit : 'Lui le fait, alors moi aussi. Ce soir, c'est pour moi.' J'arrive sur le court au taquet. Et sur le premier point du match, je lance la balle au service, je vais la chercher et… je me pète le mollet !"
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"Rien n'empêche que Nadal affronte Djokovic dès le 1er tour de l'Open d'Australie"
Video credit: Eurosport
Une routine salutaire pour cet ultime come-back ?
En changeant sa propre routine pour inverser le rapport de force, "PHM" a-t-il paradoxalement encore plus laissé Nadal entrer dans sa tête ? Lui-même ne le sait pas car la blessure était peut-être aussi due à un phénomène de compensation après une légère entorse en début de tournoi. Mais la séquence, aussi terrible soit-elle, reflète parfaitement le bras de fer psychologique engagé avant même d'entrer sur le court. Sifflé par le public australien après avoir tenu pourtant un peu plus d'un set avec un claquage, le nouveau capitaine des Bleus en garde un souvenir impérissable.
On l'aura compris, consciemment ou inconsciemment, aussi timide et doux soit-il en dehors du court, Nadal a toujours eu le don de se transformer en bête de scène. S'il n'a plus les mêmes moyens physiques qu'il y a 20 ans, il sait encore faire passer ses messages et aurait tort de ne pas s'en servir à nouveau à Brisbane. "Il y a un côté qui te fait un peu peur, tu es un peu dans les cordes avant d'entrer sur le court, conclut Mathieu. Tu te dis : 'Wow s'il est comme ça à l'échauffement, comment il va être sur le terrain ?' Sachant qu'il commence le match pied au plancher et qu'il ne relâche la pédale d'accélérateur que quand il a serré la main de l'adversaire. Il te met dans une machine à laver et il ne s'arrête pas."
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