Ses ailes de géant l'empêchent désormais de jouer. Ou en tout cas de le faire librement. A 33 ans, Juan Martin Del Potro va ressusciter symboliquement... une dernière fois. La métaphore christique est peut-être facile, voire éculée, mais elle n'est pas sans fondement. Car ce qui va se produire cette semaine n'est pas très éloigné du miracle, même s'il est éphémère. Alors qu'il n'avait plus joué depuis près de trois ans (deux ans et huit mois pour être plus précis) et a subi quatre opérations au genou droit pendant cette période d'inactivité, l'Argentin va bien retrouver mardi soir les projecteurs face à son ami Federico Delbonis et faire admirer sa formidable frappe de balle à Buenos Aires, devant un public conquis d'avance.
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13/02/2022 À 22:40
"C'est un message pour les jeunes, tous les joueurs, et tous les gens à travers le monde : il ne faut pas renoncer à suivre son rêve, et c'est ce que je fais", confiait-il d'ailleurs récemment. Et pour cause, l'Argentin a dû surmonter bien des obstacles depuis qu'il a frappé sa dernière balle en compétition au Queen's en juin 2019. La rotule de son genou droit, fracturée une première fois quelques mois auparavant à Shanghaï (octobre 2018), ne cesse de le tourmenter, comme il l'a répété samedi au cours d'une conférence de presse forte en émotions où il n'a pas caché que cet ultime retour était une manière pour lui de tirer sa révérence en pratiquant sa passion.

Un genou en vrac, un deuil et des dettes : les "emmerdes" ont volé en escadrille

Cette maudite rotule lui a imposé de passer par la case chirurgie d'abord dans la foulée de son dernier tournoi, puis en janvier et août 2020, avant une intervention de la dernière chance en avril 2021. Pour tenir malgré les espoirs déçus et les rechutes à répétition, Del Potro avait un objectif : rejouer sous le maillot argentin lors des Jeux Olympiques de Tokyo. Relancé un temps par le report d'un an de l'événement par la pandémie de coronavirus, il a dû se résoudre à y renoncer malgré tout. Le timing était encore serré. Et comme si ce n'était déjà pas trop dur à digérer, il a aussi fait face à la mort de son père Daniel.
Une épreuve de plus qui s'est accompagnée d'autres désagréments à en croire la presse argentine. L'émission de télévision "A la Tarde", reprise par le journal La Cronica, a ainsi révélé courant janvier qu'à la suite de ce drame familial, Del Potro s'est retrouvé face à un gouffre financier. Son père, qui s'occupait de ses intérêts et gérait ses finances depuis le début de sa carrière, se serait embarqué dans des investissements aventureux - il aurait par exemple loué 9000 hectares de terres et de nombreux équipements pour récolter du soja sans connaître son sujet -, dilapidant près de 30 millions de dollars (soit 26 millions d'euros environ).
Criblé de dettes, Del Potro - qui n'aurait plus que trois millions de dollars (2,6 millions d'euros) en banque soit à peu près 10 % de ses gains en carrière - a donc vécu des derniers mois très agités pour diverses raisons. Mais cela ne l'a pas empêché de s'accrocher, car l'animal n'est pas du genre à renoncer. Si ses problèmes de genou auront selon toute vraisemblance raison de sa carrière, il avait connu bien des montagnes russes depuis ses débuts professionnels.

Juan Martin Del Potro s'était blessé lors de son dernier tournoi au Queen's en 2019

Crédit: Getty Images

Avant le genou, ses poignets l'avaient contraint à de spectaculaires remontées

Phénomène de la nature de quasiment deux mètres et 100 kilos (1 mètre 98 et 97 kilos précisément), Del Potro a fait des merveilles et des ravages (selon le point de vue) grâce à son formidable bras de levier en coup droit et au service. Il imprime une telle vitesse et donne un tel poids à sa balle qu'il en a été surnommé "Thor". Mais derrière cette puissance impressionnante, des fragilités préoccupantes se sont rapidement révélées. Et avant le genou, d'autres blessures graves l'ont tourmenté durant sa première partie de carrière.
Vainqueur de l'US Open 2009 à 20 ans à peine en battant successivement Rafael Nadal et Roger Federer en demie et finale, il semblait en mesure de se mêler à la lutte pour la première place mondiale. Mais blessé au poignet droit à l'Open d'Australie 2010 puis opéré en mai, il avait dû observer une première longue absence de huit mois. Quelques années plus tard, alors qu'il était revenu à son meilleur niveau entre-temps, son poignet gauche avait fait des siennes, nécessitant pas moins de trois interventions entre mars 2014 et juin 2015. A chaque fois, le phénix a pourtant réussi à renaître de ses cendres comme les variations impressionnantes de son classement le montrent :
  • D'avril 2010 à janvier 2011 : il passe ainsi de la 4e à la 485e places mondiales
  • De janvier 2014 à février 2016 : redevenu 4e, il dégringole et touche le fond à la 1045e place mondiale
  • D'août 2018 à février 2022 : après avoir atteint le 3e rang mondial, meilleur classement de sa carrière, le voilà à nouveau dans les profondeurs avec le matricule 757 (et encore, grâce au gel du classement pendant des mois)
En tout, Del Potro aura donc subi pas moins de huit opérations qui l'ont empêché d'incarner une menace constante pour le "Big 3". Qui sait combien de titres du Grand Chelem supplémentaires il aurait pu s'offrir dans d'autres circonstances ? Des ambitions à conjuguer au passé désormais, car cet énième retour de l'enfer ne ressemble à aucun autre. D'abord en raison de la durée de son indisponibilité qui est deux à trois fois plus longue que ce qu'il avait connu, au pire, auparavant (13 mois en 2015-2016). Ensuite, parce que la nature de la blessure est différente.

Juan Martin Del Potro et Roger Federer à Indian Wells en 2018

Crédit: Getty Images

Limité dans ses déplacements, il ne pourra pas s'accommoder à la douleur

Lors de sa dernière grande remontée de 2016 à 2018, le colosse argentin était parvenu à adapter son tennis, usant davantage du slice de revers pour épargner son poignet gauche. En retrouvant peu à peu solidité et confiance, il s'était ensuite mis à refrapper plus régulièrement à plat son revers jusqu'à gagner Indian Wells (face à Roger Federer alors numéro 1 mondial) et rejouer une finale de Grand Chelem à l'US Open. Mais la faiblesse se situe désormais au niveau des membres inférieurs, essentiels pour être "à l'heure" au moment de frapper la balle et rivaliser avec les meilleurs. Comme tous les géants modernes, Del Potro parvenait à déplacer sa grande carcasse à une vitesse remarquable. Ce n'est plus le cas.
"J'ai vu qu'il avait beaucoup d'envie, nous nous sommes entraînés deux jours. Il faut profiter de ce moment. Même s'il a quelques difficultés, les choses vont se compliquer pour ses adversaires s'il commence à envoyer ses services et ces immenses coups droits. Ce serait bien qu'il puisse le faire parce que son retour est génial pour le tennis et j'espère qu'il ira loin dans le tableau", témoignait d'ailleurs Diego Schwartzman qui a tapé la balle avec la "Tour de Tandil" il y a quelques jours.

Une dernière danse à savourer malgré tout

Lors de ses dernières sessions de travail, deux constats s'imposent selon les observateurs argentins. Del Potro n'a rien perdu de la qualité et de la violence de ses frappes sur ses deux coups favoris (service et coup droit), mais il éprouve des difficultés dans la répétition des déplacements latéraux. S'il n'arbore plus sa protection impressionnante au genou droit, il n'est pas pour autant débarrassé des douleurs ou gênes dans cette zone. Avant de confirmer sa double participation à Buenos Aires et Rio, il a ainsi subi une infiltration pour apaiser sa souffrance.
A moyen et encore plus à long terme, la situation semble donc intenable. Et malgré sa ténacité et sa persévérance extraordinaires, le longiligne Argentin a décidé de se décharger de ce poids, d'où ses larmes face aux micros. Battant hors normes, il sent toutefois que continuer dans cette voie, sans espoir réel de retour dans l'élite du tennis mondial, serait se voiler la face et compromettre la suite de sa vie de jeune homme en s'acharnant sur un corps déjà bien éprouvé.
"Je suis très enthousiaste à l'idée de jouer à Buenos Aires, 16 ans après (sa dernière participation date ainsi de 2006 quand il avait 17 ans, NDLR). Je pense que l'ambiance sera fantastique mardi soir. Ce pourrait être l'un des derniers matches de ma carrière, mais je vais essayer d'en profiter autant que je peux. Je jouerai contre un ami, ce qui signifie beaucoup pour moi. Et je serai de toute façon fier de ma carrière." Il y a de quoi. Seules la joie et l'émotion de revoir la "Tour de Tandil" en action doivent désormais primer. Car ce géant attachant et maudit a aussi et surtout été touché par la grâce tennistique. Et l'admirer simplement à l'œuvre sera le plus beau des cadeaux d'adieu.
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