"Ça ne l'intéressait pas de reprendre la boucherie familiale" : aux origines d’Ugo Humbert
Par Tanguy Mantovani
Mis à jour 07/11/2024 à 19:38 GMT+1
Comment un fils de boucher-charcutier de Metz, souvent trop émotif face au duel dans sa jeunesse, a-t-il pu devenir le numéro 1 français du tennis, et l’un des joueurs les plus agressifs du circuit ? Ugo Humbert et ses proches vous répondront la même chose : la "passion". Portrait aux origines du récent finaliste à Bercy, grand animateur de la fin de saison réussie des Tricolores.
Ljubicic : "J’espère que Humbert et Fils seront Top 10 dès l’année prochaine"
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De tous les qualificatifs qui lui ont été associés dernièrement, il y en a finalement un qu’Ugo Humbert réfute en bloc : "Je ne suis pas un robot". Mardi soir, dans la minuscule salle de conférence de presse du Moselle Open, le numéro 1 du tennis français a rassuré la quinzaine de journalistes venus prendre de ses nouvelles. Oui, définitivement, lui aussi est fait de la même chair et des mêmes os que les autres.
Difficile de croire le contraire, à vrai dire, en le voyant déambuler dans les coursives des Arènes de Metz. Quelques jours plus tôt, ses services de droïde et sa victoire face à l’alien Carlos Alcaraz au Masters 1000 de Paris auraient pu induire certains en erreur. Mais ici, il n’y a pas vraiment de doute. Ugo Humbert donne du sourire à tout le monde, du "ça fait longtemps", et du "je suis content de te voir" aux visages qu’il reconnait. Il connaît les lieux par coeur et est même venu alors que rien ne l'y obligeait.
Car le Messin a dû se résigner à déclarer forfait pour son tournoi à domicile un peu plus tôt dans la semaine. "Ce n’était vraiment pas l’envie qui manquait", jure-t-il à la presse locale, dépitée de son absence. Mais sa folle semaine parisienne, qu'il a poussée jusqu’en finale du Rolex Paris Masters, a laissé des traces. "J’ai joué toute la semaine dernière sous anti-inflammatoire, explique-t-il. Et là depuis que j’ai arrêté le traitement, je souffre".
Stigmates d’une saison certainement un peu trop chargée – "J’ai enchaîné des tournois que j’aurais sûrement dû ne pas faire" - et d’un tennis intense, agressif, qui fait chavirer les fans et gêne les cadors du circuit. Émotionnellement, aussi, Ugo Humbert avait besoin de repos et d’un peu de temps. À Bercy, on l’a entendu se plaindre de la programmation, hurler de rage en gagnant des balles de break, se parler à lui-même pendant les changements de côtés, et se fixer longuement dans la glace en guise de conditionnement mental.
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Signé Ugo : le Top 5 des plus beaux points de Humbert à Paris
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Il n'y avait pas de place pour autre chose
Lundi, il a grimpé à la 14e place au classement ATP, tout proche de son meilleur classement (13e), et a continué d’honorer une vieille promesse que Vincent Krykwinski, son tout premier coach, avait fait à ses parents. "C’est le seul cas dans ma carrière d’entraîneur où, très tôt, j’ai dit à son père que je pensais qu’il serait au moins numéroté au classement ATP un jour", se souvient son éducateur au SMEC. Avec lui, Ugo Humbert touche ses premières balles sur la moquette des terrains couverts du club en périphérie de Metz.
Il y suit son père, gérant d'une boucherie-charcuterie dans le centre de Metz, qui prend quelques cours particuliers les mardis soir avec Vincent Krykwinski. Lui joue sans prétention, en loisir la semaine et parfois contre les copains le week-end. Un jour, il amène sa fille aînée, Léa, et son fils cadet, Ugo, pour un cours particulier d’initiation. Le second n’arrêtera jamais. Et Ugo Humbert était déjà Ugo Humbert : "La qualité d’Ugo qui m’a marqué, c’est sa capacité d’absorber des informations, son intelligence, reconstitue son ancien coach. Le tennis requiert une forme d’intelligence qu’Ugo avait en plus d’un certain calme. C’est devenu un tueur sur le terrain, toujours en étant le gentil garçon qu’il est".
Il joue, et gagne, vite son premier match. Surtout, il ne pose jamais sa raquette : "C’était un gamin qui était très demandeur de jouer, qui jouait contre le mur dans l’arrière-boutique de ses parents, se souvient Vincent Krykwinski. D’ailleurs, reprendre la boucherie familiale, ça ne l’intéressait pas du tout. Je lui disais ‘Et si ça ne marche pas le tennis, qu’est-ce que tu feras ?’ ‘Du tennis’. Il n’y avait pas la place pour autre chose." Son revers est alors sa meilleure arme et son service de gaucher est déjà bien maitrisé. Tellement que la Fédération Française de Tennis (FFT) le repère alors qu’il a quitté le SMEC pour l’ASPTT Metz, et le fait entrer au Pôle France de Poitiers à ses 12 ans.
Panique et bras qui tremble
Dans le Poitou, à 600km de ses parents, il grandit à son rythme. Enfin, plutôt au rythme que lui autorise son corps. Ses poussées de croissance, pour finalement atteindre 1m88, lui tiraillent les genoux, enflamment ses articulations, et provoquent un œdème osseux peu avant ses 18 ans qui l’éloigne très longtemps des courts. Limité par son corps, Ugo Humbert progresse mais n’explose pas. Aussi grand que fin, on le surnomme alors le Roseau. "Je n’étais pas encore bien formé, ça a mis du temps mais maintenant je pense que ça va mieux et qu’on ne m’appelle plus comme ça", s’en amuse-t-il aujourd’hui.
"Ugo, c'est la preuve qu'on n'a pas besoin de faire une carrière junior incroyable pour être top 10 ATP", souligne Ivan Ljubicic, directeur du haut-niveau de la FFT, dans notre émission Retour Gagnant. “Moi, j’étais le premier à dire ‘Il va être très fort’ et à militer pour le garder, se souvient Cédric Raynaud. Je pensais qu’il avait toutes les qualités pour gagner un Grand Chelem.” Le formateur de la FFT s’est occupé de lui de ses 14 à ses 22 ans. D’abord au Pôle France, dans un groupe d’âge aux côtés de Geoffrey Blancaneaux, qui fut un temps son partenaire de double, Constant De La Bassetiere, et Constantin Bittoun Kouzmine. Puis seul à seul, pour l’accompagner lors de ses premières années sur le circuit.
"Pendant 5 ans, on a dû faire un gros travail physique, il était souvent blessé, il était frêle donc il a fallu le renforcer, retrace Cédric Raynaud. C’était un vrai travail de construction." Un travail qui se poursuit en dehors des courts, sur le deuxième grand chantier de sa jeunesse : son émotivité, qui l’envahit parfois en compétition : "Il pouvait gagner le premier set, être breaké au second et paniquer, explique l’entraîneur qui l’a amené jusqu’à la 33e place mondiale. A partir de là il pouvait perdre quatre, cinq ou six jeux d’affilée. Il avait tendance à paniquer."
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Ugo Humbert lors de l'Open d'Australie Juniors de 2016
Crédit: Getty Images
"Les sports de combats, ce n'est pas la peine"
Après les séances de renforcement musculaire, Ugo Humbert va consulter une psychologue. Il y apprend à se connaître en profondeur, questionne son rapport à la compétition et le sens qu’il donne aux choses. De ce conditionnement mental, il héritera plus tard d’un autre surnom : "Poséidon, c’est parce que sur le court je peux être un peu possédé, dans un état second. Ce sont des choses que j’adore rechercher quand je vais sur un terrain." D’un jeune joueur capable de faire des coups gagnants de n’importe où sur le terrain, il travaille à structurer son jeu et son agressivité sur le court.
"Il regardait tout le temps des vidéos de tennis sur son téléphone, donc je lui faisais regarder pas mal de vidéo de Nadal", se souvient Cédric Raynaud. Il pose alors les bases de ce qui fait aujourd’hui son style de jeu. Service de gaucher avec beaucoup de variation, gros coup droit lifté, avec du volume, et un revers à plat qui arrive très vite. Et sa transformation étonnerait presque son ancien entraîneur : "A la base, ce n’est pas quelqu’un d’agressif. Il est adorable, simple, brillant, mais pas du tout agressif : les sports de combats, ce n’est pas la peine."
Et effectivement, le contraste frappe lorsqu’on le rencontre. La conférence de presse terminée, Ugo Humbert fait un crochet par le court central du tournoi pour saluer les fans présents. Julien Boutter, le directeur du tournoi, chauffe la salle et déroule son CV. Quelques remerciements, puis il file au village partenaires du tournoi, caché derrière le court central. Quand il arrive dans le studio où l’attend Eurosport et le service communication du tournoi, la fatigue se lit dans ses yeux et s’entend dans la voixUgo Humbert est exténué, certes, ce mardi soir aux Arènes de Metz. Cela se voit dans ses yeux et s’entend dans sa voix. Mais malgré tout, difficile de l’imaginer aussi animé qu’il peut l’être en rentrant sur le court. "Je suis quelqu’un de profondément gentil, assure-t-il. Ça fait partie de ma personnalité, de mes qualités. Je suis quelqu’un de simple, gentil, travailleur : c’est ce qui fait que je suis Ugo Humbert."
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Humbert, les promesses d'une rouste ?
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Le Commandant
Est-ce que cette gentillesse lui a parfois joué des tours ? "Peut-être, je ne sais pas. C’est possible." Lors du Masters 1000 de Paris, il n’avait pas hésité à protester contre la programmation sur l’étroit court n°1 de Bercy de son entrée en lice dans le tournoi. Après tout, il est bien le numéro 1 du tennis français depuis le début de l’année. "J’étais déçu de ne pas pouvoir jouer sur le central de Bercy, reprend-il. J’attends un an à chaque fois pour vivre ces moments-là et ces émotions-là et ne pas pouvoir faire ce match là ça m’a déçu."
Surtout, il n’est jamais aussi fort que sur dur indoor en France. Sa victoire face à Carlos Alcaraz (6-1, 3-6, 7-5), puis face à Thompson et Khachanov pour atteindre sa première finale d’un tournoi de ce niveau, l’a rappelé. "Il a cette capacité à prendre la balle tôt, à agresser son adversaire en permanence, analyse l’ancien numéro 4 mondial Jo-Wilfried Tsonga. Il est gaucher et a le vrai service du gaucher, ce qu’il n’a pas eu pendant des années et a trouvé ces deux dernières années. Il fait très mal avec ce service." C’est aussi en partie à cela qu’il doit sa place de numéro 1 français.
Et certainement un autre de ses surnoms : le Commandant. "Mon préféré, sourit-il. C'est Nico Mahut qui m’a donné ce surnom. Je suis arrivé en Coupe Davis pour ma première rencontre en Hongrie avec un bonnet rouge et ça lui a fait penser au Commandant Cousteau." Le Messin remporte alors ses deux premières rencontres avec le maillot de l’équipe de France face à la Hongrie sur… dur indoor. Le surnom de Commandant reste, mais comme celui de capitaine de l’équipe.
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Ugo Humbert en finale à Bercy.
Crédit: Getty Images
"Je ne fais pas forcément partie de ceux qui vont le plus vite"
"J’adore jouer pour le maillot bleu, j’adore jouer pour la France donc c’est aussi quelque chose qui est important pour moi", explique-t-il. De quoi expliquer sa série de 13 victoires consécutives sur sa surface favorite dans l’Hexagone, qui n’a pris fin que ce dimanche face à Alexander Zverev (6-2, 6-2) en finale du Masters 1000 de Paris. Avant cela, il avait remporté l’ATP 250 de Metz en novembre 2023 – "le plus beau trophée de ma carrière" - pour son premier titre chez lui, devant sa famille, puis l’ATP 250 de Marseille en début d’année.
"Quand on est loin de chez nous, tout au long de l’année et qu’on joue juste à la maison en France, on se sent déjà beaucoup plus à l’aise", poursuit-t-il. Certainement doit-il aussi avoir dans un coin de sa tête l’idée que chaque victoire prolongera encore un peu plus son passage sur le sol français, avant de longs mois à l’étranger. C’est aussi en partie pour cela qu’il est passé à Metz malgré son forfait, alors que pas grand-chose ne l’y engageait. Il y reviendra peut-être ce dimanche, pour remettre le trophée du tournoi à son futur successeur.
Peut-être, aussi, passera-t-il à l’ASPTT, son ancien club, comme il l’avait fait l’année dernière. En tout cas, Ugo Humbert compte bien passer les deux prochaines semaines dans le coin : "Je vais rester un peu en famille, se réjouit-il. Ça va me faire du bien je ne les ai quasiment pas vus de toute l’année." Il aura le temps de se refaire un peu le fim de sa saison – "la meilleure de ma carrière" - et de continuer à travailler pour intégrer le Top 10 mondial. "Ce que j’aime par-dessus tout chez moi : depuis tout jeune, je ne fais pas forcément partie de ceux qui vont le plus vite, mais j’arrive toujours à progresser." Douze ans après être entré au Pôle France, Ugo Humbert va toujours à son rythme.
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Ljubicic : "C'est bizarre de penser en France que la FFT est responsable de tout"
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