L'émotion était intense, unique. Et il ne s'agissait pas de larmes de crocodile. Vendredi dernier, après un ultime double au côté de son grand rival et ami Rafael Nadal, Roger Federer a refermé le livre de son immense carrière devant une O2 Arena de Londres pleine à craquer et des millions de téléspectateurs. Il est aussi tombé dans les bras de Novak Djokovic, d'Andy Murray, ainsi que de tous ses coéquipiers de la Team Europe, et de son capitaine Björn Borg. Il a été même porté en triomphe par ses adversaires de la Team World et leur capitaine John McEnroe.
Grâce à la Laver Cup, le Suisse a pu réaliser un dernier rêve tennistique : faire de son départ à la retraite une fête, et une célébration collective du jeu sous le patronage de Rod Laver. Même les plus fervents opposants de l'événement créé en 2017 ont dû se rendre à l'évidence : la soirée était plus que réussie et ce vendredi 23 septembre fera sûrement date. Car cette sortie de scène a tenu pour ainsi dire le rôle d'une thérapie de groupe face à une page de l'Histoire du jeu qui se tournait. Rien n'était affecté et l'image de Roger Federer et Rafael Nadal côte à côte en pleurs restera comme la conclusion rêvée d'une rivalité hors normes.
Laver Cup
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29/09/2022 À 11:20
Qu'on le veuille ou non, cette séquence majeure, ce "dernier frisson", a eu pour cadre la Laver Cup. Mais quelle importance donner à la compétition ou à l'exhibition (selon les avis, peut-être même un mélange des deux) en elle-même ? La suite et la fin du week-end ont sans doute été moins suivies par les téléspectateurs à l'échelle mondiale. Il n'empêche, elle a continué à captiver, et d'abord ceux qui étaient présents sur place. Le samedi et le dimanche, les tribunes étaient aussi bien garnies. A côté, la Coupe Davis, réformée depuis trois ans, fait bien pâle figure, il faut l'avouer.

Niveau de gala, sérieux et suspense : des atouts majeurs

Comment expliquer alors cet intérêt du public ? Objectivement, trois raisons principales peuvent être avancées. Tout d'abord, la Laver Cup met en scène des rencontres de (très) haut niveau. Outre le double joué par Roger Federer et Rafael Nadal, celui qui a opposé la paire Murray/Berrettini à Auger-Aliassime/Sock a enflammé l'O2 Arena. Et que dire des simples : le duel au couteau entre Berrettini et "F2A" puis la remontée finale de Frances Tiafoe face à un Stefanos Tsitsipas d'une nervosité palpable ont constitué les points chauds du week-end. Ils ont généré d'autant plus d'électricité dans l'air qu'ils ne pouvaient être soupçonnés d'arrangements - qui sont souvent la marque de fabrique des exhibitions pour ménager un faux suspense -, vu l'implication des acteurs.
Et c'est bien le deuxième point fort de cette Laver Cup : elle est jouée sérieusement, ce dont Roger Federer himself s'était assuré lors de sa création en 2017. Comme sur le circuit traditionnel, elle met en scène des matches à sens unique. Diego Schwartzman vendredi et Frances Tiafoe samedi n'ont ainsi pas eu voix au chapitre respectivement face à des Tsitsipas et Djokovic en démonstration. Ainsi, le déséquilibre du rapport de forces entre des Européens qui trustent le Top 10 et les autres joueurs avait été parfaitement reflété par les quatre premières éditions toutes remportées par les "bleus".
En plus de mettre en scène les adieux de Federer, ce week-end a eu l'attraction de la surprise. Car ce dimanche, les joueurs de McEnroe, dominés logiquement lors des deux premières journées, se sont transcendés pour rafler la mise pour la première fois. Comme cela peut parfois arriver dans les compétitions par équipes. Auger-Aliassime et Tiafoe, deux représentants brillants de la jeune génération, en ont été les catalyseurs, le dernier cité surfant sur sa brillante quinzaine à l'US Open (demi-finaliste).

Federer bientôt capitaine pour compenser la fin du Big 3 ?

Serait-ce l'acte de naissance d'une rivalité croissante cimentant l'intérêt sportif de l'événement ? Federer en rêve, lui qui y voit avec son agent Tony Godsick une réincarnation tennistique de la Ryder Cup en golf. Le temps lui donnera peut-être raison. A moins qu'il ne sous-estime son poids personnel et celui de ses rivaux du Big 3 Rafael Nadal et Novak Djokovic dans la réussite du moment. Car le troisième atout majeur de cette Laver Cup reste bien l'association exceptionnelle de ces grands rivaux dans une même équipe. L'événement produit des images inenvisageables lors des tournois classiques : voir le Serbe "coacher" le Suisse et l'Espagnol lors de leur double en est un exemple flagrant.
Or, le "Big 3", c'est désormais fini. Roger Federer sera bien présent pour l'édition 2023 à Vancouver, mais désormais retraité, il ne sera pas sur le court, ni même sur le banc à donner des conseils à ses coéquipiers européens. "J'aimerais remercier Björn (Borg, NDLR), notre capitaine. Tu es le roi, tu le sais, je t'aime. C'est toujours super sympa avec toi et j'ai hâte d'être à l'année prochaine. Je serai là aussi pour soutenir les deux équipes dans un rôle différent", a-t-il ainsi lâché lors de la cérémonie de remise des trophées.
Et ni Rafael Nadal ni Novak Djokovic ne sont éternels. Ils n'ont d'ailleurs pas participé à toutes les éditions depuis 2017 - le Majorquin a joué trois Laver Cup, le Serbe deux - et les images de coaching sur le banc n'auront pas le même impact. Certes, l'épreuve a aussi l'avantage de convoquer la nostalgie des amateurs de tennis et de rendre hommage à l'Histoire du jeu avec Björn Borg et John McEnroe comme capitaines emblématiques. Mais le mutisme du Suédois n'est pas de nature à déchaîner les passions.
Alors pour entretenir la flamme, Roger Federer ne serait-il pas la personne idéale pour reprendre le flambeau sur le banc de la Team Europe ? Vu la popularité de l'intéressé, ce serait vraisemblablement l'assurance de rendre ce rendez-vous incontournable. "Je suis sûr que Roger va rester impliqué dans cet évènement d'une façon ou d'une autre et peut-être un jour comme capitaine de l'équipe. Il est super au bord du terrain. Il regarde beaucoup de tennis, il adore ce sport", a d'ailleurs confié Andy Murray.

La Team World a gagné pour la première fois le trophée en 2022

Crédit: Getty Images

Clarifier son statut en supprimant le super tie-break

En attendant, le Suisse fait confiance en l'avenir. Comme il aime le répéter, le tennis est plus grand que les plus célèbres de ses joueurs. De nouvelles superstars vont émerger, Carlos Alcaraz en est peut-être la plus brillante des preuves. Ce n'est pas un hasard si le Murcien, nouveau numéro 1 mondial, a été approché dès cette année pour participer à la Laver Cup. S'il a décliné l'offre pour des raisons de calendrier, ce n'est probablement que partie remise.
Reste à savoir si les rivalités du futur et les champions concernés seront aussi charismatiques que le Big 3. Le succès futur de la Laver Cup en dépendra forcément, sauf si d'ici-là, elle s'impose comme une compétition prestigieuse et attractive sur son seul nom, comme le sont actuellement les tournois du Grand Chelem et comme l'était la Coupe Davis. Mais pour ce faire, peut-être faudra-t-il se débarrasser des derniers éléments qui la rapprochent d'une exhibition : l'absence de points ATP et ce super tie-break qui crée une rupture par rapport au format classique des tournois.
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