Suède. Capitale, Paris. Pour la sixième fois, Björn Borg soulève le trophée à Roland-Garros. Il est tout nouveau, tout beau. Une vasque en argent décorée d'une frise en feuille de vigne à son sommet et de deux anses en col de cygne. C'est la grande première de "La coupe des Mousquetaires".
Nous sommes le 7 juin 1981 et Borg, dieu scandinave et star planétaire du tennis, vient d'étendre un peu plus son hégémonie terrienne. Personne ne le sait encore, peut-être le pressent-il alors que la lassitude de la compétition et de la célébrité le gagne, mais il ne remportera plus le moindre tournoi du Grand Chelem. On ne le reverra même jamais à Roland-Garros.
1981. Bjorn Borg soulève la Coupe des Mousquetaires. C'est son 6e et dernier titre à Roand-Garros.
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Pas grand-monde n'y a prêté attention en dehors d'une poignée d'initiés mais, quelques heures plus tôt, Mats Wilander a lui aussi remporté Roland-Garros. Chez les juniors. Sur son chemin, il a écarté trois joueurs qui l'accompagneront tout au long des années 80. Miloslav Mecir. Pat Cash. Henri Leconte. Il a 16 ans, et si ses cheveux frisent autant que ceux de Borg ondulent, avec son revers à deux mains, son incroyable régularité à l'échange et son imperturbable calme, les plus avertis n'ont pas pu ne pas noter une certaine filiation.
Dans un an, Borg sera à la retraite et Wilander lui succèdera au palmarès chez les "grands" pour conserver la coupe des Mousquetaires en Suède. Une des plus gigantesques sensations de l'histoire du Grand Chelem parisien. Il s'inscrira alors comme le plus jeune vainqueur de l'histoire du tournoi. "L'héritier". "Le nouveau Borg". Mats entendra tout ça. Pourtant, quitte à blasphémer, "Initials BB" n'est pas son idole. "C'était Jimmy Connors, nous dit-il. Pour un ado en Suède, ce n'était pas tendance d'admettre que vous aimiez Borg. De la même manière que ça ne l'était pas de préférer Abba aux Rolling Stones ou au métal si on voulait avoir l'air cool. Connors faisait plus rock que Borg."
Il ne faut y voir ni manque de respect ni crime de lèse-majesté. Wilander préfère parler de "modèle" que "d'idole" à propos de Borg. "Comme les Beatles l'ont été pour tous les groupes anglais", résume-t-il en maniant à nouveau la métaphore musicale. Personne ne l'a plus influencé que lui. "Björn Borg est l'unique raison pour laquelle je vous parle aujourd'hui. Parce qu'il a fait mon éducation tennistique et comportementale. Même si on ne l'avouait pas, on voulait tous être comme lui. Il m'a montré la voie : travaille dur et ferme ta gueule sur le court."
Rome - Paris en Renault 5
Lorsqu'il revient à Paris un an plus tard, l'enfant de Växjo a bien grandi. Il a intégré le Top 100 en novembre 1981 grâce à sa première finale sur le circuit. La deuxième, à Bruxelles, début 1982, le propulse parmi les 40 premiers mondiaux. Puis, juste avant Roland-Garros, il atteint les demi-finales à Rome. Le voilà 18e mondial. Pour autant, personne ne parle de lui pour jouer un rôle majuscule porte d'Auteuil. L'absence de Borg laisse un vide béant et ouvre le champ des possibles. Mais pas pour lui, a priori.
"J'étais un peu surpris de gagner des matches et de survivre en tant que professionnel, assure-t-il. J'étais juste heureux de gagner des matches, pour être honnête. Je savais que j'étais probablement, et de loin, le meilleur joueur du monde de 17 ans. Je jouais très intelligemment quand j'étais gamin mais, contre les 'grands', je n'ai jamais vraiment eu de plan de jeu précis. J'étais naïf et, dans mon esprit, je n'étais pas assez bon pour battre qui que ce soit. J'étais très confiant dans ma capacité à comprendre ce que je pouvais faire avec mon jeu contre tout le monde, mais je n'étais pas vraiment sûr que ce soit suffisant pour gagner."
Mats Wilande en 1982 pendant Roland-Garros.
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En Suède comme chez les principaux observateurs internationaux, tous estiment qu'il lui faudra encore au moins un ou deux ans pour s'affirmer pleinement chez les pros et s'imposer comme un candidat crédible au titre. Il n'aura besoin que de quinze jours en ce printemps 1982 pour ouvrir son palmarès en Grand Chelem en battant successivement quatre membres du Top 10, Ivan Lendl, Vitas Gerulaitis, Jose Luis Clerc et Guillermo Vilas. La naissance d'un champion, appelé à devenir un des plus marquants des années 80, mais aussi d'un personnage, frais, sympathique et d'un fair-play légendaire. De ce Roland-Garros, il sortira vainqueur à plus d'un titre.
A l'avant-veille du début du tournoi, ses préoccupations sont pourtant loin de la coupe des Mousquetaires. Sa crainte, c'est de ne pas être à temps à Paris pour l'ouverture. A l'époque, il n'y a pas de semaine de battement entre les Internationaux d'Italie et ceux de France. Finale au Foro Italico le dimanche, premier tour à Roland le lundi. Le samedi, Wilander affronte Andres Gomez à Rome pour une place en finale. Sans doute le match le plus important de sa toute jeune carrière. "Mais la seule chose à laquelle je pensais, confie Mats, c'était 'Si jamais je gagne et que je joue la finale, est-ce que j'arriverai à temps à Paris si je suis programmé le lundi ?'"
D'autant qu'à 17 ans, il voyage le plus souvent en voiture ou en train lorsqu'il est en Europe et que les distances ne sont pas insurmontables. "On avait prévu de faire le voyage de Rome à Paris en voiture. Je me souviens qu'on avait loué une Renault 5. J'ai 17 ans, donc je ne conduis pas et mon coach doit faire tout le trajet au volant et je me disais que ça allait être très long. On a roulé toute la nuit."
Il s'incline contre Gomez. Presque un soulagement. Il s'évite un coup de stress. Reste le souvenir d'une sacrée épopée routière avec John Anders Sjogren sur le siège conducteur, Mats et une jeune femme blotis sur la banquette arrière, comme des gosses avec papa à l'avant. "C'est drôle, parce que je n'avais pas le permis, mais je voyageais déjà avec ma petite amie, Annette, raconte Mats. Vous la connaissez peut-être, car elle est devenue ensuite la femme de Stefan Edberg. On était ensemble depuis qu'on avait 12 ou 13 ans, au collège. Nous voilà donc partis tous les trois jusqu'à Paris avec notre Renault 5..."
Le jeune Wilander est d'une timidité presque maladive. Un destin à la Borg l'effraie. Son aîné déchaînait la folie plus ou moins douce de la horde de ses fans, à Wimbledon (surtout) et ailleurs. A l'été 1982, une fois intégré le cercle des vainqueurs en Grand Chelem, Wilander vivra mal sa notoriété soudaine, notamment chez lui, en Suède, où il passe une semaine de vacances sans pouvoir mettre le nez dehors.
"Je n'avais aucune idée de ce qu'allait devenir ma vie, avoue-t-il avant de se rendre à New York pour l'US Open. Je me doutais qu'il y aurait du monde autour de moi, mais pas à ce point-là. Je ne veux pas être un personnage public. Qu'on me reconnaisse me met mal à l'aise. Je n'aime pas ça. C'est pour ça que je me suis coupé les cheveux."
Le tout jeune Mats Wilander, à Paris, en 1982.
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A Paris, il a encore ses bouclettes. Au Sofitel de la Porte de Sèvres, où logent la plupart des joueurs, sa première mission après son périple Rome-Paris est de trouver un partenaire d'entraînement. Là encore, son entraîneur doit s'en charger. "J'étais trop timide pour demander et, en plus, mon anglais était catastrophique", se marre Mats. Sjogren s'en charge mais, à sa grande surprise, la demande est inutile : "Monsieur Wilander est déjà programmé pour une séance d'entraînement sur le court central." "Ah bon ? Avec qui", interroge le coach. "Monsieur Jimmy Connors".
Même avec son anglais défaillant, Wilander a compris. Connors en personne a demandé à s'entraîner avec lui. Sur le central. Son idole, rappelez-vous. "Je n'avais jamais rencontré Jimmy de ma vie et il veut jouer avec moi, s'étonne encore aujourd'hui le Scandinave. Je ne sais pas, peut-être qu'il se dit que je joue un peu comme Borg et qu'en s'entraînant avec moi, il aura une idée de ce qu'il faut pour gagner enfin Roland-Garros. Ou peut-être qu'il veut juste voir ma tronche. Je n'en sais rien. On tape pendant 45 minutes et je chie dans mon froc. Puis on commence à faire un set."
L'ado de Vaxjö va alors connaître ce qu'il définit comme son véritable bizutage dans le monde professionnel. Un de ces moments qui marquent un avant et un après. Il reprend : "Je le breake, je mène, je ne sais plus, 3-2 ou 4-1. Il joue très à plat, ce qui était inhabituel sur terre mais ça me convient parfaitement. On change de côté et Jimmy me dit un truc tellement grossier que je ne pourrais même pas vous le traduire en français. Un truc du genre 'espèce de putain de je ne sais pas quoi'. Mon coach est là, au bord du court, avec un ami. 'Tu as entendu ça ?'. Il a entendu mais me dit de l'ignorer. Comment ça l'ignorer ? Jimmy Connors vient juste de me traiter de putain de quelque chose alors qu'il ne me connait même pas. Et vous savez ce qui est arrivé ? Il a gagné ce set parce que je n'arrivais plus à jouer. Ce mec m'a complètement embrouillé. C'est là que j'ai réalisé que je n'étais plus chez les juniors. Ces types, ils n'en avaient rien à foutre de moi."
Mais mieux valait vivre cette expérience là que pendant le tournoi, où il va d'abord avancer masqué. Sans imaginer une seconde le dénouement. "Qui était Mats Wilander en 1982 ? Quelqu'un qui cherchait juste à faire du mieux possible, décrypte-t-il. Si ma capacité était de 100%, je devais être capable de jouer à 97% - 98% avec ce que j'avais, ce qui n'était pas grand-chose. Pas de première balle, pas de coup droit capable de faire des coups gagnants. Bon revers, mais pas de slice. Je savais volleyer, je l'ai toujours su parce que je jouais beaucoup en double depuis très jeune. Voilà, c'était à peu près tout. Voilà qui j'étais. Je n'aurais jamais imaginé pouvoir gagner un Grand Chelem. Croyez-moi, il n'y avait pas de battage médiatique et de 'hype' Wilander en 82 comme il y en a une avec Alcaraz aujourd'hui. Pas du tout."
A mi-tournoi, alors qu'il fait partie des seize pensionnaires de la seconde semaine, l'attention est encore loin de se déporter sur le jeune Suédois, d'autant que les neuf premières têtes de série sont encore là, de Connors à Lendl, de Vilas à Noah, de Clerc à Gerulaitis. "J'ai plutôt eu un bon tirage", avoue Wilander. Si l'histoire a retenu son rush final contre quatre cadors du circuit, il situe plutôt le match clé de sa quinzaine au troisième tour, contre Fernando Luna. Un Espagnol bon teint, comme ce pays en a produit des dizaines depuis. Solide terrien. Guère plus, mais un pénible.
Enfin guère plus, pas aux yeux de Wilander, qui voit surtout en Luna le tombeur de Brian Gottfried, 11e mondial et finaliste à Paris cinq ans plus tôt. Sur le court numéro un, qu'il vit comme une gigantesque promotion, il lamine Luna 6-3, 6-1, 6-0. "Avec le recul, c'est le match le plus important de tout le tournoi pour moi", va-t-il jusqu'à dire. Quelque chose fait tilt dans sa tête :
"Ce jour-là, j'imaginais être Björn Borg. Je jouais beaucoup plus agressif que d'habitude. Je pense que c'était stupide, mais à mes yeux, Luna était un gros morceau, un super joueur. Et je suis passé tranquillement. Trois sets. Là, j'ai réalisé que j'étais en deuxième semaine d'un tournoi du Grand Chelem, en jouant très bien et en ne rencontrant aucun problème. C'est dingue pour moi. Et maintenant, je vais affronter Lendl."
Lendl avant Lendl
Ivan Lendl. Le Tchécoslovaque sera LE rival de sa carrière. C'est le premier de leurs 22 affrontements, dont 9 en Grand Chelem et 5 dans une finale majeure. Dans un précédent Grand Récit consacré au mal-aimé d'Ostrava, Wilander nous avait confié le respect tout particulier qu'il lui vouait : "Il n'y a pas un seul joueur que je respectais plus qu'Ivan Lendl. Il est celui qui m'a poussé à travailler encore plus, à m'entraîner plus dur, à repousser mes limites. Sans Ivan, je n'aurais pas atteint le niveau que j'ai atteint."
Une admiration secrète, doublée d'un certain complexe d'infériorité. "Ivan me posait d'énormes problèmes et je crois qu'au fond, j'ai toujours été surpris chaque fois que je l'ai battu", dit-il encore. Il ne sortira vainqueur qu'à sept reprises, mais remportera trois de leurs cinq finales communes en Grand Chelem.
S'il percevait Fernando Luna comme une montagne, imaginez Lendl. En l'absence de Borg, le grandissime favori de Roland-Garros, c'est lui. D'abord parce qu'il avait accédé à la finale l'année précédente, sa première en Grand Chelem, menaçant même l'icône suédoise, poussée aux cinq sets. Surtout, il traverse une période faste. En huit mois, ce stakhanoviste des courts a disputé 91 matches. Bilan : 88 victoires pour seulement 3 défaites et une série de 44 victoires. Sur les 18 derniers tournois disputés par Lendl entre l'US Open 1981 et Roland-Garros 1982, il a décroché 15 titres et s'est incliné trois fois en finale. Surréaliste.
Ivan Lendl à Roland-Garros en 1982.
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"Mais c'était Lendl avant Lendl, rappelle Wilander. Il n'avait pas encore gagné de Grand Chelem. J'en aurai gagné deux avant qu'il remporte son premier." Sujet à une tendance récurrente à l'autodestruction, le cogneur tchèque a encore un côté insondable sur les plus grandes scènes. Mats a étudié son sujet de près avant ce huitième de finale. "Bien sûr, j'avais vu Lendl perdre la finale l'année d'avant contre Borg. Et je comprenais ce que Borg lui avait fait, comment il l'avait battu. En rentrant sur le court je me disais : 'OK, cours et reste en vie !'"
Mené un set à rien puis deux manches à une, il court. Et reste en vie. Jusqu'à ce que Lendl ne cède à la tentation du sabordage. "Il n'avait même plus l'air concerné par moments, ajoute le Suédois. Je me disais qu'il était très nerveux pour se comporter comme ça. Pour moi, il a eu peur, il a 'choké'. Mentalement, il n'était pas prêt à lutter jusqu'au bout des cinq sets avec moi. Et je pense que ça m'a donné une grande confiance de me sentir plus fort que lui sur ce plan." Il a surtout neutralisé l'arme fatale de Lendl, son coup droit. Jusqu'à l'écœurer. En quittant le court, frustré, le favori déchu lâche un perfide "une victoire ne fait pas un champion" lorsqu'on lui demande ce qu'il a pensé de son bourreau.
L'héritage de Borg, ce poids
Cette fois, les médias s'intéressent enfin à ce gamin de 17 ans dont seuls les initiés avaient entendu parler. C'était son tout premier match en cinq sets. Mais une seule chose intéresse la presse : la filiation avec Borg. "Etes-vous le nouveau Borg ?" "Votre revers à deux mains, c'est Borg qui vous l'a inspiré ?" Il a beau clamer qu'il joue avec un revers à deux mains depuis ses six ans, bien avant que Borg ne devienne une célébrité, rien n'y fait. Le voilà catalogué.
Mats Wilander comprend cette étiquette. Dans son bonheur, il a eu la malchance en décrochant son premier grand titre de succéder au palmarès à Borg. Ils partageaient la même nationalité, la même personnalité et, dans une certaine mesure, le même jeu. Entre vérités et caricatures, il n'avait aucune chance d'y échapper. Même si cela lui pèsera, surtout au début. "Après, expliquait-il à la fin de sa carrière, les gens ont appris à me connaître et, peu à peu, on a commencé à moins me parler de Björn. Puis ce qui m'a fait du bien, c'est que d'autres Suédois sont arrivés. Edberg. Jarryd. Nystrom. Sundstrom. Je n'étais plus seul et nous avons partagé cet héritage parfois pesant."
Nystrom, Wilander, Edberg et Jarryd après leur victoire en Coupe Dvais en 1985. Les héritiers de Borg. Une génération dorée pour le tennis suédois.
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Borg, lui, est loin de Paris durant le premier Roland-Garros suivant son ère. Il profite de vacances dans les îles grecques quand un journal sur un présentoir attire son œil. Il y voit la photo de Wilander à la une, mentionnant l'exploit de son jeune compatriote face à Lendl. Selon Jean-Noël Bioul, qui fut l'agent de Borg chez IMG et s'occupe désormais des intérêts de Wilander, le sextuple vainqueur des Internationaux de France aurait été titillé, songeant même à reprendre du service. Puis il retournera à la plage et à ses affaires.
Après avoir éliminé en quarts de finale Vitas Gerulaitis en imposant à l'Américain son infernal tennis-pourcentage ("Björn vient tout juste de nous foutre la paix et on se retrouve avec son clone", plaisantera Gerulaitis, meilleur ami de l'un et bientôt proche de l'autre), Wilander doit se coltiner José Luis Clerc. Tête de série numéro 4, l'Argentin est un pur terrien. Un redoutable frappeur, aussi. "Sans doute le plus gros cogneur du circuit dans notre génération", pour Mats. "Avec Ivan (Lendl), on a un peu révolutionné le tennis au début des années 80, notamment sur terre battue, confirme Clerc. Borg, Vilas, ils jouaient avec beaucoup de top spin. Nous, on a commencé à frapper. Vraiment frapper."
Tête de série numéro 4, Clerc est favori sur le papier, mais la cote de Wilander a sérieusement grimpé. "Mon coach avait regardé la plupart de ses matches dans le tournoi et il m'avait dit 'Attention, ce mec est vraiment bon, nous confie JLC. Tu devras être patient, concentré sur chaque point. Parce que ce gars est dangereux. Il bouge bien, il ne donne pas un point, il te sort des passings dans tous les sens.' Pour moi, c'était le match le plus important de ma carrière. C'était ma deuxième demi-finale de suite à Paris, j'avais perdu en cinq sets contre Lendl l'année d'avant, Borg n'était plus là et j'étais certain que c'était mon année. En plus, nous avions l'opportunité d'avoir une finale 100% argentine."
José Luis Clerc, le cogneur argentin.
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Comme les autres, il va se casser les dents sur l'infernale régularité du Suédois. Mais le tennis s'apprête à passer au second plan. De cette demi-finale ne subsiste qu'une image, presque surréaliste. Car si ce Roland-Garros aura lancé la carrière de Mats Wilander, ce match va changer sa vie. Il suffit parfois d'un instant, d'une séquence, d'un point, pour construire une réputation et fixer une étiquette. Parfois pour le pire. Dans son cas, pour le meilleur.
Après 3h39 de jeu sous un soleil de plomb, Wilander mène deux manches à une et 6-5 dans le 4e set. Balle de match. José Luis Clerc décoche un énorme coup droit décroisé, sa marque de fabrique. Elle flirte avec la ligne. Le juge de ligne ne bronche pas mais Jacques Dorfmann, l'arbitre français de la rencontre, over-rule instantanément et annonce "Jeu, set et match Wilander" avant de descendre de sa chaise.
José Luis Clerc est furieux. "Je disais à Jacques 'Montre-moi la marque, mais montre-la-moi au moins !' C'est simple, tu me montres la marque et je me tais". Mais Dorfmann ne veut rien savoir. Mats, lui, navigue de l'autre côté du filet, les mains sur les hanches. Il cogite. Tout ça l'ennuie. Il s'approche du filet. Secoue la tête, la baisse. Tourne en rond. Puis il s'approche de Dorfmann, lui souffle quelques mots. L'arbitre remonte sur sa chaise : "A la demande de Mats Wilander, on rejoue le point". Ovation du Central. "Exceptionnel, on n'a jamais vu ça !", s'enthousiasme au micro Jean-Paul Loth.
Effectivement, on n'a jamais vu ça. Pas dans une demi-finale de Grand Chelem. De la part d'un gamin qui vient de se qualifier à 17 ans pour sa première grande finale. Tout le monde est cloué par le fair-play de Wilander mais, pour lui, cela relevait de l'évidence. Question d'éducation. De conscience, aussi.
"Je n'avais pas le choix, assure-t-il. Sa balle était clairement sur la ligne. C'était tellement évident. D'ailleurs, c'était 30-40 et si vous regardez les images, après son coup droit, je me dirige spontanément vers le côté droit, celui de "l'égalité". Je ne voulais pas gagner sur une erreur d'arbitrage. Les gens ont dit 'quel fair-play !'. Ils étaient surpris, presque choqués. Je voyais les gens dans les premières rangées. Pour eux, le match était terminé et puis ils se sont tous regardés quand Jacques Dorfmann a fait son annonce. Mais pour moi, c'était une évidence."
Cela n'en restait pas moins un risque colossal. Il ne menait pas 5-1 dans ce 4e set. Tout pouvait encore basculer. "On ne sait jamais ce qui peut arriver et c'est ce qui rend plus courageux encore sa décision", selon José Luis Clerc. "Évidemment, si j'avais perdu le match..., sourit aujourd'hui Mats. Je me souviens que mes deux frères étaient venus de Suède pour voir la demi-finale. Quand ils m'ont rejoint dans le vestiaire après la rencontre, ils m'ont attrapé et collé contre le mur en me disant : 'Mais bordel, qu'est-ce que tu as foutu ?' J'étais là, 'OK, désolé les gars'. Mais ils étaient très fiers de moi, bien sûr."
Le match s'achève, pour de bon cette fois, une poignée de secondes plus tard. "José Luis était tellement sous le choc que, sur le point suivant, il a fait n'importe quoi", reprend Wilander, qui était sûr de son fait : "De toute façon, j'étais convaincu de gagner. J'étais plus fort que José Luis, je le sentais. Même s'il y avait eu un cinquième set, je n'aurais pas perdu." Quand on lui rapporte ces propos quarante ans plus tard, l'Argentin fait mine d'être choqué. "Qu'est-ce qu'il en sait ? On ne sait jamais !" Puis il rit. Même vaincu, ce match reste un des plus grands souvenirs de sa carrière grâce au geste chevaleresque de son bourreau :
"Depuis ce jour, Mats est mon frère. Je le considère comme ça. Imaginez, faire ça, à 17 ans. Je suis très heureux de voir ce grand poster ici, à Roland-Garros, qui retrace cette scène. Ça veut dire qu'elle est entrée dans l'histoire du tournoi. Je n'ai aucun regret sur ce match. J'ai juste envie de dire merci. Malgré la défaite, ça reste un très bon souvenir. Je suis fier d'être l'ami de Mats. Vous savez, il était un grand champion. Un très grand joueur de tennis. Mais il est encore plus grand en tant que personne qu'en tant que joueur de tennis."
Wilander, lui, a une théorie. "Je n'en suis pas sûr et je n'en ai jamais parlé avec lui (Dorfmann est décédé en 2017), mais je pense qu'après le départ de Borg, Jacques était très content d'avoir un autre Suédois en finale plutôt que deux Argentins. C'était la belle histoire. Alors il s'est un peu précipité. Mais je ne sais pas."
Son comportement va en tout cas le figer dans la légende. Ce geste, toujours considéré comme le plus fair-play jamais vu dans un match de cette envergure, installe son image de "nice guy". "De tout ce que j'ai pu faire dans ma carrière, c'est, de loin, ce qui m'a le plus servi, estime-t-il. Les gens m'ont considéré d'une autre manière que tous les autres champions. Parce qu'il y avait pour moi plus important que la victoire. Gagner, c'est secondaire. La façon dont tu te comportes, la façon dont tu accomplis les choses, tout cela comptait sans doute plus pour moi que pour la plupart des autres joueurs. J'ai gagné beaucoup de prix divers pour ce geste, des prix pour la sportivité, le fair-play et même un pour la paix ! Cette séquence m'a conforté dans la manière dont je devais me comporter sur un court de tennis."
Wilander sur le fair-play et la bonne humeur : "C'était dans ma nature !"
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Le poster de Vilas dans sa chambre
Si tout Roland-Garros ne parle que de son attitude, le voilà accessoirement en finale, avec la possibilité de devenir le plus jeune vainqueur de l'histoire du Grand Chelem. Mais il peine toujours à se forger une conviction. "Franchement, même après avoir battu Lendl, Gerulaitis en quart et Clerc en demie, je ne pensais pas que je gagnerais le tournoi parce que Guillermo Vilas était toujours là", lance-t-il sans bluffer.
Un mois plus tôt, l'Argentin, légende de la terre battue, a dominé l'adolescent à Madrid. Pour ce dernier, retrouver le taureau Guillermo en finale à Paris a quelque chose de surréaliste. "Pour tout vous dire, j'avais même un poster de Vilas dans ma chambre pendant ce Roland-Garros, se marre Mats. Il était le Nadal du début des années 80. Beaucoup de lift, de top spin, tellement de puissance. C'était un phénomène physique pour l'époque."
Alors, le samedi soir, veille de la finale, seul dans sa chambre d'hôtel, il s'imagine perdant. "Je me souviens que Joakim Nystrom, mon meilleur ami à l'époque et toujours aujourd'hui, m'a appelé la veille de la finale pour me demander ce que j'étais en train de faire. J'étais en train de préparer mon discours de finaliste après ma défaite. Je n'avais jamais fait de speech devant autant de monde ni devant personne d'ailleurs. Donc je voulais juste trouver quelque chose à raconter."
Il le jure, lorsqu'il est rentré sur le court ce dimanche 6 juin 1982, son seul objectif "était de prendre au moins un jeu par set. Et j'en ai gagné un dans la première manche (perdue 6-1), donc j'étais content !" A l'écouter, il n'était pas vraiment habité par une foi inébranlable. "Je n'ai jamais vraiment cru que j'allais gagner Roland-Garros jusqu'à la toute dernière frappe. Si vous regardez ma célébration, c'était 'OK merci beaucoup', puis je suis retourné m'asseoir. Ce n'est que lors de l'interview que j'ai commencé à réaliser ce qui était en train de se passer, parce que le mec me demandait ce que ça me faisait d'avoir gagné Roland-Garros."
Cette finale, disons-le clairement, est une purge. A l'époque, en dehors de joueurs comme Lendl ou Clerc, le tennis sur terre battue s'apparente à un jeu d'usure, où le but n'est pas tant de faire le point que de ne pas être le premier à le perdre. Les échanges de 30, 40 ou 50 coups de raquette sont la norme, pas l'exception. Certains s'en offusquent déjà en ces temps-là, mais, aujourd'hui, elle est même quasiment irregardable.
"Regarder ce match, ça devait être un calvaire pour le public mais, franchement, je n'en avais rien à foutre !", témoigne Wilander. Quatre heures et quarante-deux minutes pour quatre sets. Et encore, avec un 6-1 et un 6-0 dans l'affaire. C'est toujours la plus longue finale de l'histoire de Roland-Garros.
Mats Wilander et Guillermo Vilas lors de Roland-Garros 1982
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Après avoir pris le bouillon dans le premier set, le Scandinave fait basculer cette finale lors d'une interminable deuxième manche, arrachée au bout d'une heure et demie au tie-break alors que Vilas a eu une balle de deux sets zéro. La suite ? Une sorte de grand flou. "Sincèrement, je ne me souviens presque pas des deux sets suivants, avoue Wilander. Je me rappelle juste que Vilas a commencé à trembler comme jamais je ne l'avais vu trembler. Il était tellement tendu. Donc j'ai commencé à comprendre qu'il allait passer à côté de sa finale et ça m'a donné des ailes. Je me suis senti libre, je suis venu davantage vers l'avant."
Guillermo Vilas s'est consumé. La chaleur, l'humidité (un orage terrible finira par éclater, interrompant la partie) et Wilander ont eu raison de lui. "Mats était infernal, sourit José Luis Clerc. Vous frappiez 20 fois, il ramenait 20 fois. 30 fois, il ramenait 30 fois. Et vous finissiez par rater. C'était un mur". Wilander a compris qu'il tenait son adversaire quand il l'a vu changer plusieurs fois de chaussettes : "Il transpirait énormément, ça m'a marqué. Je le regardais au changement de côté et il suait, changeait tout le temps de chaussettes. Moi, je transpirais très peu. Je ne venais qu'avec un t-shirt sur le court. Puis j'ai vu Guillermo regarder de plus en plus sa box, lui parler. Et j'ai compris qu'il allait 'choker'".
Le soir est presque là lorsque d'un dernier revers gagnant, "Junior" comme l'appelleront désormais systématiquement deux de ses victimes, Gerulaitis et Clerc, achève la bête blessée Vilas. La concurrence n'a rien compris de ce qui vient de lui arriver. Pas sûr que le jeune Mats ait tout saisi non plus. Lui le naïf, trop humble pour s'imaginer le plus fort. Sa force, ce fut une forme d'insouciance, dont il n'a saisi l'importance que bien plus tard. "Je crois que, comme Becker à Wimbledon trois ans plus tard, je n'avais aucune crainte face à ce qui m'était inconnu", glisse-t-il.
Mats Wilander, vainqueur de Guillermo Vilas en finale de Roland-Garros en 1982.
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Le mec bien dont tout le monde voudrait être le pote
Michael Chang battra son record de précocité en 1989, toujours à Roland-Garros, mais avec trois vainqueurs de moins de 18 ans en Grand Chelem, les années 80 restent une époque à part. Depuis 1990, un seul tournoi du Grand Chelem a été enlevé par un joueur de moins de 20 ans, à Roland-Garros en 2005 avec Rafael Nadal.
"Les temps ont changé, résume Wilander. Bien sûr, la dimension physique du jeu n'a plus rien à voir, donc c'est plus difficile pour les jeunes. Mais je crois aussi qu'il y a une question de maturité. Humainement et tennistiquement. Aujourd'hui, les jeunes sont 'sur-coachés' dès le plus jeune âge. Tactiquement, ils manquent d'indépendance et, sur le court, ils sont souvent incapables de trouver des solutions par eux-mêmes. Nous, nous étions coachés bien sûr, mais on devait surtout se démerder pour nous en sortir par nous-mêmes."
Après son double triomphe parisien, celui du jeune champion et celui du jeune homme modèle de fair-play, Mats Wilander doit assumer toutes les étiquettes. Le nouveau Borg, plus que jamais. Le gendre idéal. Le petit copain parfait. Le mec bien dont tout le monde voudrait être le pote.
Peut-être que José Luis Clerc a dit l'essentiel. Avec sept titres du Grand Chelem, un Petit Chelem et l'accession à la place de numéro un mondial, le Suédois a donné des lendemains à son inattendu sacre du printemps 1982. Une carrière prolifique qui lui vaut une place de choix dans la légende de son sport. Mais Wilander, c'était autre chose. Juste un mec bien. Sa soif de victoire n'était pas négligeable. Mais il n'y sacrifierait jamais ses principes et sa conception du rapport humain. D'ailleurs, il se surprend presque lui-même quand on lui demande laquelle de ses trois victoires à Roland-Garros a généré la fiesta la plus mémorable. Il réfléchit, puis : "Ma plus belle fête ? C'était après avoir perdu en finale contre Noah."