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Les grands récits - Héros improbables : La semaine sainte de Roberto Carretero

La semaine sainte de Roberto Carretero

Le 23/01/2018 à 09:53Mis à jour Le 30/03/2018 à 14:18

Mai 1996. Roberto Carretero, 143e au classement ATP, cause une des plus grandes sensations de l'histoire du tennis en remportant le Super 9 (ancienne appellation du Masters 1000) de Hambourg. Huit jours sur un nuage pour un coup d'éclat improbable, qui marquera le sommet d'une trajectoire par ailleurs très contrariée.

Chaque mardi, Les Grands Récits vous proposent de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, les six premiers volets seront consacrés aux héros improbables ayant brillé à contre-emploi, là et où on ne les attendait pas. Troisième volet consacré à Roberto Carretero.


L'Everest au milieu d'un plat désert. Roberto Carretero s'est peut-être souvent demandé comment il avait pu connaitre un tel moment de gloire. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Ou peut-être n'a-t-il jamais cherché à comprendre. Après tout, à quoi bon rationnaliser l'invraisemblable ? Reste cette parenthèse dorée qui n'appartient qu'à lui. Une semaine pour faire une carrière. Une semaine pour écrire, à sa singulière manière, une petite page de l'histoire de son sport.

Avant d'arriver à Hambourg, en mai 1996, Roberto Carretero n'était rien. Après ça, il ne sera plus grand-chose. Mais là-bas, il n'y en eut que pour lui. Lui, le simple figurant du tennis mondial, soudain propulsé meilleur acteur. Quand il soulève la coupe au milieu du Rothenbaum Stadium ce 12 mai, le Madrilène ne mesure probablement pas tout à fait le caractère unique de sa performance.

143e mondial, il est le joueur le plus mal classé à remporter un Super 9, l'ancien nom des Masters 1000, catégorie de tournoi créée six ans plus tôt. 21 années plus tard, personne n'a battu son record. "C'était un sentiment unique pour moi, et je dis unique, car malheureusement, c'était la première et dernière victoire en ce qui me concerne", nous a-t-il confié entre fierté et nostalgie.

Un cador chez les juniors

Il n'était pourtant pas totalement inconnu, Roberto. Il avait même été un des plus grands espoirs du tennis espagnol. En 1993, chez les juniors, il casse la baraque. Finaliste de l'Orange Bowl, il remporte surtout le titre à Roland-Garros, 24 heures seulement avant le premier sacre, chez les grands, de Sergi Bruguera. Un jour, se dit-on, son tour viendra peut-être de hisser la Coupe des Mousquetaires.

Mais son passage chez les pros s'avère compliqué. Euphémisme. Fin 1995, après deux saisons sur le grand circuit, il n'a gagné que quatre matches, dont... trois à Barcelone. Même sur le circuit Challenger, il peine à obtenir des résultats significatifs.

Au début du printemps 1996, pourtant, un frémissement. En trois tournois sur terre battue, à Estoril, Barcelone et Munich, il passe à chaque fois le premier tour et cumule autant de victoires en trois semaines (quatre) que lors des deux années précédentes. C'est sur cette dynamique plutôt favorable qu'il débarque à Hambourg.

"J'avais fait du bon boulot, je jouais bien, mais évidemment pas au point d'imaginer que je pourrais gagner un Super 9", sourit-il. A 20 ans, il n'en demande pas tant et lorsqu'il parvient à s'extirper des qualifications en Allemagne, c'est déjà une façon pour lui de toucher le gros lot. La suite tient du conte de fées.

Roberto Carretero en 1996.

Roberto Carretero en 1996.Getty Images

Alignement des étoiles

Son histoire hambourgeoise est d'autant plus dingue qu'elle aurait pu s'arrêter dès le 1er tour, dans l'anonymat le plus complet. Son premier adversaire, Jordi Arrese, est une de ses bêtes noires. Ils se sont déjà croisés quatre fois, pour autant de défaites de Roberto Carretero. Cette fois encore, le coup(eret) passe près, puisqu'il doit effacer trois balles de match avant de s'imposer 7-6 au troisième set. "Peut-être que les étoiles ont commencé à s'aligner dès ce match", dit-il aujourd'hui.

Libéré par cette victoire initiale, le jeune Castillan va désormais flotter sur son petit nuage pour produire le tennis de sa vie. Expression toute faite, facile, mais dans son cas, c'est tout sauf une image. En matière de tennis, sa vie va durer une semaine. Lors des deux tours suivants, face à deux membres du Top 20, il ne perd que... six jeux. C'est d'abord Malivai Washington, 16e mondial et futur finaliste de Wimbledon deux mois plus tard, qui est dépecé : 6-1, 6-0. "Sans aucun doute le meilleur match de ma carrière", assure-t-il. Si parfait, qu'au-delà du score, il se souvient même de la durée : "47 minutes. Tout s'est déroulé à la perfection du début à la fin."

Dans la foulée, Arnaud Boetsch, numéro 13 à l'ATP, est croqué à son tour, même si le Français "résiste" un peu mieux que l'Américain : 6-4, 6-1. "Un match totalement maîtrisé, très sérieux, j'ai toujours eu le contrôle", souffle la tornade espagnole. Nous sommes alors jeudi soir, Roberto Carretero est en quarts de finale et son nom commence à revenir dans les conversations. "A ce moment-là, oui, j'avais déjà en tête de gagner le titre", avoue Roberto. Il y croit d'autant plus que le tournoi, déjà privé d'une bonne moitié du Top 10 (Sampras, Agassi, Muster, Chang ou Enqvist ne sont pas là) vient d'être décapité par l'élimination de la tête de série numéro un et idole locale, Boris Becker.

Pour Carretero, c'est une aubaine. Il devait affronter Becker en quarts de finale. Le voilà finalement face à son bourreau, l'Autrichien Gilbert Schaller. On ne saura jamais quelle aurait été la fin de l'histoire si le Madrilène avait dû croiser Boum Boum, mais sur le coup, il n'était pas convaincu de gagner au change. Schaller, besogneux mais robuste, a tout du briseur de rêve idéal. Pénible à jouer au possible, difficile à déborder et lui aussi en pleine bourre après la victoire de sa vie...

Au cours de sa folle cavalcade, Roberto Carretero aura battu des joueurs plus huppés que Schaller, mais ce match entre outsiders qui, soudain, semblaient face à une obligation de victoire, reste pour lui une référence. Il surmonte la perte du premier set, une première pour lui dans ce tournoi, et l'emporte finalement 4-6, 6-4, 6-4. "Physiquement et mentalement, ça avait été très dur, rappelle-t-il. Pour moi, c'était une victoire très méritante, peut-être celle dont je suis le plus fier."

Kafel, sa plus belle prise

Pour la première fois depuis les Juniors, le voilà dans le dernier carré d'un tournoi. Il est la coqueluche du public hambourgeois, la "feel good story" du moment. Pour autant, son triomphe final apparait toujours hautement improbable. Des quatre derniers prétendants, il est de très, très loin le mois huppé. Tout le monde s'attend d'ailleurs à une finale entre Evgueni Kafelnikov et Marcelo Rios. Le premier, N.5 mondial, fait office de grand favori après avoir sorti Moya et Bruguera. Le second est l'homme qui monte. Il s'apprête à intégrer pour la première fois le Top 10. Tout faux. L'un comme l'autre vont tomber en demies, face à Carretero et Alex Corretja, les deux Espagnols.

Face à Kafelnikov, Roberto continue de bluffer tout le monde. Après un premier set accroché, il écœure complètement le Russe, battu 7-5, 6-2. "Je n'ai jamais vu quelqu'un avec une frappe aussi lourde", dira le Russe tout estourbi qui, quatre semaines plus tard, remportera Roland-Garros. Pour la première fois de sa carrière, Carretero bat un membre du Top 10. Il ne le sait pas encore, mais ce sera aussi la seule fois.

La dernière marche va lui permettre de boucler la boucle. Comme au premier tour, il fait face à un compatriote. Si Corretja est retombé à la 66e place mondiale, il vaut intrinsèquement beaucoup mieux que son classement. A 20 ans, en 1994, il caressait déjà le Top 20. Il a déjà gagné un titre, joué plusieurs finales. Un monde sépare les deux hommes.

Pour le mesurer, il suffit d'intégrer un élément : ce dimanche 12 mai 1996, Roberto Carretero va disputer le premier match de sa carrière en trois sets gagnants. Il n'a jamais mis les pieds dans un tournoi du Grand Chelem, ni en Coupe Davis et encore moins dans une finale de Super 9. Sacré défi, y compris au plan physique, puisqu'il s'apprête à jouer son neuvième match en dix jours.

Alex Corretja et Roberto Carretero après la finale du Super 9 de Hambourg en 1996.

Alex Corretja et Roberto Carretero après la finale du Super 9 de Hambourg en 1996.Getty Images

De Juan Carlos à la retraite

Quand le premier set lui glisse entre les doigts, on se dit qu'il n'écrira pas son conte de fées jusqu'à la dernière page. "Alex a très bien joué dans le premier set, se souvient-il, mais je savais aussi qu'il n'était pas à son meilleur niveau et qu'il était possible de le faire douter". Bingo. Dans les trois sets suivants, Carretero prend le dessus pour s'imposer 2-6, 6-4, 6-4, 6-4, malgré une tension légitime à l'approche de la victoire. "Dans le quatrième set, explique-t-il, j'ai commencé à avoir des crampes de stress, mais je suis resté agressif jusqu'au bout et ça m'a permis de gagner".

C'est son jour de gloire. Cela aurait pu, aurait dû être le point de départ de sa carrière. A 20 ans, Roberto Carretero avait tout pour surfer sur cette vague. Rien qu'avec son coup droit lourd comme la mort et ses cuisses si épaisses qu'elles auraient rendu Guillermo Vilas jaloux, il y avait de quoi faire du grabuge. Mais derrière, ce sera le vide abyssal. Il ne remportera plus le moindre titre. Ne jouera plus une seule finale.

En réalité, après son triomphe à Hambourg, qui lui vaudra quand même une rencontre avec le roi Juan Carlos, il ne remportera plus qu'un seul match sur le circuit principal en 1996 et même pas une dizaine d'ici la fin de sa carrière. Ses gains en carrière en simple s'élèvent à 670 000 dollars. Dont 320 000 sur ce seul tournoi de Hambourg. 45% de son pécule en une semaine. A peine croyable. En 2001, à 25 ans, Carretero a pris sa retraite. "J'ai connu beaucoup de blessures, raconte-t-il, notamment mon épaule droite, qui m'a toujours causé beaucoup de soucis depuis mes 13 ans. Je me suis fait opérer deux fois, mais sans résoudre le problème. Puis j'ai eu une pubalgie, une autre opération au pied..."

Roberto Carretero en 1997. Ses courtes obligations militaires l'ont obligé à se couper les cheveux.

Roberto Carretero en 1997. Ses courtes obligations militaires l'ont obligé à se couper les cheveux.Imago

Mais il avoue aussi avoir eu du mal avec l'aspect mental de son métier, comme s'il n'avait jamais pu surmonter l'énormité de ce qu'il avait vécu à Hambourg durant cette semaine sainte. Comme s'il lui fallait payer (chèrement) le prix de son bonheur allemand, toute forme de réussite l'a abandonné après ça. Ses malheurs ont commencé deux jours après la finale contre Corretja. Désormais 58e mondial (ce sera son sommet), il se rend à Rome pour affronter Mark Philippoussis au premier tour. Là, il est attendu. Par le public, les médias, les autres joueurs. Retour sur terre douloureux. Ce match, il va le perdre et cette défaite va lui faire mal.

" Contre Philippoussis, c'était un match incroyable. Je perds 7-6 au troisième set. C'était dur, terrible de perdre ce match-là et je me dis que, si je l'avais gagné, tout aurait peut-être été différent. "

Le syndrome Cendrillon

Des revers cruels, Roberto Carretero va en avaler quelques-uns. Il perdra, un à un, tous les matches qui auraient pu maintenir sa dynamique ou la relancer. Après Rome, il cède en cinq sets au premier tour de Roland-Garros contre Kucera. Dans la foulée, il perd 7-6 au troisième d'entrée à Bologne. En sept mois, il va perdre cinq matches au jeu décisif du dernier set. Sa folle confiance hambourgeoise reposait sur une douce euphorie qu'il n'a pu solidifier, structurer. La magie ne dure qu'un temps. Tel Cendrillon, quand minuit a sonné, son carrosse est redevenu citrouille.

Sa drôle de carrière, qui ne ressemble à aucune autre - Combien de joueurs remportent un Masters 1000 en étant aussi mal classé ? Aucun. Combien de joueurs alignent plus de 20% de leurs victoires en carrière en une seule semaine ? Aucun. Combien de joueurs prennent leur retraite à 25 ans ? Pas beaucoup, heureusement - lui a appris une forme de fatalisme. "Je ne parlerais pas de frustration, nous dit-il, mais j'aurais juste voulu donner le meilleur de moi-même pendant plusieurs années. A cause des blessures, ça n'a pas été possible, alors j'ai fait ce que j'ai pu". Il l'avoue quand même, il échangerait son titre à Hambourg pour une carrière plus longue de dix ans.

Une fois les raquettes rangées, il ouvrira une académie de tennis avec Carlos Moya, qui devra malheureusement fermer faute de moyens. Il est également consultant pour la télé espagnole depuis des années. Sa façon de prolonger sa passion de ce jeu qu'il n'a pu assouvir.

L'histoire de Roberto Carretero fait un peu penser à celle de ces chanteurs qui sortent un tube imparable, de ceux qui vous portent tout un été, avant de disparaitre pour de bon. Mais au moins ont-ils vécu et laissé ça. Son histoire, entre conte de fées et naufrage, est de celles qui se racontent encore vingt ans après. Après tout, ce n'est déjà pas si mal.

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