La contreuse face à l'attaquante. La terrienne face à la spécialiste des surfaces rapides. La droitière au revers à deux mains face à la gauchère au revers à une main. La pin-up aux nerfs d'acier face à l'athlète musculeuse au tempérament volcanique. L'effigie de la féminité face à la militante de la cause lesbienne. La petite fiancée de l'Amérique et l'enfant du communisme.
A part le noir et le blanc, impossible de faire plus dissemblables que Chris Evert et Martina Navratilova. Ces deux-là étaient faites pour se croiser un jour à peu près autant que le soleil et la lune. La vie a tout fait pour les séparer. Le sport s'est chargé de les réunir pour en faire les deux plus grandes rivales de l'histoire du tennis, hommes et femmes confondus. Par le nombre de matches joués, c'est une certitude. Et plus encore par leur qualité, leur étirement dans le temps, leur dimension symbolique et leurs enjeux colossaux. Une rivalité magnifiée par leurs différences mais également par leur amitié non feinte, qui en a été l'une des plus étonnantes singularités.

Martina Navratilova, Chris Evert. Même rivales, elles demeuraient complices, comme ici en finale de Wimbledon, en 1978.

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Omnisport
Les Grands Récits : L'intégrale, épisode par épisode
31/12/2018 À 13:43
Elles avaient tout pour se détester. Elles se sont toujours appréciées (ou presque...) et même franchement adorées, au-delà peut-être du raisonnable. Point après point, match après match, elles n'ont eu de cesse de se tirer mutuellement vers le haut jusqu'à exploiter la quintessence absolue de leur potentiel, marquant ainsi profondément l'histoire de leur sport peut-être comme aucune autre joueuse. Et elles l'ont fait en toute connivence, conscientes d'être unies à jamais par leur légende commune. "Gagner un Grand Chelem sans battre Martina, ça a un goût fade", avait déclaré Evert dans un entretien à Tennis Magazine en 1985. "Le jour où Chris partira, je la suivrai", avait renchéri Navratilova.
Finalement, lorsque Evert est partie en 1989, Martina a continué quelques années de plus, le temps de gagner encore un Grand Chelem – Wimbledon 1990 - et de la rejoindre ainsi au nombre de titres majeurs remportés (18). Mais elle n'a plus jamais vraiment été la même. Navratilova sans Evert, Evert sans Navratilova, c'est un peu comme un jour sans pain. Ça a moins de sens. Et surtout moins de sel. Chacune d'elle est constituante de ce qu'est l'autre.

Navratilova - Evert, la rivalité aux 80 matches.

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592 semaines n°1, 334 titres en simple

La rivalité Evert-Navratilova, ce sont d'abord des chiffres, vertigineux. Elle s'étend sur plus de 15 ans, entre leur premier duel à Akron, le 22 mars 1973, et le dernier à Chicago, le 14 novembre 1988. Dans l'intervalle, un total de 80 rencontres (43-37 pour Martina), dont 22 en Grand Chelem (14-8). 60 finales (36-24), dont 14 de Grand Chelem (10-4). Des chiffres qui auraient pu être plus impressionnants encore si elles n'avaient pas été privées pendant quelques années de Roland-Garros (en raison de leur participation aux Intervilles américains) et si elles s'étaient rendues plus souvent en Australie.
Mais c'est surtout conjointement que les deux joueuses ont exercé une hégémonie inédite – en tout cas par sa longévité - sur le circuit féminin. A partir de l'instauration du classement WTA, en novembre 1975, jusqu'à août 1987, elles se sont partagé la 1re place mondiale pendant quasiment 12 ans, une dyarchie seulement interrompue durant 21 semaines par Tracy Austin en 1980, et deux en 1976 par Evonne Goolagong. Et encore, le règne très éphémère de cette dernière a été proclamé a posteriori, 30 ans plus tard, après la reconnaissance par la WTA d'une erreur dans les calculs.
Ces derniers avaient beau être un peu nébuleux à l'époque, nul(le) n'aurait su contester la domination outrancière du duo infernal. Un tandem qui, au total, a cumulé 592 semaines sur le trône (332 pour Navratilova, 260 pour Evert) et collecté 334 titres en simple (167-157). Dont, on l'a dit, 36 du Grand Chelem. Et 19 sur 20 entre l'Open d'Australie 1981 et l'US Open 1986, l'apogée de leur domination (surtout celle de Navratilova).
Ce fut, pourtant, au sortir d'une période où beaucoup pensaient qu'elles allaient se faire chasser par les jeunes, les Tracy Austin, Hana Mandlikova, voire Andrea Jaeger. Mais non. L'une après l'autre, toutes les suppléantes annoncées ont fini par plier sous le poids de leur charisme effrayant, perturbées par des problèmes physiques, des soucis personnels ou tout simplement découragées par l'adversité, ou ravagées par la pression.
Elles ont dû se contenter des miettes, quand les deux stars étaient diminuées, ou absentes, comme ce Roland-Garros 1978 remporté par Virginia Ruzici qui n'a jamais battu ni Evert (23 défaites), ni Navratilova (12 défaites). "Elles étaient des championnes extraordinaires, animées par un désir énorme de marquer l'histoire, témoigne la Roumaine, désormais agent de Simona Halep. Elles étaient plus fortes tennistiquement, bien sûr, mais aussi psychologiquement. J'ai eu quelques occasions de les battre. A chaque fois, j'ai faibli sur la fin. Face à elles, c'était plus compliqué de conclure..."
Le "NavratilEvert", lui, n'a jamais déraillé. Parce qu'il était sûr de sa force, et parce qu'il a toujours su se réinventer, jusqu'à ce que l'usure du temps ne finisse par se faire sentir. Enfin.

Septembre 1970 : Evert débarque en même temps que le circuit féminin

Quelle empreinte aurait laissé chacune des deux joueuses si sa consœur n'avait pas existé ? On ne le saura jamais tant leurs destinées, justement, se confondent. Celle de Chris Evert semblait toute tracée. Biberonnée au tennis sur les courts du Holiday Parks de Fort Lauderdale, une académie de renom que son père a dirigée pendant près de 50 ans, Chris, plus âgée de deux ans, est aussi arrivée deux ans plus tôt sur le circuit, en 1971, à 16 ans.

Chris Evert et son père, Jimmy, en 1972.

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Quelques mois auparavant, en septembre 1970, elle frappe un premier gros coup, presque par accident. Alors qu'elle vient d'être sacrée championne des Etats-Unis des 16 ans et moins, la Floridienne est contactée par le promoteur d'un tournoi sur invitation disputé à Charlotte, sur terre battue. Clifford Brown a des soucis pour compléter son plateau. Inviter cette jeune inconnue parmi les meilleures professionnelles est un sacré pari. La légende raconte d'ailleurs que Colette Evert, en préparant la valise de sa fille, ne lui glisse qu'une seule tenue de rechange, persuadée que cela suffira. Pas de bol : en Caroline du Nord, Chris fait sensation en dominant Françoise Dürr (6-1, 6-0) puis surtout Margaret Court (7-6, 7-6), qui vient juste de boucler le Grand Chelem. Le tout à 15 ans !
Cette performance fait l'effet d'une déflagration. D'autant que par une drôle de coïncidence, elle a lieu au moment même où Billie Jean King, avec ses huit collègues du "Original 9", fonde le Virginia Slims, le tout premier circuit féminin. Lorsque Evert débarque un an plus tard pour jouer son premier Grand Chelem à l'US Open 1971, King supervise son parcours, là encore étonnant puisque l'adolescente, avec sa somptueuse robe blanche en dentelle, atteint les demi-finales en sauvant six balles de match au 2e tour.
BJK est intéressée, pas seulement parce que c'est elle qui attend Evert au tournant du dernier carré. Surtout parce qu'elle voit en sa compatriote une poule aux œufs d'or. Celle qui va devenir la première vraie star du tennis féminin, un demi-siècle après Suzanne Lenglen mais en beaucoup plus médiatisée et surtout beaucoup mieux payée. Celle qui va, en quelque sorte, récolter les fruits de son long combat.

Chris Evert et sa fameuse robe en dentelle blanche.

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Février 1973 : La grande première

Au même moment, Martina Navratilova n'est encore rien du tout. Elle n'a que très peu l'autorisation de franchir le rideau de fer et se contente de peaufiner les contours de son talent naissant sur les courts du club de Revnice, dans la banlieue de Prague, où jouent occasionnellement sa mère et aussi son beau-père, qui lui a donné son nom de famille après que son père biologique a disparu dans la nature – et fini par se suicider quelques années plus tard.
L'inverse n'est évidemment pas vrai mais Martina connaît déjà Chris. Sa future rivale, dont l'image de poupée de cire commence à faire le tour du monde, figure en poster sur les murs de son club. A chaque fois qu'elle passe devant, Martina a les yeux de Chimène pour celle qui incarne à ses yeux tout à la fois un idéal de beauté, une perfection tennistique et un eldorado existentiel, de l'autre côté de l'Atlantique.
Cet océan, elle le traverse pour la première fois en février 1973, moment de son passage chez les professionnelles (à 16 ans), avec une tournée américaine qui l'amène dès la première étape à jouer un tournoi à Hallandale Beach, un quartier de Fort Lauderdale. C'est là, dans le fief de Chris, qu'a lieu la première rencontre entre les deux légendes, racontée par la journaliste américaine Johnette Howard dans le livre qu'elle leur a consacré ("Les Rivales") : "Quand Martina est arrivée au club, Chris était là en train de jouer au backgammon avec le juge-arbitre. Au moment où elle l'a vue, elle était bouche bée, stupéfaite. Et à son grand étonnement, Chris l'a non seulement vue aussi, mais elle lui a adressé un petit signe de tête."
"J'étais tétanisée, fascinée par elle, lui a ensuite raconté la Praguoise. Chris, pour moi, c'était une déesse, qui défiait déjà les meilleures du monde. Avant même de la rencontrer, elle représentait tout ce que j'admirais dans ce pays des Etats-Unis : la liberté, le style, le sport, l'argent..."

Chris Evert, la petite fille modèle de l'Amérique. Ici en 1971, devant la St. Thomas Aquinas High School, à Fort Lauderdale.

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Un mois plus tard a lieu ce fameux premier match, à Akron (Ohio), dans un certain anonymat. Evert le remporte en deux sets (7-6, 6-3), un score honorable pour Navratilova mais qui reflète la nette domination de l'aînée au début de leur rivalité. Cette dernière remporte en effet leurs cinq premiers duels et creuse un écart jusqu'à + 17 au bout de cinq ans. Malgré tout, elle est sur ses gardes. "J'avais cette sensation, confiera-t-elle, de rencontrer pour la première fois une joueuse plus talentueuse que moi."
Mais le talent, pour l'instant, ne suffit pas. Là où Chris fait preuve d'un professionnalisme exemplaire, Martina, elle, se disperse un peu. Grisée par ses premiers mois de semi-liberté aux Etats-Unis, où se disputent la plupart des tournois de la Fédération internationale – les seuls qu'elle a pour l'instant le droit de disputer -, elle se goinfre de burgers et d'ice-creams avec les 17 dollars d'allocation quotidienne qui lui sont "généreusement" attribués (en tout et pour tout) par la Fédération tchécoslovaque, laquelle continue de la surveiller étroitement et ponctionne le reste de ses gains. Résultat, au bout de ses deux premières saisons, elle n'a remporté qu'un tournoi. Mais elle a pris 10 kilos...

Roland-Garros 1975 : Plateau de fromages et bouteilles de vin

De l'extérieur, Evert et Navratilova ont un fonctionnement opposé. Sur le court, c'est encore plus flagrant. Evert et ses tenues affriolantes, ses coiffures impeccables, ses ongles vernis et ce comportement mutique seulement troublé, dans ses moments d'agacement, par un soupir d'exaspération accompagné d'un regard de feu. Navratilova et son apparence plus débraillée, ses cheveux en pétard, son tempérament agité et son émotivité à fleur de peau. Leurs jeux, en revanche, s'emboîtent parfaitement. Chacun de leur point fort magnifie celui de l'autre. Chacun de leur point faible est exploité par l'autre. Chacune est rentrée dans le cerveau de l'autre.

Martina Navratilova en 1975

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En réalité, elles ont davantage de points communs qu'on veut bien le croire. Surtout, elles se vouent très vite une forme d'admiration mutuelle. Parce que chacune semble posséder ce qui manque à l'autre. Chris incarne tout ce que Martina voudrait être. De son côté, Martina a cette pulsion de vie et cet esprit rebelle auxquels Chris, elle aussi marquée de près par ses parents, aspire également. Martina, tellement seule à ses débuts qu'elle en vient à enlacer un pylône lumineux sur le court juste après avoir conquis son premier titre à Orlando en 1974, s'appuie sur Chris pour étendre son cercle d'amis. Chris, elle, s'appuie sur Martina pour sortir de sa réserve naturelle.
Rapidement, les deux jeunes femmes deviennent donc copines et même partenaires de double. Elles ne se rencontrent quasiment plus qu'en finale et se retrouvent souvent seule à seule dans les vestiaires. Cela les rapproche, à une époque où l'on ne voyage pas (encore) avec une armée de gens, où les portables n'existent pas et où il faut donc bien sociabiliser pour s'occuper. Alors, Chris et Martina mangent, s'entraînent et rigolent ensemble. Et, à la fin, elles se disputent la coupe. La gagnante est la première à réconforter la perdante.
Dans ce cheminement commun, le tournoi de Roland-Garros 1975 marque une étape importante. Non seulement elles s'y affrontent pour la première fois en finale de Grand Chelem (victoire de Chris en trois manches) mais elles s'y imposent aussi en double. Pendant toute la quinzaine, elles sont inséparables. Martina, de plus en plus frondeuse, a déserté l'hôtel officiel de sa Fédération pour prendre ses quartiers dans le même que Chris, au PLM-Saint-Jacques.
C'est au bar de cet hôtel haut de gamme du 14e arrondissement que le journaliste Alain Deflassieux effectue une rare interview commune des deux joueuses, pour le compte du magazine Tennis de France. Ce jour-là, il comprend à quel point la relation unissant les deux championnes va bien au-delà du sport. "La veille, elles avaient fait un room-service dans la chambre de Chris en commandant les meilleures bouteilles de vin et le plus grand assortiment possible de fromages, raconte celui qui a ensuite longtemps travaillé à L'Equipe. Elles riaient de bon cœur en me racontant ça. Leur amitié, ou plus exactement leur complicité, crevait les yeux."

US Open 1976 : le temps des premiers orages

Une amitié qui, même vue par le prisme de l'époque, a quelque chose de miraculeux. Logiquement, elle ne résiste pas au passage de quelques orages. Le premier survient en 1976 quand Chris décide avant l'US Open de mettre un terme à leur partenariat en double, alors qu'elles viennent pourtant de remporter à Wimbledon leur deuxième Grand Chelem. Elle a compris que Martina, qui l'a battue pour la première fois la saison précédente à Washington, serait définitivement sa plus grande rivale. Et elle trouve qu'en jouant ainsi toujours ensemble, elle commence à lui dévoiler un peu trop son jeu.
Martina a du mal à encaisser la nouvelle. Elle voit encore en Chris l'amie plus que la rivale. Pour sa part, elle n'a pas encore mis 100% de son être dans sa discipline. Devenue apatride après avoir demandé l'asile politique aux Etats-Unis au soir-même d'une défaite en demi-finale de l'US Open 1975 (contre Evert, évidemment), elle passe beaucoup de temps à profiter de l'American Way of Life.

Evert et Navratilova, ensemble, en double, à Wimbledon.

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Même après sa désertion, rien n'est encore facile pour celle qui a dû laisser toute sa famille et qui se sent menacée partout où elle va, au point même d'éviter, jusqu'à sa naturalisation en 1981, de prendre des avions dont le plan de vol passe au-dessus d'un pays communiste. De peur d'un atterrissage d'urgence... Mais au moins est-elle libre de tout désormais, et notamment de profiter pleinement de ses prize-money de plus en plus conséquents au fil du développement exponentiel du tennis féminin, qui s'effectue parallèlement à la progression des deux icônes montantes.
Il crève les yeux que l'ex-Tchécoslovaque a fait le bon choix. Son comportement est celui d'une enfant lâchée dans un magasin de jouets. Certes, elle a tendance à claquer son argent dans des dépenses futiles, bling-bling même. Mais elle se sent comme un poisson dans l'eau dans son nouvel environnement, là où d'autres joueuses de l'Est, comme son ancienne compatriote Hana Mandlikova, ont du mal à jouir de leur liberté dès lors qu'elles ont l'occasion de passer de l'autre côté du rideau. Comme conditionnées par un certain enfermement.

Wimbledon 1978 : Le tournoi qui a tout changé

C'est aussi cette exubérance, cette candeur, cette façon de croquer la vie qui touchent Chris Evert, elle-même longtemps engoncée dans son éducation catholique et sa discrétion d'usage qui la fait parfois passer pour froide, voire snob, auprès des médias ou des autres joueuses qui ne la connaissent pas.
Arrivée à l'âge de s'émanciper, Evert cherche à rattraper sur le plan personnel les années perdues dans sa dévotion à son sport. Elle a d'abord des fiançailles très people avec Jimmy Connors, dont elle tombe enceinte avant que le projet de mariage ne périclite notamment en raison d'un désaccord sur son choix d'avorter. Ensuite, ce n'est pas trahir un grand secret que de dire qu'elle multiplie les relations, dont une avec le fils de l'ancien président Gerald Ford ou l'acteur Burt Reynolds. Une manière aussi de déchirer son image de petite fille parfaite qu'elle ne supporte plus.

Chris Evert et Jimmy Connors, le couple glamour du tennis au milieu des années 70.

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Ces élans d'indépendance, cette envie de mener une existence "normale" ont un impact sur sa carrière. Fin 1977, elle décide de prendre un peu de recul avec le tennis. Elle revient en 1978 pour la saison sur herbe mais ce qui devait arriver arrive : Navratilova, délestée de la plupart de ses kilos superflus, lui subtilise la place de n°1 en la battant deux fois d'affilée à l'issue de deux finales d'anthologie : à Eastbourne d'abord (6-4, 4-6, 9-7) puis surtout à Wimbledon (2-6, 6-4, 7-5).
Pour Martina, cette finale de Wimbledon 1978 est le plus important de tous ses matches contre son aînée. Celle-ci n'a pas tout perdu puisque c'est lors de ce Wimbledon qu'elle commence à fréquenter le joueur anglais John Lloyd, avec lequel elle se mariera quelques mois plus tard.

1981 : Nuit de débauche pour rencontre capitale

L'année 1978 marque donc un premier tournant dans la saga. Entre début 1978 et fin 1981, la courbe de leurs matches s'équilibre. Les deux joueuses s'affrontent 21 fois. Martina gagne 12 fois, dont les deux matches qui comptent le plus : deux finales de Grand Chelem supplémentaires, celle de Wimbledon 1979 (6-4, 6-4), et celle de l'Open d'Australie 1981 (6-7, 6-4, 7-5), qui fait partie de leurs matches cultes.
Quelques mois plus tôt, lors de cette même année 1981, a eu lieu un autre match beaucoup moins serré mais tout aussi important : la finale d'Amelia Island, remportée par Evert... 6-0, 6-0. Etrange, pour le moins. En réalité, il y a une explication. La veille, Martina a passé la nuit avec la basketteuse Nancy Lieberman, la star des Dallas Diamonds. Elle s'est couchée à 6h du matin, pour une finale programmée à midi. Clairement, ce rencard impromptu lui a coûté la victoire. Mais il va aussi changer sa vie.
Lorsqu'elle débarque quelques semaines plus tard à Roland-Garros, l'internationale américaine de basket s'étonne de la faible intensité des entraînements de sa compagne. Cette dernière est au cœur d'une période compliquée. Entre l'US Open 1979 et Wimbledon 1981 (inclus), elle ne joue pas une seule finale de Grand Chelem. Lieberman explose : "Tu es en train de passer à côté de ta carrière ! Avec le talent que tu as, tu devrais être la plus grande joueuse de tous les temps." Un discours musclé que lui a déjà tenu par le passé Billie Jean King.
Mais comment se fait-il que je sois la personne la plus normale de ce groupe ?
A partir de là, Nancy prend les choses en main. Nom de code de son projet : "Kill Chris". Tuer Chris. Reléguer définitivement celle qu'elle considère encore et toujours, malgré l'émergence de Tracy Austin – qui bat 10 fois Martina et neuf fois Chris lors de sa météorique ascension vers les sommets entre 1979 et 1981 – comme son unique rivale.
Elle révolutionne ses méthodes d'entraînement, l'initie à la musculation, lui impose des séances de fractionné, développe son acuité visuelle et lui fait suivre des régimes draconiens. En quelques mois, le corps de Martina se transforme. La jeune brunette rondouillarde fait place à une athlète ultra-affûtée aux cheveux éclaircis. La mutation est incroyable.
Mentalement aussi, Navratilova se sent plus forte à partir du moment où elle obtient enfin la nationalité américaine et fait son coming-out durant l'été 1981. Enfin, tactiquement, elle franchit un cap quand elle s'arroge les services de coach, lors de l'US Open 1981, de la joueuse transsexuelle Renée Richard qui lui fait travailler son jeu de fond de court et son service.

Martina Navratilova et Renée Richards en 1982.

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Les résultats ne se font pas attendre. Martina aligne trois victoires d'affilée en Grand Chelem entre l'Open d'Australie 1981 (alors joué en fin d'année) et Wimbledon 1982 (toujours contre Evert), remportant entre-temps son premier Roland-Garros. La mue est aussi technologique puisque c'est lors de cette année 1982 que Navratilova passe à une raquette en graphite, alors qu'Evert mettra deux ans de plus à lâcher sa raquette en bois.
Evidemment, tout cela fait jaser. L'homosexualité de Martina a déjà tendance à heurter l'Amérique puritaine des années Reagan. La voilà en plus qui s'affuble de biceps saillants et d'un entourage sulfureux. Car outre sa coach transsexuelle, sa compagne autoritaire, son ordinateur et ses chiens, Navratilova se met aussi à consulter une batterie de spécialistes parfois aux frontières du charlatanisme. Elle est la première à s'entourer d'un staff aussi fourni. Qui, à vrai dire, a parfois des airs d'Armée du salut. Au point que Renée Richards finit par avoir cette réflexion magnifique d'auto-dérision : "Mais comment se fait-il que je sois la personne la plus normale de ce groupe ?"

Au début des années 80, une relation au plus bas

Richards quitte le clan Navratilova après la défaite surprise de sa joueuse en huitièmes de finale à Roland-Garros en 1983 contre Kathleen Horvath. La seule défaite de Martina cette année-là. La néo-Américaine réalise le petit Chelem en remportant au passage son premier US Open, encore et toujours contre Evert.
Bref, sa carrière ne s'en trouve pas trop affectée. Sous la coupe désormais de Mike Estep, qui la pousse à devenir encore plus offensive, elle vit ses années fastes : elle remporte 6 Majeurs consécutifs à cheval entre 1983 et 1984, année lors de laquelle elle ne perd encore que deux matches, dont le tout dernier en demi-finales de l'Open d'Australie face à Helena Sukova, qui la prive d'un "vrai" Grand Chelem. Et les rares fois où elle ne gagne pas, Chris le fait à sa place.
Ce qui est en revanche singulièrement affecté à cette période, c'est la relation entre les deux femmes. Aucune engueulade recensée, pas vraiment de mot plus haut que l'autre. Mais un malaise latent. Sous l'influence de Lieberman, Navratilova a pris ses distances avec Chris. Son comportement a changé aussi sur le court, où elle se montre sciemment plus intimidante. La joueuse aux nerfs réputés fragiles a fait place à une redoutable machine à gagner. "Si je suis dans un bon jour, personne ne peut me battre", lâche-t-elle par exemple.
Une déclaration que nul ne peut contester mais qui ne lui ressemble pas. Chris, d'ailleurs, ne la reconnaît plus. "A cette époque, je la trouvais arrogante. Parfois, quand je frappais un passing mal ajusté, je l'entendais ricaner, du genre : 'comment peut-on espérer me passer avec un coup pareil ?' En même temps, son body-langage lui servait énormément. Mais j'étais en colère qu'elle ait pu se laisser influencer à ce point."

Roland-Garros 1985, le chef d'œuvre

Après la finale de l'Open d'Australie 1982 qu'elle remporte 6-3, 2-6, 6-3, Evert entame une série noire de 13 défaites consécutives contre Navratilova. Dont la plus sèche défaite de sa carrière sur terre battue, en finale d'Amélia Island 1984 (6-2, 6-0). Sa surface reine. La seule sur laquelle elle a toujours eu (à peu près) la main.
Pour elle, c'est une humiliation. Son immense mérite à ce moment-là est de ne pas baisser les bras. Avec son coach Dennis Ralston, elle se met à son tour à durcir ses entraînements et prend la direction de la salle de gym pour soulever des haltères. Un acte inconcevable pour elle quelques années en arrière.
Lors de cette année 1984, Navratilova bat Evert trois fois d'affilée en finale de Grand Chelem, à Roland-Garros, Wimbledon et l'US Open. Mais l'on voit qu'au fil des matches l'écart s'est à nouveau resserré. Après ce nouvel opus de légende à New-York, qui marque le moment où la gauchère prend l'avantage dans les face-à-face (31-30), les deux joueuses sont dévastées. Evert parce qu'elle a perdu, bien sûr. Navratilova parce qu'elle a senti le public américain outrageusement contre elle.

1984, année triomphale pour Martina Navratilova.

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Elle pensait l'avoir conquis, pourtant. Mais ses années de dictature ont dégradé son image, désormais celle d'une joueuse bionique et sans pitié, contrastant évidemment avec l'élégance soyeuse de sa rivale. Et ne parlons pas des soupçons de dopage... Navratilova a beau dire, beau faire, beau gagner : elle n'a pas la même cote qu'Evert, peut-être l'athlète américaine la plus populaire du XXe siècle.
Devenue plus puissante, plus agressive, Evert finit par rompre l'hémorragie lors de leur duel suivant, quelques mois plus tard, en 1985. Cette année-là encore, les deux joueuses s'affrontent à trois reprises en finale de Grand Chelem : à Roland-Garros, Wimbledon et l'Open d'Australie.
Celle de Roland-Garros est souvent considérée comme leur chef-d'œuvre ultime. Elle est remportée par Chris au terme d'une empoignade de 2h51 (6-3, 6-7, 7-5) qui s'achève par deux derniers jeux de folie, "les deux plus grands jeux de l'histoire du tennis féminin", pour reprendre l'expression du journaliste américain Bud Collins. Chris, enfin, a repris le dessus. Elle redevient n°1.
L'accolade entre les deux joueuses est aussi somptueuse que leur match. Elle marque aussi symboliquement la fin des tensions. Navratilova a quitté Lieberman. Sans ôter les mérites de cette dernière, elle a compris que son amitié avec "Chrissie", face à laquelle elle prendra sa revanche à Londres puis à Melbourne, est plus précieuse que n'importe quel titre. Le comble est que Lieberman proposera ensuite ses services à Chris. Elle se fera poliment éconduire.

Juillet 1986 : Un poignant retour à Prague

Au crépuscule de leur carrière, les deux joueuses devenues trentenaires retrouvent ainsi la complicité de leurs débuts. Elles jouent leur 14e et dernière finale du Grand Chelem lors de Roland-Garros 1986, pour une nouvelle victoire de Chris (2-6, 6-3, 6-3) qui décroche ainsi un 7e sacre record à Paris et son dernier succès majeur. Mais l'un des épisodes les plus marquants de leur histoire se déroule quelques semaines plus tard, lors d'une campagne de Fed Cup programmée en juillet, à Prague.
C'est le grand retour de Martina dans son pays natal où elle n'a plus mis les pieds depuis sa désertion onze ans plus tôt. Un moment important mais difficile, aussi. Alors, malgré un genou douloureux, Chris se rend disponible pour l'équipe essentiellement à dessein d'accompagner et soutenir Martina dans son pèlerinage. Et lorsque sa coéquipière s'effondre en sanglots au retentissement de l'hymne national tchèque, elle est la première à la réconforter, dans un geste d'une infinie tendresse qui dit tout du lien unique reliant les deux légendes.

Martina Navratilova, Pam Shriver, Chris Evert et Zina Garrison à Prague, en 1986, pour une rencontre de Fed Cup.

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L'heure de la retraite n'a pas encore sonné mais désormais, il n'y a plus que de la bienveillance et du respect entre les deux. Six mois plus tard, à l'initiative de sa nouvelle compagne Judy Nelson, Martina invite Chris, pour sa part fraîchement séparée de John Lloyd, à passer les vacances de fin d'année avec elle à Aspen. Là-bas, Chris rencontre le champion de ski Andy Mill, qui deviendra le père de ses trois garçons.
Question tennis, les deux joueuses s'affrontent dix fois de plus entre 1986 et 1987, dont quatre en demi-finales de Grand Chelem : Roland-Garros et Wimbledon 1987 (victoires de Navratilova), Open d'Australie et Wimbledon 1988 (victoires d'Evert puis de Navratilova). Mais leurs duels, alors que Steffi Graf a pris le pouvoir sur le tennis mondial, n'ont plus tout à fait la même férocité. Il n'est pas rare de les voir rire ensemble ou s'adresser quelques clins d'œil après un joli coup. Comme si tout cela, désormais, n'avait plus beaucoup d'importance.
Les deux joueuses ont bien gagné le droit de profiter du temps qui leur reste, tout en savourant l'héritage laissé à leur sport. Celui-ci est immense. Au-delà des chiffres évoqués, Evert et Navratilova ont purement transfiguré le tennis féminin, l'une (Chris) en le faisant rentrer dans le star-system et en dessinant les contours du jeu moderne, l'autre (Martina) en le faisant basculer dans une autre dimension et en révolutionnant les méthodes d'entraînement
La nonuple gagnante de Wimbledon (record) aura été la meilleure des deux, au moins d'après le palmarès, sachant qu'elle a fait encore plus fort en double avec 31 titres majeurs dont le Grand Chelem en 1984 aux côtés de Pam Schriver. Mais finalement, cette question est presque secondaire. Evert, Navratilova. Navratilova, Evert... Impossible d'en mettre une devant l'autre. Impossible de les dissocier. "Nous avons vécu tellement de moments forts, sur et en dehors d'un court, que jamais de ma vie je n'aurai une plus grande proximité avec aucun autre humain sur cette Terre", avait prophétisé Navratilova après la retraite d'Evert.
Plus de 30 ans après, sûr qu'elle le pense toujours.

Chris Evert et Martina Navratilova en 2018.

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