Pour la première et sans doute dernière fois de sa vie, Jimmy Connors a pris dans ses bras John McEnroe, qui s'y est abandonné sans la moindre trace de lutte. Le chagrin, quand il est partagé, a des vertus puissantes. Il abat toutes les barrières, efface les griefs du passé et les inimitiés de toujours. Puis Björn Borg les a rejoints et les trois champions se sont enlacés, chacun soutenant la peine des deux autres pour qu'aucun ne s'effondre.
Quelques minutes plus tôt, après une cérémonie où seul Connors avait trouvé la force de parler, ils avaient aidé à porter le cercueil de l'église jusqu'au corbillard. Ils n'ont jamais semblé aussi proches. Vitas Gerulaitis, le champion qui n'avait jamais placé le tennis au-dessus de la vie, les réunissait tous les trois dans sa mort.
"John ne pouvait pas blairer Jimmy, Jimmy n'aimait pas John, et personne ne pouvait devenir vraiment proche de Björn. Une seule personne au monde pouvait être pote avec ces trois-là. C'était Vitas." Les mots sont de Mary Carillo, amie d'enfance de Gerulaitis, ancienne joueuse devenue une figure du sport à la télé américaine sur NBC.
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06/06/2022 À 22:35
Björn, Vitas est mort
Ce jeudi 22 septembre 1994, plus de 500 personnes, célèbres ou anonymes, sont venues lui rendre un dernier hommage à la St Dominic Catholic Church d'Oyster Bay, sur Long Island. Preuve de la considération pour le disparu et de sa place dans la vie new-yorkaise, Mario Cuomo, le Gouverneur de l'Etat de New York, a fait fermer le Long Island Express pour l'après-midi.
Outre la famille, il y a là Tony Trabert, Billie Jean King, l'ancienne gloire australienne et ex-coach de Gerulaitis Fred Stolle, Guillermo Vilas ou encore Mats Wilander, resté par pudeur à distance des caméras. Mais il y a, surtout, Borg, McEnroe et Connors, avec lesquels il avait engendré, au carrefour des années 70 et 80, l'ère la plus rock'n roll de l'histoire du tennis.
Le ciel leur est tombé sur la tête. Une semaine plus tôt, Gerulaitis, Borg, Connors et John Lloyd participaient à une exhibition à Seattle. Un double mémorable, à en croire l'ex-mari de Chris Evert, au cours duquel Gerulaitis vole la vedette à tout le monde.
Dans le livre "Borg vs McEnroe", Lloyd raconte : "Vitas était en feu. Toutes ses blagues faisaient mouche. Le public était hystérique. Cette soirée serait sa dernière en public, et il était fantastique. Son jeu aussi. Mais sur une course après un lob, il a senti quelque chose se coincer dans son dos. Après le match, plutôt que de rester avec nous à Seattle, il est reparti sur la côte Est pour se faire soigner. Mais il est aussi allé à un évènement caritatif auquel on lui avait demandé d'assister. Puis il est retourné chez l'ami qui l'hébergeait pour faire une sieste. Il avait une "cocktail party" le soir et voulait être en forme. Il s'est endormi et ne s'est jamais réveillé."
A Seattle, John Lloyd, averti par sa femme Deborah, est le premier à apprendre la nouvelle. Il retrouve Borg dans un restaurant. "Björn, Vitas est mort." "De quoi tu parles ?", répond le Suédois dont le visage, de l'aveu de Lloyd, est "devenu gris" en l'écoutant. Borg va ensuite connaître l'expérience la plus pénible de son existence : c'est lui qui va se charger de prévenir la maman de Vitas.

La vie selon Vitas.

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On se fout de savoir combien de titres du Grand Chelem il a gagné, ça n'a aucune importance
Gerulaitis avait 40 ans. Le choc est immense dans le monde du tennis, qui pleure, davantage qu'un grand joueur, une figure charismatique, un personnage "Bigger than life". Grand joueur, il le fut pourtant. Vainqueur de 25 tournois, numéro 3 mondial au sommet de sa carrière, membre permanent du Top 10 pendant sept saisons, l'Américain n'était pas n'importe qui sur un court. Il a même remporté un titre du Grand Chelem, l'Open d'Australie, en 1977, battant en finale un certain John Lloyd. Mais "l'Australian" d'alors, boudé par les stars, n'était qu'un sous-fifre dans la galaxie du Grand Chelem, loin des trois autres levées en termes d'intérêt et de prestige.
Tennistiquement, ses deux plus grands faits d'arme sont peut-être ses titres à Rome, à l'heure où le tournoi italien jouissait d'un prestige supérieur à celui qui est le sien aujourd'hui. Au cœur des années 70, certains allaient même jusqu'à l'appeler "Le 5e Grand Chelem". Sa finale victorieuse contre Guillermo Vilas en 1979, en cinq sets et cinq heures, demeure son chef-d'œuvre.

Vitas Gerulaitis après le premier de ses deux titres sur la terre battue romaine, en 1977.

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Pour le reste, il a perdu les matches qui auraient fait de lui un immense champion. Comme ces deux finales à l'US Open en 1979 contre McEnroe et à Roland-Garros l'année suivante face à Borg. Cette demi-finale de Wimbledon, devenue culte, contre ce même Borg en 1977. Ou bien la finale du Masters 1981, cédée à Ivan Lendl malgré un avantage de deux sets et un break et en dépit d'une balle de match. Il lui manquerait toujours quelque chose.
"On se fout de savoir combien de titres du Grand Chelem il a pu gagner, ça n'a aucune importance", rétorque Mats Wilander. Le Suédois est né dix ans après Gerulaitis, mais sa précocité sur le circuit fut telle qu'il a côtoyé l'Américain, sur et en dehors du court. Il a pu mesurer ce qu'il incarnait : "La grande question, ce n'est pas 'Qui a gagné le plus de Grands Chelems ?', mais 'Qui a eu le plus grand impact sur le tennis ?' et pour moi, dans ce domaine, Vitas est très, très proche de Borg, McEnroe ou Connors. A la fin des années 70 et au début 80, il y avait vraiment eux et le reste du monde." Parce qu'avant d'être Vitas Gerulaitis le joueur de tennis, il était "Broadway Vitas". "Une star, une immense star", rappelle Wilander.

Vytautas le Grand

C'est un visage. Une gueule, comme on dit. Deux grands yeux bleus si rapprochés qu'ils donnaient parfois l'impression qu'ils allaient se croiser. Une longue chevelure, blonde et toujours impeccablement bouclée. Couplé à ces yeux et ces cheveux, son sourire formera avec eux la Sainte-Trinité de son charme incomparable, faisant de lui le plus grand playboy de l'histoire du tennis.
Puis ce nom, Vitas Gerulaitis... La légende dit que ses parents ont envisagé de l'appeler Kevin, afin de faciliter son intégration dans la société américaine. C'eût été du gâchis. Finalement, ils ne céderont rien à leurs origines. Il se prénommerait donc Vytautas, comme son père, en référence à Vytautas le Grand, roi de Lituanie au XVe siècle.

Août 1982, Central Park. Avant l'US Open, Vitas Gerulaitis lors d'une tournée de démonstration avec les deux hommes qui ont marqué sa vie. Son père, Vytautas, et Björn Borg, son ami.

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Ce pays, les Gerulaitis l'ont quitté quand ils ont compris qu'il n'en serait plus un. En 1939, l'Union Soviétique de Staline entre dans Vilnius, mettant fin à deux décennies d'indépendance. Les Gerulaitis fuient l'URSS pour les Etats-Unis et New York. Ils s'installent dans le Queens, à la limite de Brooklyn. C'est là que naît en 1954 Vytautas Junior, que tout le monde appellera très vite Vitas, bientôt suivie par sa sœur, Ruta, qui deviendra elle aussi une joueuse de tennis professionnelle.
Ils doivent leurs gènes tennistiques à ce père sacré champion de Lituanie juste avant le grand départ. Vytautas Senior et Junior entretiendront toujours des rapports affectueux mais complexes. Le premier demandera 100 fois au second de couper sa tignasse. En vain. Jusqu'à en rire tous les deux dans une publicité au début des années 80, à la fin de laquelle Vytautas, se tournant vers son fils, lui dit avec ce fort accent dont Vitas n'avait gardé qu'une pointe : "Mais pourquoi as-tu besoin d'avoir des cheveux aussi longs ?"
C'est lui qui initie son fils au tennis et l'inscrit à la Port Washington Tennis Academy de Long Island. Vitas y fait la première rencontre tennistique majeure de sa vie en la personne de Harry Hopman, légendaire capitaine de l'équipe de Coupe Davis d'Australie. Un autre gamin, de cinq ans le cadet de Gerulaitis, côtoie ce club. Il s'appelle John McEnroe et voue très vite une admiration sans borne à son aîné, comme il le détaille dans son livre, But Seriously :
"Harry Hopman parlait avec admiration de l'éthique de travail de Vitas et c'était vrai : il était tout le temps en train de s'entraîner, il pouvait courir toute la journée. Il y avait beaucoup de bons joueurs à Port Washington, mais aucun n'avait le charisme de Vitas. Il était déjà la star. Même si certains faisaient des blagues sur son nom ('Vitas Gerulaitis, qu'est-ce que c'est ? Une maladie ?'), il semblait destiné à devenir extrêmement célèbre. Je nourrissais déjà une grande admiration pour lui, mais il ne s'occupait pas de moi quand j'avais 14-15 ans. Et pourquoi l'aurait-il fait ? Il était, déjà, Broadway Vitas."

Borg et Gerulaitis, les inséparables

Vitas est alors un bon joueur, mais pas un surdoué. Chez les juniors, il n'occupe que le 16e rang dans la hiérarchie américaine. A 20 ans, il n'est encore que 150e mondial. Ce n'est que relativement tardivement, selon les standards de l'époque, qu'il va se frayer un chemin jusqu'au Top 10, à l'été 1977, après sa demi-finale perdue 8-6 au 5e set contre Borg à Wimbledon. Aujourd'hui encore, cette rencontre est toujours considérée comme une des plus exceptionnelles de l'histoire du tournoi.

Wimbledon : Borg - Gerulaitis

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Ce match va changer sa vie. Il y gagne un statut, celui de joueur respecté, mais surtout la plus forte et durable amitié de sa vie. Le lendemain de leur demi-finale, Björn Borg s'entraîne au Cumberland Club, où il a ses quartiers, dans le nord de Londres. "Je vois arriver au loin un type qui ressemble à Vitas, a raconté Borg dans un documentaire de Tennis Channel consacré à Gerulaitis. Je me dis 'Non, ça ne peut pas être lui.' Mais il s'est approché, et c'était bien lui. On a discuté un moment. On a parlé un peu de notre match. Puis il m'a dit : 'Si tu veux qu'on s'entraîne ensemble, n'importe quand, je suis là.' J'étais scotché qu'un joueur fasse ce genre de démarche après une défaite si difficile. C'est là que tout a commencé entre nous. À partir de là, on a passé beaucoup de temps ensemble."
Les deux grands blonds deviennent même inséparables. "Borg et lui adoraient s'entraîner ensemble, confirme Mats Wilander. Des sessions dures, très dures. En tant que joueurs, ils avaient beaucoup de choses en commun. L'un et l'autre n'étaient pas très talentueux en termes de qualité de main. Mais sur la dimension physique, ils étaient incroyablement impressionnants. Ils étaient rapides, costauds, endurants. Ces gars n'étaient jamais fatigués." "J'avais pris l'habitude de le surnommer le golden retriever, parce qu'il courait sur toutes les balles à une vitesse folle, confie l'ancien vice-président du circuit Peter Alfano sur le site de l'ATP Tour. Il était Michael Chang avant l'heure. Combatif et infatigable."
"Il avait des réflexes de chat, juge de son côté l'ancien finaliste de Wimbledon, Chris Lewis. Tout son jeu était basé sur une vitesse de pied phénoménale et ses réflexes, notamment au filet. Et il était tout aussi rapide dans sa prise de décision sur le court. Il a tiré le meilleur parti d'un arsenal limité." Car le jeu de Gerulaitis, grand attaquant, immense volleyeur, ne manquait pas de carences. Une seconde balle faiblarde les bons jours, catastrophiques les mauvais, ce qui rendait fou son entraîneur, Fred Stolle, une absence de coups forts et un talent naturel limité.

Le Golden retriever du circuit

Malgré ces lacunes, il va flirter avec la grandeur. Seuls trois hommes vont l'empêcher de se bâtir un palmarès hors normes. Björn Borg, Jimmy Connors et John McEnroe. "Contre 99,8% des joueurs, il était fantastique, estime sur le site de l'ATP Patrick McEnroe, le petit frère de Big Mac. Mais c'était quelqu'un de très humble. Il savait qu'il n'était pas aussi grand que Borg, Connors ou mon frère qui sont, rappelons-le, trois des plus grands de tous les temps. Je suis sûr qu'une part de lui devait se dire 'J'aimerais avoir le toucher de John, le mental d'acier de Borg, etc.' Vitas avait ce qu'il avait et avec tout ça, il a quand même accompli une sacrée carrière."
En dehors de son titre en Australie, il a atteint sept fois les demi-finales à Roland-Garros, Wimbledon, où l'US Open. Seuls Borg (à quatre reprises), McEnroe (deux) et Connors (un) lui ont barré la route une fois dans le dernier carré. Borg et Connors lui imposaient une équation quasi insoluble. "Il avait une forme de courage dans son jeu, qui était ultra-agressif, évoque Chris Lewis. Pour le battre, il fallait être capable de le passer ou de le lober 50 fois dans le match. Björn pouvait faire ça. Jimmy aussi. John aussi, dans une moindre mesure."

Roland-Garros 1980. Vitas Gerulaitis étrillé en finale par son pote Björn Borg.

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Gerulaitis battra ainsi McEnroe à trois reprises en 14 confrontations. Mais Borg et Connors le martyriseront. Face à Jimbo, il perd ses 16 premiers duels. Jusqu'à cette fameuse demi-finale du Masters 1979 où, enfin, il trouve la clé, avant d'asséner ce qui reste sans doute la plus mythique tirade jamais délivrée en conférence de presse : "Que ce soit une leçon pour tout le monde : personne ne bat Vitas Gerulaitis 17 fois de suite." Le parterre de journalistes éclatera de rire dans un même élan et la légende de Gerulaitis sera figée pour de bon. Ironiquement, à la fin de sa carrière, il aura perdu 17 fois en 17 matches face à Björn Borg.
Mais au fond, ce qui le séparait du "Big Three" de son temps tenait peut-être encore davantage à un certain manque d'ambition, quand les trois monstres étaient obsédés par la victoire. "Vitas m'a donné le sentiment qu'on pouvait atteindre le sommet du tennis mondial en étant un type normal, un être humain, souligne Wilander. Parce que, à la fin des années 70, au début des années 80, quand vous aviez 16 ans, croyez-moi, un gars comme Björn Borg n'avait pas l'air humain. Jimmy Connors et John McEnroe, qui étaient toujours en colère, comme s'ils étaient fous, non plus. Et puis vous avez ce gars, Vitas. Il fait partie des meilleurs, mais il est complètement normal. J'ai compris grâce à lui que je n'étais pas obligé d'être comme les trois autres."

US Open 1979. A Flushing Meadows, dans le Queens, deux gars du Queens s'affrontent. McEnroe domine facilement Gerulaitis.

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Rolls jaune et Ford orange

Parce que son bonheur se nichait ailleurs, Vitas Gerulaitis a pu rester proche des trois titans. Il leur a compliqué la vie autant qu'il le pouvait, mais une fois sorti du court, tout cela n'avait plus d'importance. La jalousie lui était totalement étrangère. Borg, Connors et McEnroe respectaient l'adversaire qu'il était, et sans doute enviaient-ils l'homme, capable d'une générosité et d'une empathie dont ils étaient d'une certaine manière dépourvus, parce que tout champion de cette nature doit porter en lui une part d'égoïsme. Dans son autobiographie, Jimmy Connors a raconté comment, après sa victoire à l'US Open en 1978, il a vu débarquer Gerulaitis au Maxwell's Plum, le bar-restaurant huppé de Manhattan où il fêtait son titre :
"Vitas a garé sa Rolls Royce jaune devant le restaurant. C'était difficile de le rater. Il était le seul mec dans le coin, et sans doute dans n'importe quel coin, qui conduisait une Rolls jaune. Il en est sorti avec deux filles superbes, il est entré, s'est assis à ma table et m'a félicité. Il n'y avait que lui pour faire ça. C'était la grande classe."
Tout Gerulaitis tient dans cette scène. Sa gentillesse, son amour des bagnoles et celui des femmes. Lors sa première saison complète sur le circuit, il avait cumulé 70 000 dollars de gains. Il en claqua une bonne partie dans une Lamborghini. Trois ans plus tard, il avait ajouté une Ferrari, une Mercedes, une Porsche et deux Rolls Royce, dont celle, si célèbre, à la couleur de ses cheveux, ornée d'une plaque d'immatriculation personnalisée : VITAS G. "A l'époque, je conduisais encore ma Ford Pinto orange", confie McEnroe.
La légende d'un Gerulaitis séducteur est elle aussi bien documentée. Il a une brève aventure avec Chris Evert après sa séparation d'avec Connors, se fait paparazzer en compagnie de Margaret Trudeau, l'épouse du Premier ministre canadien. Parmi ses nombreuses liaisons, citons le top model Cheryl Tiegs, ou les actrices Jennifer O'Neill et Janet Jones. En 1986, lors d'un dîner au restaurant, cette dernière lui annonce que, d'ici ses 40 ans, elle veut avoir quatre enfants. "A 40 ans, j'aimerais avoir six femmes !", lui répond Gerulaitis. A 40 ans, il ne sera plus là. Janet Jones, elle, aura épousé Wayne Gretzky, la légende du hockey sur glace, avec qui elle aura cinq enfants. Mais elle restera proche jusqu'au bout de l'ancien tennisman. On ne s'éloignait jamais trop ou trop longtemps de Vitas Gerulaitis.

Vitas Gerulaitis et l'actrice Janet Jones en 1986, au mariage de John McEnroe et Tatum O'Neal. Le couple se séparera peu après, mais Vitas et Janet resteront de proches amis.

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Vitas est la raison pour laquelle moi, Yannick, John et les autres nous sommes mis à fond dans la musique
Tous les endroits à la mode sont à ses pieds. Le Studio 54, surtout. Ouvert en 1977, c'est alors le lieu le plus prisé de la jet set new-yorkaise. C'est la boite des célébrités, des stars du rock et du cinéma. Impossible d'y entrer sans en être membre. Sauf pour Vitas Gerulaitis, qui ne prendra jamais sa carte mais sera toujours accueilli à bras ouverts par le propriétaire, Steve Rubell, un de ses (nombreux) amis. Il en devient le personnage le plus emblématique. "Vitas était toujours au centre de l'attention, entouré de femmes superbes, note John McEnroe dans But Seriously. Il était drôle, avait du charme, il amenait de la vie à ces fêtes, ne s'asseyait jamais, il pouvait parler de tout avec tout le monde. Il y avait toujours une onde incroyablement positive autour de lui."
C'est une période complètement folle. Temple du sexe désinhibé et de la drogue facile, le Studio 54 est le symbole d'une époque, celle d'avant l'arrivée du SIDA. Il périclitera dès l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en 1980 et périra de ses excès, fermant ses portes en 1986. L'année où Vitas Gerulaitis prendra sa retraite.

Les années folles. 1978, Vitas Gerulaitis arrive au Studio 54 en compagnie du mannequin Lisa Ryall.

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On mesure mal, depuis notre temps, à quel point les tennismen étaient alors des stars. Surtout aux Etats-Unis. "Bien plus qu'aujourd'hui, rappelle Mats Wilander. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait qu'une poignée de grandes chaînes nationales. Le tennis passait sur CBS, NBC, ABC. Il n'y avait pas de chaîne du câble qui couvrait le tennis. Pas de ESPN. Ou de Tennis Channel. Donc quand tu étais en demie ou en finale de Wimbledon ou de l'US Open, toute l'Amérique te voyait et te connaissait. Et quand tu passais à la télé comme Vitas, que tu avais l'allure de Vitas et que tu allais au Studio 54, tu devenais célèbre. Très célèbre."
La renommée de Vitas Gerulaitis va ainsi transcender son sport. A la fin des années 70, il devient une véritable icône pop. Un des rares sportifs dont Andy Warhol dessinera le portrait. Fou de musique, guitariste passionné, il est ami avec Mick Jagger, Keith Richards, Meat Loaf, Steven Tyler, Tina Turner et tant d'autres. Ils se reconnaissent entre eux. "Vitas, ce n'était pas une star du tennis. C'était une rockstar, dit encore Wilander. Nous avons beaucoup de points communs avec les musiciens. On voyage beaucoup, partout dans le monde, on va d'hôtel en hôtel. Quand tu arrives sur le circuit à 17-18 ans, que tu deviens un des meilleurs joueurs du monde, tu réalises à quel point cette vie est délirante, bizarre. Quand tu es seul dans ta chambre, qu'est-ce qu'il y a de mieux que d'être avec ta guitare et de te mettre à jouer ?"
Mais tout est parti de Gerulaitis. Le blondinet du Queens va faire école et guider la plus incroyable génération de joueurs-musiciens. McEnroe. Noah. Cash. Vilas. Ou Wilander. "J'ai commencé à en jouer en 1984, nous dit-il. A l'époque, je voyageais avec ma guitare et une caméra pour me filmer. J'étais un joueur de tennis, mais je rêvais surtout d'être Bob Dylan. Mais le premier à avoir joué de la guitare, c'est Vitas. C'est grâce à lui que je suis devenu ami avec quelqu'un comme Keith Richards. Ou Mark Knopfler (le leader de Dire Straits, son groupe préféré, NDLR). J'allais acheter mes guitares dans le même magasin que Knopfler à New York, chez Many's. Tout ça, c'est grâce à Vitas. Il est la raison pour laquelle moi, Yannick, John et les autres nous sommes mis à fond dans la musique. Il a rendu la vie sur le circuit beaucoup plus amusante pour nous tous."

John McEnroe et Vitas Gerulaitis avec Steven Tyler, le leader d'Aerosmith.

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Les nuits folles

Sur ses frasques, son style de vie hors normes, la légende a à peine dépassé la réalité. Sauf sur un point : Gerulaitis était un fêtard, pas un soûlard. Il était capable de sortir jusqu'à 6 heures du matin et d'être à l'entraînement à 9 heures. "Il sait que s'il a dix minutes de retard ou qu'il n'est pas investi à fond, c'est terminé. Il fait ce qu'il veut en dehors du court, tant qu'il est à 100% quand il est dessus. Mais je n'ai jamais eu de réel problème avec lui à ce niveau", témoignait Fred Stolle dans le New York Times lors de l'US Open 1979.
"Je suis sorti quelques fois avec lui, mais honnêtement, je ne le voyais même pas boire d'alcool, glisse Wilander. Je ne sais pas tout, je n'ai pas tout vu, tout ce dont les gens ont parlé ou écrit, mais je m'en fous. Tout ce que je sais, c'est qu'il était un des travailleurs les plus acharnés sur le court. Il aimait sortir mais je n'ai jamais entendu dire ‘Oh, Vitas n'est pas venu à l'entraînement ce matin’. Il était toujours là le matin pour s'échauffer, s'entraîner."

Vitas Gerulaitis, toujours bien entouré.

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Ce qu'il aimait, plus que tout, c'était partager. Découvrir les gens. Échanger, s'amuser avec eux. Vivre, en somme. Comme avec Mats Wilander. Malgré ou grâce à la différence d'âge et l'absence d'une réelle rivalité (Gerulaitis a décliné rapidement peu après l'émergence du prodige suédois), il a entretenu avec Gerulaitis une relation différente de celle d'un Borg, d'un Connors ou d'un McEnroe. Un rapport de grand frère protecteur et initiateur :
"Vitas était le meilleur ami de Björn Borg et moi j'étais... je ne dirais pas le successeur, parce que tu ne peux pas remplacer Borg, mais j'étais le nouveau Suédois qui jouait un peu comme lui et qui posait problème sur le court à quelqu'un comme Vitas. Alors il a commencé à m'appeler Junior. C'était toujours 'Junior !' 'Hey Junior, viens voir ça !' Et après, plein de gars m'ont appelé comme ça sur le circuit. Jose Luis Clerc notamment. Et je disais à Vitas 'Mais pourquoi tu m'appelles Junior ? Il m'a dit 'Parce que Junior Borg. Tu joues de la même putain de façon que Björn, tu ne rates jamais un coup'."
Trop jeune pour les folles nuits du Studio 54, Wilander a pourtant quelques souvenirs de soirées épiques. "Je me souviens particulièrement d'une à Toronto, poursuit-il. C'était en 83. Donc j'ai 18 ans. Peut-être 19. Je suis venu avec mon entraîneur, ce qui vous montre à quel point j'étais stupide. Mon coach devait avoir 55 ans et je viens avec lui à une soirée de Vitas... Il y avait de la bière, des filles, des potes. Je suis resté jusqu'à 3-4 heures du matin et à 19 ans, j'ouvrais des yeux grands comme ça. Personne ne m'avait jamais invité à une soirée comme ça. Surtout, personne ne m'avait jamais traité comme un adulte sur le circuit. J'étais toujours le gamin. Le kid. Little Mats. Le nouveau petit suédois. Vitas a été le premier qui a arrêté de me considérer comme un ado. Il me disait 'Allez viens Junior, on va passer un bon moment, j'ai des potes qui seront là, pourquoi tu ne viendrais pas toi aussi ?' Je lui en suis très reconnaissant."
Chaleureux et généreux sont deux mots qui reviennent dans l'immense majorité des bouches qui l'ont connu. Un jour, après une exhibition, il a invité tout le public présent en tribunes à la fête qu'il organisait le soir-même.

La cocaïne, face sombre de l'ange blond

Mais le joyeux drille avait sa face plus sombre. Dans le petit cercle du tennis, son addiction à la cocaïne est un secret de polichinelle. C'est elle qui va accélérer sa fin de carrière. A 28 ans, Vitas décroche. Pas de la dope, mais du top niveau. Il n'a que 31 ans quand il range ses raquettes. Mais la retraite n'est pas bonne conseillère. Sans occupation professionnelle à temps plein, il plonge encore davantage. Les stigmates du Studio 54, entre autres.
"Mais d'où venait Vitas ?, interroge Wilander sous la forme d'un plaidoyer. De New York. Dans quelle décennie a-t-il grandi ? Les années 70. Comment tu peux ne pas prendre de mauvaises habitudes quand tu vis à New York et que tu es né au milieu des années 50 ? Tu n'es pas normal si tu ne connais pas quelques dérives. Il a eu des problèmes, des phases sombres, à certains moments de sa vie. Mais on ne doit pas juger qui que ce soit sur ces périodes-là, mais sur la façon dont les gens arrivent à les surmonter et les efforts qu'ils font pour s'en sortir. Comment tu apprends de tes erreurs, en quelque sorte."

Vitas Gerulaitis, côté sombre.

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Le tunnel sera long et la traversée pénible. Sans surprise, Gerulaitis a soudain moins d'amis que du temps de sa splendeur. Il découvre ceux qui le sont vraiment. Comme Janet Jones qui, en 1988, lui posera un ultimatum : "C'est cette merde ou notre amitié, tu choisis". Il partira six mois en désintoxe.
Au creux de la vague, un homme va lui apporter un soutien déterminant : Jimmy Connors. Voir Gerulaitis sombrer le rend fou. La drogue aussi. Lors d'une soirée, un ami de Vitas a la mauvaise idée de proposer une ligne à Jimbo. Gerulaitis sort de ses gonds et le plaque contre le mur : "Je t'ai dit de garder cette merde loin de Jimmy."
"Je n'étais pas aussi ami avec lui que Borg et Mac, mais Vitas et moi étions proches, raconte Connors dans son autobiographie. Sans la discipline du tennis pour le maintenir à flot, sa dépendance a considérablement augmenté. C'est la raison pour laquelle je lui ai demandé de voyager avec moi en Europe pendant cinq mois en 1989. Je détestais la drogue, mais on ne laisse surtout pas tomber quelqu'un quand les choses vont mal."
Leur périple vaudra notamment une scène culte au public de Roland-Garros, où les organisateurs leur offrent une wild-card et les honneurs du central. Le duo de papys disparaît dès le premier tour contre la paire Jarryd-Fitzgerald, mais Connors et Gerulaitis laissent une des images de la quinzaine en pénétrant sur le court munis de béquilles.

Impayables, Jimmy Connors et Vitas Gerulaitis sont entrés sur le court central de Roland-Garros avec des béquilles avant de jouer leur double.

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Le golf pour échappatoire

Quelques mois plus tard, quand il ira mieux et que Connors, englouti sous les blessures, envisagera (pas trop longtemps) de prendre sa retraite, Gerulaitis lui rendra la pareille, devenant même brièvement son coach officieux. "Il est celui qui a inspiré Jimmy à revenir, à continuer, assure Wilander. Et Jimmy à sa façon a aidé Vitas à revenir de son style de vie. Les deux ont créé cette relation très forte. Si on parle encore de ce comeback incroyable de Jimmy en 1991 à l'US Open, c'est en grande partie grâce à Vitas."
Lors de son mythique huitième de finale contre Aaron Krickstein, le jour de son 39e anniversaire, Jimmy Connors vient s'asseoir au fond du court Louis-Armstrong alors qu'il vient d'égaliser à 6-6 dans le 5e set. Puis, se tournant vers la caméra, il lâche cette phrase devenue si célèbre qu'ESPN en fera le titre de son documentaire sur l'épopée de Connors : "This is what they paid for. This is what they want." C'est pour ça qu'ils ont payé. C'est ça qu'ils veulent. Pas grand-monde ne l'a compris sur l'instant, mais c'est à son vieux pote Vitas qu'il adresse ces mots. Gerulaitis était consultant pour CBS durant cette quinzaine et au micro ce soir-là.

Jimmy Connors avec Vitas Gerulaitis lors de l'US Open 1991.

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Bon analyste sur le fond, un brin iconoclaste sur la forme, il excellait dans ce nouveau rôle qui semblait lui aller comme un gant. Une carrière similaire à celle que connaîtra John McEnroe à la télé aurait pu se dessiner. A moins qu'il ne soit devenu entraîneur. Après avoir conseillé McEnroe, c'est Pete Sampras qui fit appel à lui au printemps 1994. Le numéro un mondial cherchait à apprivoiser la terre battue et Gerulaitis, ancien finaliste de Roland-Garros, n'était pas le moins bien placé pour l'épauler.
Mais plus encore que le tennis, c'est le golf qui maintient l'Américain à distance de ses démons. Il s'y jette à corps perdu. "Il essayait de retrouver un mode de vie plus sain, explique Wilander. Or, l'avantage du golf, c'est que ça prend beaucoup de temps. Vitas y jouait tous les jours ou presque. Après sa carrière, quand on se voyait, il me parlait tout le temps de ça. Quand il ne jouait pas au tennis, coachait ou commentait du tennis, il était au golf."

L'enterrement de leur propre jeunesse

A l'aube de la quarantaine, Vitas Gerulaitis semblait donc sur la bonne voie. Devant lui, à nouveau, un horizon. Voilà pourquoi, en plus de la peine, la brutalité de sa disparition a fait osciller ses amis entre colère et incompréhension. Tous avaient peur qu'il replonge. En apprenant sa mort, beaucoup ont pensé à l'overdose, tout en s'en voulant d'y penser. "Je dois admettre que nous y avons tous songé, avouera John Lloyd. Björn n'arrêtait pas de répéter 'Oh non, Vitas, pourquoi tu as fait ça ?'".
Mais Vitas n'a pas fait ça. Il est mort empoisonné, non pas par la drogue, mais par du monoxyde de carbone. Installé sur le canapé du poolhouse de son ami, il a été intoxiqué en inhalant dans son sommeil du propane dégagé par le système de chauffage défectueux de la piscine. Une mort accidentelle, absurde.

La maman et la soeur de Vitas Gerulaitis lors de ses obsèques.

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Compte tenu du passé, voire du passif de la victime, la rumeur galopera et elle sera tenace. "Il y a eu des bruits, des ragots sur sa mort, regrette Mats Wilander. C'était un accident. Il a été empoisonné au monoxyde de carbone. C'est tout. Il n'y a rien d'autre à chercher, pas d'autre histoire dans l'histoire. Et quand j'entends ces conneries… J'ai été déçu par certains médias, certaines personnes. Comme s'ils avaient voulu que ce soit autre chose, quelque chose de plus glauque, de plus tragique. Sa mort a été incroyablement triste, terrible, parce qu'à ce moment-là, il était parfaitement clean".
Deux jours seulement après les funérailles, Borg, McEnroe et Connors, flanqués de Wilander et Lendl, ont repris la tournée des Grands Ducs des exhibitions. A Chicago, après une poignante minute de silence, ils ont tenté de jouer, de rire et de faire rire, mais le cœur n'y était pas. Gerulaitis n'est plus là, mais il est partout et tout le monde ne pense qu'à lui, ne parle que de lui.
"La semaine a été éprouvante pour nous tous, avoue Borg. Je connaissais Vitas depuis 1972, et mieux que n'importe quel autre joueur. C'est dur, c'est triste, parce qu'il avait encore tant à donner au tennis." McEnroe, lui, regrette de ne pas avoir glissé dans la tombe de son ami le trophée de l'US Open 1979, le premier Majeur de sa carrière, acquis en battant Gerulaitis en finale. Les deux mômes du Queens, en finale à Flushing, au cœur du Queens. Un match comme on n'en fera plus, une époque qui n'existe plus.
Ce 22 septembre 1994, ce n'est pas seulement un des leurs, un ami, que Borg, Mac et Connors ont enterré. C'est aussi leur propre jeunesse. Leur âge d'or et celui d'un tennis qui ne retrouvera plus jamais l'esprit de cette période pas comme les autres. Époque que personne n'incarne mieux que Vitas Gerulaitis. Il y aura peut-être, sûrement, d'autres Borg, d'autres McEnroe, d'autres "Big Three". On ne reverra pas un autre Gerulaitis.

Un pote. Une guitare. La vie selon Vitas.

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