Détroit de Malacca. Un bras de mer mythique, pris en étau entre les péninsules malaises et indonésiennes, peuplé de navires commerciaux et de folles légendes. On dit que les soirs de pleine lune, l'eau y produit un effet miroir qui a le pouvoir de charmer les hommes, et de les attirer irrémédiablement dans ses ténèbres. C'est là qu'en 2014, selon une théorie en vigueur, le tristement célèbre Boeing 777 de la Malaysia Airlines se serait détourné durant son trajet entre Kuala Lumpur et Pékin avant de s'évanouir dans l'oubli, laissant dans son sillage une énigme jamais résolue.
C'est là aussi, au plus profond de cette route maritime hautement stratégique reliant la Mer de Chine à la Mer d'Andaman, et plus largement l'Océan Indien à l'Océan Pacifique, que gît au fond de l'eau, depuis le 5 avril 1934, le corps de Jiro Sato, considéré comme l'un des sinon le plus grand joueur (masculin) nippon de tous les temps.
Bien avant Kei Nishikori et Naomi Osaka, c'est lui, Jiro Sato, qui aurait pu faire du Japon un pays majeur du tennis. Et si ça n'est toujours pas réellement le cas aujourd'hui, c'est peut-être parce que, en sautant de ce maudit paquebot qui aurait dû l'emmener vers sa gloire, il a aussi malgré lui inversé le cours de l'histoire.
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20/09/2022 À 22:13
Sato, dont le corps n'a jamais été repêché, avait 26 ans et près d'un siècle plus tard, sa mort continue elle aussi de charrier son parfum de mystères. Voire de susciter certains désaccords qui resurgissent parfois à la surface, aux flux et reflux de l'actualité.
Elle est drapée d'un voile pudique par la Japan Tennis Association (JTA), la Fédération nippone, montrée du doigt à l'époque par la famille du défunt comme la principale fautive de cette tragédie, sans qu'il soit aisé de déterminer sa part exacte de responsabilité. Car un suicide, comme un accident d'avion, est bien souvent multifactoriel. Et garde toujours une part d'inconnu.
Les plus grands journalistes tennis de la presse nipponne sont eux-mêmes très pudiques quand il s'agit d'évoquer ce qui demeure une plaie béante dans l'histoire du sport japonais. "C'est une affaire délicate car même aujourd'hui les causes du suicide sont sujettes à différentes interprétations", nous dit l'une d'entre eux. "Je pourrais peut-être vous en parler un jour, mais pas par mail ni par téléphone", nous dit un autre.
La plupart, par respect pour le défunt tout autant sans doute que par discrétion, préfèrent dresser un mur de silence autour de cette mort qui n'a jamais livré tous ses secrets. Ce qui, comme toujours en pareil cas, est la porte ouverte aux fantasmes les plus fous.

Jiro Sato, un "produit" du Japon Impérial

Alors pourquoi Jiro Sato, cet homme beau, fort, talentueux, promis à un mariage heureux et une carrière glorieuse, a-t-il choisi de mettre atrocement un terme à sa brillante destinée, au moment où il semblait voué à atteindre le paroxysme de sa carrière et tutoyer les légendes des "mid-30" qu'étaient les Fred Perry et autres Jack Crawford ou Ellsworth Vines ?
L'une des premières pièces du puzzle de l'enquête réside dans le contexte de l'époque, ce Japon de l'Entre-deux-guerres à peine entré dans l'ère Showa (Hirohito), du nom de cet Empereur resté au pouvoir de 1926 à 1989, et dont les premières années de règne ont été marquées par une politique fortement expansionniste et nationaliste.

Hiro Hito est devenu en 1926 le 124e empereur du Japon.

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Aux prémices du Japon Impérial, le tennis, qu'on n'associe pas forcément aujourd'hui à un sport national dans l'archipel, y vit pourtant un véritable âge d'or. Ichiya Kumagae, premier Japonais à participer à un Grand Chelem en 1916 lors des Internationaux des Etats-Unis (où il sera demi-finaliste en 1918), et Zenzo Shimizu, premier Japonais à jouer Wimbledon en 1920 (finaliste du tournoi pré-Challenge Round face à Bill Tilden), par ailleurs médaillé d'argent olympique lors des Jeux d'Anvers de cette même année 1920 (en double aux côtés de Seiichiro Kashio), en sont notamment les pionniers. Jiro Sato, lui, est voué à en devenir la première grande star.
Né le 5 janvier 1908 à Shibukawa, dans la préfecture de Gunma, au centre du pays, où l'on peut toujours visiter sa pierre tombale aujourd'hui, Jiro Sato débute le tennis dans son enfance avec son grand frère, Hyotare Sato, devenu lui-même un excellent joueur. A l'époque, le tennis est bel et bien un sport très populaire au Japon, importé dès la fin du XIXè siècle par des expatriés américains et pratiqué dans de nombreux jardins publics - la JTA est d'ailleurs créée durant ces années-là, en 1922. Bien sûr, il est réservé à une certaine classe sociale mais les frères Sato ont les moyens de pratiquer leur passion : ils sont les héritiers d'une riche famille d'agriculteurs.
Alors qu'il vient de se lancer dans des études d'économie à la Faculté de Waseda, à Tokyo, où il a l'occasion de peaufiner les contours de sa technique encore brut de décoffrage en intégrant la section sportive universitaire, un événement va donner un nouvel essor à sa carrière : la tournée au Japon, en 1929, des stars du Racing Club de France, parmi lesquelles Henri Cochet et Jacques Brugnon, venus en compagnie des moins connus (mais néanmoins chevronnés) Raymond Rodel et Pierre Landry. Sato, 21 ans, en bat trois sur quatre. Il s'incline seulement face à Cochet, déjà quadruple vainqueur en Grand Chelem.

L'inspiration Cochet, la malédiction Borotra

Sato restera profondément marqué par Cochet et va s'identifier au célèbre Mousquetaire, parce qu'il est comme lui de petite taille (1,68 m) et compense celle-ci par une grande force athlétique qui, en plus de ses mâchoires carrées, lui vaudra le surnom de "Bulldog Sato" dont l'affublera un jour la presse australienne. Il va jusqu'à changer sa prise pour adopter le fameux coup droit à plat de Cochet – coup droit qui deviendra son gros point fort - et s'approprie aussi son style de jeu, basé sur une prise de balle très précoce, une grande régularité et une volée tranchante.

Jean Borotra et Henri Cochet à Wimbledon en 1929.

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Avec lui, mieux vaut ne pas rentrer dans son jeu. Plutôt le harceler sans cesse, ce que fait parfaitement Jean Borotra, autre légende française des années folles, qui rend chèvre le Japonais en l'agressant systématiquement, avec la prestance qu'on lui connaît. Borotra restera à jamais la principale bête noire de Sato. Et comme il l'aimait bien, il le poussera aussi à dépasser son caractère sérieux et rigoureux en l'incitant à la débauche dans de folles nuits parisiennes. L'une d'entre elles, d'ailleurs, dérapera quelque peu. Mais c'est une autre histoire, dont on reparlera plus loin.
Hormis Borotra, donc, Jiro Sato a battu à peu près tous les maîtres de son temps. En simple, en double, en Grand Chelem, en Coupe Davis ou lors d'un des nombreux tournois organisés en France, sur la Riviera (haut-lieu du tennis à l'époque) et en Grande-Bretagne, où il se rend régulièrement à partir du début des années 30.
C'est le moment où, après avoir conquis son premier titre de Champion du Japon, il s'élance sur le circuit international. Il s'y forge vite une place de choix avec cinq demi-finales de Grand Chelem sur neuf tournois majeurs disputés en l'espace de trois saisons : deux à Roland-Garros en 1931 et 1933, une aux Internationaux d'Australie en 1932, et deux à Wimbledon en 1932 et 1933.
Cette saison 1933, lors de laquelle il abandonne ses études pour se concentrer pleinement au tennis, restera sa meilleure. Cette année-là, il s'offre notamment des succès prestigieux sur les deux plus grands joueurs britanniques du moment, Fred Perry à Roland-Garros et Bunny Austin à Wimbledon, avant de s'incliner les deux fois face au futur vainqueur, l'Australien Jack Crawford, auteur du Petit Chelem et assez injouable cette saison-là, mais auquel il prend pourtant un set sur le Centre Court londonien.
Même s'il a décroché le titre en double mixte aux Internationaux d'Australie 1932 (avec la championne locale Meryl O'Hara Wood), c'est bel et bien en atteignant par ailleurs la finale du double messieurs à Wimbledon, lors de cette même année 1933, que Jiro Sato accède pour de bon à la notoriété sportive. Sous les yeux du roi Georges V, Jiro, épaulé par son compatriote Ryosuke Nunoi, s'incline face aux Frenchies Jean Borotra (encore lui...) et Jacques Brugnon. Mais il joue désormais dans la cour des grands.
A l'issue de la saison, il est considéré comme le n°3 mondial des joueurs amateurs derrière Jack Crawford et Fred Perry. C'est le début, pense-t-on, d'une immense carrière en devenir. C'est surtout, malheureusement, le début de la fin. Parce que des maux d'un autre genre ont commencé à le ronger. Intérieurement, insidieusement. Mais inexorablement.

4 juin 1931 : premiers symptômes d'un mal étrange

Les premiers symptômes de ce que certains appelleront plus tard "le mal de la Coupe Davis" surviennent le 4 juin 1931, lors d'une rencontre contre l'Egypte, à Paris. A Paris, oui : car à cette époque aussi, avant le Challenge Round qui se jouait toujours chez le pays tenant du titre, les nations les plus excentrées devaient souvent évoluer en terrain neutre. Et même toujours pour le Japon qui, faute de concurrence dans des pays plus proches, évoluait dans la zone Europe et devait donc se "farcir" tous les ans d'interminables déplacements en bateau. Pour les Japonais, le mot "campagne" de Coupe Davis n'était pas galvaudé. C'était même quasiment une croisade à chaque saison.
Cela dit, en ce mois de juin 1931, Jiro est en pleine forme puisqu'il vient d'atteindre à Roland-Garros sa première demie en Grand Chelem, battu par l'inévitable Jean Borotra après avoir mené deux sets à un. Un mois plus tôt, il a honoré en Yougoslavie sa toute première sélection en Coupe Davis. Et celle-ci s'est parfaitement déroulée avec deux victoires en simple et une en double.
Mais contre l'Egypte, le n°1 japonais renonce à disputer la troisième journée, certes sans enjeu. Il est cloué à l'hôtel par de violentes douleurs gastriques et de fortes diarrhées. Des malaises qui vont désormais l'escorter de plus en plus en plus régulièrement durant le reste de sa carrière. A chaque fois, étrangement, en marge d'une rencontre de Coupe Davis.
Rebelote d'ailleurs au mois de juillet 1931. Sato atteint les quarts à Wimbledon, battu par qui-vous-savez (Jean Borotra), puis renonce à disputer la troisième journée de la demi-finale de la Zone Europe en Angleterre, après avoir perdu son premier simple (contre Fred Perry) et le double. D'accord, cette fois encore, cette troisième journée est sans enjeu. Mais à l'époque, on ne badine pas tant que ça avec les matches pour du beurre, qui sont d'ailleurs joués en trois sets gagnants.
Dans la foulée de cette rencontre, Jiro Sato va s'établir plusieurs mois en Angleterre, où réside et travaille déjà son compatriote Miki Tatsuyoshi. Ce dernier, devenu pour sa part le premier Japonais vainqueur d'un Grand Chelem - le double mixte de Wimbledon 1934 aux côtés de la Britannique Dorothy Round, trois mois après la mort de son ami -, témoignera d'un Jiro Sato qui vit là-bas sa plus belle vie, fait la fête, se fait courtiser par de nombreuses femmes et "occidentalise" son comportement.
Il sera tout aussi formel pour raconter qu'il perdra sa joie de vivre à l'instant même où il montera sur le bateau qui l'emmènera, à la fin de cette année 1931, pour un voyage de plusieurs mois : direction les Indes, où il devra prendre part à une série de tournois, puis cap sur la longue tournée australienne avant de repartir aussitôt en Occident, pour la Coupe Davis, Roland-Garros et Wimbledon notamment.
Le programme est copieux, mais Sato n'a pas le choix. La JTA, qui tire de précieux dividendes de la participation de sa vedette à ces différentes épreuves, l'oblige à enchaîner.

Une lettre "assassine" de la Fédération japonaise

Aujourd'hui, évidemment, les choses se passeraient différemment et il y a peu de chances qu'une Fédération nationale puisse avoir autant de prise sur un joueur dans l'établissement de son programme. Mais au Japon, le dévouement à la patrie n'est pas un vain mot. Surtout à l'ère Showa, où les sportifs sont largement utilisés pour asseoir le retentissement de l'Empire à l'international, ce qui renvoie un triste écho à l'actualité du moment. Impossible de ne pas se dire qu'au-delà de ses éventuels tourments intérieurs, le pauvre Jiro Sato sera victime tout autant de son propre talent que du contexte politique de son temps.
Un contexte dans lequel gagner la Coupe Davis, plus encore que de gagner un Grand Chelem – terme qui n'existe d'ailleurs pas encore en tennis -, représente le Graal ultime, ainsi qu'une manne financière considérable. Finaliste en 1921 pour la seule fois de son histoire avec sa doublette Ichiya Kumagae/Zenzo Shimizu, battus alors par l'armada américaine, le Japon de Jiro Sato et du reste de sa génération dorée peut cette fois prétendre au titre.
La Fédération nipponne, après avoir vu le tennis français s'envoler grâce aux exploits des Mousquetaires en Coupe Davis qui ont permis la construction du stade Roland-Garros en 1928, fait de la conquête du Saladier d'Argent un objectif prioritaire. Plus que ça : une obsession.
Evidemment, Jiro ressent bien le poids de l'enjeu et de cette responsabilité énorme qui repose sur ses épaules. D'autant que la pression s'accentue considérablement à partir de 1932. Cette année-là, il est impeccable lors des deux premiers tours facilement remportés en Grèce et au Danemark (0-5). Mais lors de la demi-finale de la Zone Europe disputée en Italie, à Milan, dans la foulée de Wimbledon, c'est la catastrophe.
Exactement comme l'année précédente, Sato joue bien à Wimbledon où il atteint sa première demi-finale en battant le tenant du titre américain Sidney Wood en quarts. Mais à Milan, il n'est que l'ombre de lui-même. En ouverture de la rencontre, il est laminé en trois sets par l'Italien Giorgio De Stefani, certes tout juste finaliste à Roland-Garros mais dont on se rappelle davantage, convenons-en, en tant que (futur) Président de la Fédération internationale, signataire du passage à l'ère Open, qu'en tant qu'ancien champion. Premier coup de clim'.
Deux jours plus tard viendra l'énorme coup de froid. Malgré sa défaite initiale en simple, Jiro, qui s'est racheté la veille en double, a la qualification au bout de la raquette ; le Japon mène 2-1 et lui-même mène deux sets à rien face à Giovanni Palmieri un joueur obscur qui n'a jamais atteint la moindre deuxième semaine en Grand Chelem, et qui avait été battu le vendredi par le n°2 japonais, Takeo Kuwabara.
Mais Sato se saborde et ne met soudainement plus une balle dans le court jusqu'à la fin d'un match qu'il perd 4-6, 4-6, 6-1, 6-1, 6-2. Dans la foulée, Kuwabara s'incline lors du cinquième match décisif face à De Stefani. Stupeur : le Japon est éliminé.
Après cette défaite, Jiro est profondément abattu, au point dit-on de s'enfermer dans un mutisme prolongé qui ne lui ressemble guère, lui que ses proches dépeignent d'un naturel plutôt enjoué. Trois jours après sa contre-performance, en guise de "réconfort", il reçoit une lettre saignante de sa Fédération. Le contenu de cette lettre officielle, révélé dans le livre "Au revoir beau Wimbledon", une biographie écrite en 1985 par l'auteur japonais Yusuke Fukada, est édifiant. Pour ne pas dire stupéfiant. En voici un extrait :
"Nous fondions cette année de grands espoirs de victoire en Coupe Davis et vous avez échoué en perdant ces deux matches, qui se sont tous les deux finis en suicide de votre part (Ndlr : oui, le mot "suicide" est bien employé...). C'est regrettable et inexcusable. Depuis tous ces mois où vous êtes loin du Japon, vous n'avez fait visiblement aucun progrès sur le plan mental. Vous vous êtes trop concentré sur Wimbledon et pas assez sur cette rencontre contre l'Italie. Maintenant, réfléchissez aux conséquences de vos actes et à la manière dont vous allez devoir vous améliorer."
Peut-on faire plus violent ?

Australie 1933, la défaite de trop

Derrière la violence de ces mots se cache aussi une peur panique. La JTA, en difficulté sur le plan financier, compte fermement sur la Coupe Davis pour se refaire la cerise. Elle voit même plus loin puisqu'elle a lancé un appel à des créanciers pour financer un ambitieux projet d'infrastructures qui pourraient achever de faire "exploser" le tennis au Japon. Jiro Sato, ou plutôt ses futurs succès en Coupe Davis, sont quasiment une garantie de rentabilité auprès des souscripteurs. On a connu des méthodes plus efficaces pour libérer un joueur mentalement.
L'année 1933 est pourtant, on l'a dit, la meilleure de Jiro Sato, et pas seulement sur le plan sportif. Cette année-là, il se met aussi en couple avec Sanaye Okada, la meilleure joueuse japonaise, qui devient donc un peu plus que sa partenaire occasionnelle de double mixte. A priori, les choses ne peuvent pas aller beaucoup mieux pour lui. Mais aussitôt que revient la Coupe Davis, resurgissent avec elle les fantômes de sa malédiction.
On pense qu'il les a exorcisés au diapason d'un début de campagne sans fausse note. Jiro Sato demeure invaincu lors des trois premières rencontres contre la Hongrie, l'Irlande et l'Allemagne, soit 6 simples et 3 doubles remportés. Avec au passage une superbe victoire à Berlin, en quart de finale de la Zone Europe, sur Gottfried Von Cramm, futur double vainqueur de Roland-Garros. Jamais il ne s'était si bien élancé dans la compétition.

Jiro Sato serrant la main de Gottfried von Crammn après leur match en Coupe Davis en 1933.

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Mais une semaine après cette victoire en Allemagne, la demi-finale contre l'Australie, à Roland-Garros, tourne encore une fois au cauchemar. Jiro y perd un simple crucial le premier jour contre le tout jeune Vivian McGrath (17 ans), 7-5 au cinquième set après avoir mené deux sets à un. Idem le lendemain : avec Ryosuke Nunoi, il perd le double en cinq sets - et la rencontre avec - face à Jack Crawford/Adrian Quist.
En Coupe Davis, à chaque fois, c'est la même histoire : dans le "money time" des matches les plus serrés et les plus importants, Sato s'écroule mentalement. Un hasard ? Certainement pas.
C'est en tout cas le coup de grâce pour le joueur japonais qui décrète alors vouloir prendre ses distances avec la Coupe Davis. S'il connaît quelques jours plus tard à Wimbledon la plus grande émotion de sa carrière avec cette finale en double, il termine la saison plus difficilement. Après une nouvelle élimination précoce aux Internationaux des Etats-Unis, tournoi qui ne lui aura jamais réussi sans doute à cause de son positionnement tardif dans le calendrier, Jiro rentre au Japon littéralement épuisé. Malade, même.

La piste de la chtouille

Dans le bateau qui le ramène au pays du Soleil Levant, certains de ses coéquipiers signalent un comportement étrange, pour ne pas dire inquiétant. Comme frappé de schizophrénie, l'officieux troisième meilleur joueur (amateur) au monde passe d'un instant à l'autre d'un état où il semble tantôt effrayé, tantôt déprimé, à un état parfaitement normal. Bizarre...
A l'arrivée au Japon, Jiro a la mine si sombre et si creuse qu'on lui recommande d'aller passer une série d'examens à l'hôpital. C'est alors qu'on commence à murmurer autour de lui une drôle d'hypothèse : celle d'une maladie sexuellement transmissible qu'il aurait contracté en se faisant entraîner quelques mois plus tôt, en plein Roland-Garros, par ce filou de Jean Borotra dans une maison close parisienne, où il aurait eu une relation tarifée.
Jiro Sato, donc, aurait la gonorrhée, la chaude-pisse, la chtouille si vous préférez. Et ce serait la raison pour laquelle il préfère garder ses maux pour lui. Les symptômes principaux de cette IST ? Entre autres, des douleurs au ventre, des traces de sang dans les urines et un état neurasthénique. C'est-à-dire à peu près ce dont souffre le joueur. Mais les médecins, eux, penchent plutôt pour une dépression nerveuse, doublée d'une maladie intestinale chronique dont le joueur souffrirait depuis son enfance. Pourquoi pas. Même si dans son cas, tout cela ressemble plutôt très fort à un mal purement psychosomatique.
Quoi qu'il en soit, chtouille ou pas chtouille, Jiro Sato ne veut plus entendre parler de Coupe Davis, au moins pour 1934. Lors d'un banquet d'accueil organisé quelques jours après le retour des joueurs au pays, en cette fin de saison 1933, il apparaît effondré à sa table, les yeux remplis de larmes, alors que son président de Fédération, Masatsune Hotta, évoque la campagne écoulée qui vient de se solder par une nouvelle désillusion.
Auprès des journalistes, il ne cache pas son profond pessimisme pour la campagne suivante. A quoi bon se lancer dans une bataille en laquelle il ne croit guère ? Jiro préfèrerait se reposer, reprendre ses études, boucler son service militaire et accessoirement se consacrer à Sanaye, qu'il demande en mariage au tout début de l'année 1934. Soit trois mois avant sa mort.
D'ailleurs, Jiro n'est pas le seul à vouloir faire une pause. Son fidèle lieutenant Ryosuke Nunoi formule exactement la même demande. A lui, elle est accordée. Ce que Ryosuke prend, sur le moment, comme une bonne nouvelle deviendra en réalité le drame de sa vie.
Hanté par ce sentiment d'avoir "abandonné" son coéquipier, persuadé que celui-ci ne se serait pas suicidé s'il l'avait accompagné dans ce dernier voyage, il ne rejouera non seulement plus jamais la Coupe Davis mais finira lui-même par se tirer une balle dans la tête onze en plus tard, en 1945. Terrible fin pour cette "golden génération" japonaise...

Jiro Sato en 1932.

Crédit: Getty Images

Mars 1934, début de l'ultime voyage...

En cette année 1934 où Jiro a obtenu, malgré tout, de ne pas participer aux Internationaux d'Australie, la structuration des groupes de Coupe Davis a été légèrement réorganisée. C'est justement contre l'Australie que le Japon doit débuter sa campagne mais un peu plus tardivement que d'habitude, au mois de juin, juste après Roland-Garros. La rencontre est prévue à Eastbourne, en Angleterre. Pour satisfaire ses deux meilleurs joueurs, la Fédération japonaise avait demandé à son homologue australienne la possibilité de l'organiser au Japon. Mais elle avait essuyé un refus. A partir de là, plus rien ne pouvait s'opposer au drame...
Le 20 mars 1934, le Hakone Maru, un paquebot affrété par la compagnie Nippon Yusen Kaisha, s'élance du port de Kobe avec à son bord l'équipe de Coupe Davis du Japon, constituée des trois "Jiro" (Sato, donc, mais aussi Yamagishi et Fujikura) et de Hideo Nishimura. Après un bon mois de trajet, le bateau doit débarquer à Marseille, en France, où les joueurs ont prévu de disputer une série de tournois (dont Roland-Garros) avant ce quart de finale de la Zone Europe de Coupe Davis contre l'Australie, en Angleterre.
Un premier "stop" se fait à Manille, aux Philippines, où la délégation japonaise rend visite à une grande famille du tennis : les Sawamatsu, dont le patriarche, qui a monté une entreprise sur place, est le grand-père de Kazuko Sawamatsu (devenue la première Japonaise à gagner un Grand Chelem lors du double dames de Wimbledon en 1975), et arrière-grand-père de Naoko Sawamatsu, 14e mondiale en févier 1995.

Ensuite, une escale est prévue à Singapour et celle-ci, Jiro Sato l'attend avec impatience. En fait, depuis le départ, il ne va pas très bien. Il se plaint régulièrement du ventre, semble frappé de trous de mémoire et ne quitte pour ainsi dire jamais sa cabine. Il a d'ailleurs été examiné par le médecin du bateau, qui lui a prescrit des médicaments.
Le 4 avril au matin, Jiro fait venir dans sa chambre le capitaine du Hakone Maru et lui demande d'être débarqué au port de Singapour, où le bateau est sur le point d'accoster, puis d'être renvoyé au Japon. Il explique que son état ne fait qu'empirer, et qu'il est dans l'incapacité totale de jouer au tennis dans ces conditions.
Partagés entre l'envie de respecter ses désirs et celle de le convaincre de rester, ses coéquipiers avertissent leur Fédération du dilemme. Par retour de télégramme, la réponse de cette dernière ne tarde pas. Vu les sommes en jeu, la figure de proue du tennis nippon doit remonter sur ce bateau. Et celui-ci doit reprendre le cours de son voyage. Si possible expressément.
A propos de ce télégramme, la Fédération japonaise évoquera une simple consigne. La famille du joueur, elle, parlera d'un ordre. Consigne ou ordre, au fond, peu importe : Jiro Sato n'est pas homme à discuter le point de vue de sa hiérarchie. Lorsqu'on lui fait passer le message, en pleine réception donnée par le Consul du Japon à Singapour, il n'hésite pas la moindre seconde. "Je repars avec vous", annonce-t-il aussitôt à ses coéquipiers, sous un tonnerre d'applaudissements.
Le soir, à l'issue du dîner, Jiro reprend donc sa valise et remonte sur le Hakone Maru, où il s'apprête à passer sa dernière nuit. A 23h30, le bateau quitte le port de Singapour à destination de Penang (en Malaisie), sa prochaine escale. Puis il s'enfonce doucement dans le Détroit de Malacca.

7 heures de recherches, en pleine nuit

Le lendemain, 5 avril 1934, jour du drame, on entend Jiro écouter en boucle "Have you ever been lonely", le tube du moment d'Elsie Carlisle qui est aussi la chanson préférée de sa fiancée. Puis on l'aperçoit en train de taper machinalement des balles contre le mur spécialement érigé sur le pont du bateau. Il a mis sa tenue de tennis mais il se montre, d'après les témoins, étonnamment gauche. L'une de ses balles finit d'ailleurs par-dessus bord. Du haut du paquebot qui s'en éloigne, il la regarde flotter à la surface de l'eau avec un air profondément mélancolique.
Le soir, alors que l'équipe nippone est conviée à une nouvelle réception dans la salle à manger du Hakone Maru, Jiro décide une fois de plus de rester dans sa chambre. Personne ne s'en alarme outre mesure, vu qu'il en a pris l'habitude depuis le départ. Le joueur se fait livrer un repas léger constitué d'un simple potage et d'une glace. A 20h30, le steward qui vient lui apporter son room-service est le dernier à l'apercevoir vivant. En lieu et place d'un simple pyjama, il le trouve en costume noir. Etrange, certes. Mais de là à en déduire ce qui va suivre...
A 23h30, Jiro Yamagishi, le compagnon de chambre de Sato, débarque dans la cabine et s'étonne de ne pas y trouver son coéquipier. Il prévient ses autres coéquipiers, puis le capitaine. Pendant de longues minutes, tout le monde s'affaire à la recherche de Jiro. En vain, évidemment. En revanche, on découvre dans sa cabine une lettre d'adieu griffonnée sur trois feuilles de papier. On réalise aussi qu'il manque deux poids en fer et une corde à sauter, dont il s'est probablement servi pour se lester au fond de l'eau. Dès lors, ça ne fait plus aucun doute : Sato a sauté.
Peu après minuit, soit plus de 3h30 après que le champion a été vu vivant pour la dernière fois, le Hakone Maru fait machine arrière. Tout la nuit, pendant 7 longues heures, il fera des ronds dans l'eau, tout feux dehors, pour tenter de retrouver le corps et peut-être même, par miracle, le repêcher vivant. Il dépêchera aussi sur zone d'autres navires passant à proximité. Mais au bout d'un moment, il faut se rendre à l'évidence. On ne retrouvera rien du tout. A 7h du matin, les recherches sont abandonnées.
Jiro Sato a disparu corps et bien, entre les points GPS suivants : 2.46.30 de latitude Nord et 101.0630 de longitude Est (soit la position du bateau à 20h30, heure où il a été vu pour la dernière fois) et 3.14.0 de latitude Nord et 100.4230 de longitude Est (soit la position du bateau à 23h30, heure à laquelle sa disparition a été signalée). En gros : quelque part dans le Détroit de Malacca, au large de Kuala Lumpur.
Immédiatement, dans la matinée du 6 avril, un télégramme est envoyé au Japon, puis relayé dans le monde entier, pour signaler la mort certaine du champion. Les hommages affluent tandis qu'une cérémonie s'organise rapidement sur le bateau, où un autel funéraire est mis en place, orné des raquettes et de photos du joueur.
La presse internationale se fait l'écho de la nouvelle. Les grands rivaux de Jiro se fendent de communiqués dans lesquels ils font part de leur stupeur et de leur incompréhension. "C'était l'un des hommes les plus gais que j'ai jamais connus", écrit ainsi Fred Perry. "C'était le dernier homme que j'aurais imaginé faire ce geste", appuie Bunny Austin.

Jiro Sato, l'étoile filante au destin tragique.

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La lettre de suicide retrouvée en 2015

Mais de cet homme, il ne reste rien désormais, sinon cette lettre d'adieu dissimulée pendant de longues années sous le tapis et qui, fait incroyable, a été exhumée pas plus tard qu'en 2015 des archives poussiéreuses de la Fédération, à l'occasion d'un processus de numérisation de documents anciens.
Dans ses ultimes écrits, adressés à différentes personnes, Jiro Sato s'excuse de son geste plus qu'il ne l'explique réellement. Il demande pardon au capitaine du bateau pour les "désagréments occasionnés". A son président de Fédération, Masatsune Hotta, il exprime même sa gratitude "pour tout ce que vous avez fait pour moi.". Il a aussi des mots d'encouragement à ses coéquipiers, qu'il exhorte à poursuivre l'aventure. "Je serais inutile à notre équipe, je ne serais qu'une source de problèmes et de préoccupations pour vous tous. Donnez tout ce que vous pouvez, vous le ferez mieux que je ne l'aurais fait. Je serai avec vous sur le terrain, non par le corps, mais par l'esprit."
Et pour Sanaye, sa fiancée, il écrit ce texte puissant et à la fois mystérieux, dans lequel il ne semble pas pouvoir tout dire de sa vérité :
"Sanae, ô ma destinée, s'il te plaît, pardonne-moi. Depuis que j'ai quitté le Japon, je suis affaibli par ma maladie intestinale. Et puis, il y a quelque chose qui tourne sans arrêt dans ma tête. Une pensée futile mais obsessionnelle qui m'empêche de me concentrer. Même le simple fait d'écrire cette lettre me demande un gros effort de concentration. Demain, nous arrivons à Singapour et moi, je vais mourir. C'est lâche, mais je n'y peux rien. Bien sûr, annule nos fiançailles. Je sais que je fais quelque chose de vraiment mal. J'ai sali ton nom, déshonoré ta famille. S'il te plaît, donne mes habits à mon frère. Et garde tout le reste. Adieu..."
Dans cet extrait, Jiro Sato explique qu'il écrit à sa fiancée la veille de l'arrivée à Singapour, soit le 3 avril, deux jours avant sa mort. Vu qu'il avait demandé la possibilité d'être débarqué sur place et renvoyé au Japon, sa décision, à ce moment-là, n'était peut-être pas irrémédiable. Si les instances avaient accédé à sa demande, la tragédie ne serait peut-être pas arrivée. Probablement pas, même.
L'autre élément étrange, c'est cette "pensée futile et obsessionnelle" qu'il évoque, et même à plusieurs reprises. Mais que veut-il dire exactement ? Un lien avec son futur mariage qui n'était, semble-t-il, pas du goût de sa famille, parce que Sanaye Okada venait d'un milieu social différent et parce que, comme elle était fille unique, la tradition japonaise aurait voulu que Sato adopte son nom de famille ? Un péché jamais avoué, le suicide étant perçu au Japon comme une porte d'entrée vers l'absolution ultime ? Une pure crise de démence paranoïaque ?
On ne le sait pas, on ne le saura jamais. Le secret reste jalousement gardé depuis des décennies dans les profondeurs de l'Océan. Et au Japon, cela se comprend, on n'a pas très envie d'aller remuer la vase au fond de l'eau. D'une part, cela va de soi, par respect pour l'homme. D'autre part, parce que sa mort incarne un chapitre de son histoire que le pays ne souhaite pas forcément rouvrir. Et enfin parce qu'elle représente un épisode à la fois douloureux et peu glorieux pour la Fédération japonaise, dont le président a démissionné peu de temps après.
Un tennis japonais qui, avec la mort de Jiro Sato, a perdu plus qu'un immense champion : il a aussi perdu son élan, et peut-être une partie de son âme. Evidemment, la délégation nipponne a été surclassée par l'Australie lors de cette rencontre de Coupe Davis qu'elle a malgré tout disputée au mois de juin, à Eastbourne.
En fait, il lui a fallu attendre près de 30 ans pour gagner à nouveau deux rencontres d'affilée en Coupe Davis. Et 70 ans pour voir un autre de ses membres, Kei Nishikori, effacer en quelque sorte Sato des tablettes en devenant le premier Japonais à atteindre une finale de Grand Chelem en simple, lors de l'US Open 2014.
Cette performance était probablement dévolue à Jiro Sato, qui, selon de nombreux experts, aurait certainement fini par s'imposer à Roland-Garros ou à Wimbledon, alors que ses plus belles années s'ouvraient à lui. Au lieu de quoi, le souvenir du pauvre homme, sans être tombé dans l'oubli, s'est progressivement estompé de la mémoire collective. Sa douloureuse histoire demeure malgré tout le témoignage de sa grandeur passée. Et de celle au passage d'une épreuve, la Coupe Davis, pour laquelle plus personne aujourd'hui ne se jetterait d'un bateau. Ou alors, pour d'autres raisons.
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