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Les Grands Récits - Rescapé du Titanic et roi de l'US Open, le destin pas commun de Dick Williams

Du Titanic à l'US Open, le destin pas commun de Dick Williams

Le 13/03/2018 à 12:04Mis à jour Le 30/03/2018 à 14:26

Une histoire digne d'un film, où se mêlent une des plus célèbres catastrophes du XXe siècle et les hautes sphères du tennis mondial de la Belle Epoque. Une histoire de mort et de vie, de cauchemars et de résilience. L'histoire de Richard Norris Williams et par ricochet celle de Karl Behr. Elle ne ressemble à aucune autre.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les mois de mars et d'avril seront consacrés aux miraculés du sport . Premier volet dédié à Richard Norris Williams.

18 juillet 1912, Longwood Cricket Club. A quelques encablures du mythique Fenway Park de Boston, se tient le Longwood Bowl, un des plus prestigieux tournois de tennis des Etats-Unis. Le tennis est alors un sport de riches. Une affaire de jeunes gens de bonnes familles, à l'image de Richard Norris Williams et Karl Behr. Le premier, âgé de 21 ans, s'apprête à intégrer Harvard. Le second, de six ans son ainé, est un pur produit de Yale. Les deux Américains s'affrontent en quart de finale. Williams s'incline en cinq sets, après avoir pourtant remporté les deux premières manches.

Entre les deux hommes, la poignée de mains est polie, comme elle l'a été trois heures plus tôt, lorsqu'ils se sont retrouvés dans le vestiaire avant de rentrer sur le court. Pourtant, ces deux-là partagent une histoire commune extraordinaire, au sens propre du terme. De celles qu'on ne peut jamais totalement appréhender. Trois mois plus tôt, presque jour pour jour, dans la nuit du 14 au 15 avril, ils ont survécu, dans des circonstances bien différentes, au naufrage du Titanic. Le genre d'expérience qui rapproche.

Dick Williams avait embarqué sur le fameux paquebot avec son père, Charles. Ironiquement, ils n'auraient jamais dû monter sur le Titanic pour cette traversée inaugurale, qui sera aussi la dernière. Les Williams devaient regagner les Etats-Unis au mois de février. Installés à Genève depuis des années, ils rentraient chez eux pour que Dick se consacre pleinement au tennis, tout en intégrant Harvard. Mais le jeune Williams est tombé malade. La rougeole. Il a donc fallu reporter le grand départ de plusieurs semaines.

Quatre jours de rêve avant la nuit et la mort

L'occasion était dès lors trop belle de s'offrir un voyage transatlantique sur le flambant neuf Titanic. Le jour J, pourtant, le père et le fils ont bien failli manquer le départ : à Paris, alors qu'ils devaient prendre le train pour Cherbourg, où le Titanic avait accosté, leur taxi les a amenés à la mauvaise gare. Ils n'ont attrapé leur train qu'en catastrophe à Saint-Lazare. Finalement, ce 10 avril, Richard et Charles Williams parviennent à monter à bord du géant de la White Star Line. C'est l'émerveillement.

Le "Gymnasium", la luxueuse salle de sport située dans la 1re classe du Titanic.

Le "Gymnasium", la luxueuse salle de sport située dans la 1re classe du Titanic.Getty Images

Quatre jours durant, passagers de première classe, ils côtoient la fine fleur de la haute. Le milliardaire John Jacob Astor, Benjamin Guggenheim, le patron de Macy's Isidor Straus ou encore l'excentrique Molly Brown, savoureusement incarnée par Kathy Bates dans le film aux onze Oscars de James Cameron. Ils sont même invités à la table du capitaine, Edward Smith. Bref, entre brandy, cigares, salle de sport et rencontres de prestige, le jeune Dick Williams vit quatre journées de rêve. Jusqu'à l'historique et dramatique soirée du 14 avril.

Ce soir-là, les Williams se sont couchés tôt. A 23h45, Dick est réveillé par un énorme bruit. Le temps d'ouvrir les yeux et il aperçoit son père, déjà assis sur son lit. Ils remarquent tout de suite que les moteurs sont coupés et décident de se rendre sur le pont principal. En chemin, dans un couloir, ils entendent une femme crier derrière une porte. Celle-ci est bloquée. Dick lui demande de reculer et, d'un coup d'épaule, enfonce la porte, ce qui lui vaut d'être tancé par un employé de la White Star Line, lequel lui assure qu'il devra rembourser le matériel détérioré. L'anecdote a été narrée par Cameron, via le personnage de Leonardo Di Caprio.

A gauche, la vraie Molly Brown. A droite, Molly Brown interprétée par Kathy Bates dans le film Titanic de James Cameron.

A gauche, la vraie Molly Brown. A droite, Molly Brown interprétée par Kathy Bates dans le film Titanic de James Cameron.Eurosport

33 ans avant le Titanic, le SS Arizona

Une fois dehors, Dick et Charles apprennent qu'une collision a eu lieu avec un iceberg. Comme beaucoup de passagers, ils mettront du temps à mesurer la gravité de la situation. Le père se montre rassurant. Et pour cause. 33 ans plus tôt, Charles Williams, alors jeune homme, se trouvait à bord du SS Arizona, qui heurta… un iceberg au large de Terre-Neuve. La proue gravement endommagée, il resta pourtant à flots.

"Si l'Arizona n'a pas coulé, il n'y a aucune chance pour que le Titanic sombre, dit-il à son fils. Dans le pire des cas, nous dériverons pendant plusieurs heures avant qu'un bateau ne nous récupère". Il ignore qu'au même moment, une réunion de crise se tient dans la cabine du capitaine Smith. Lors de celle-ci, Thomas Andrews, l'architecte du navire, annonce qu'au vu des dégâts, il est acquis que le Titanic échouera au fond de l'océan dans les deux heures.

A un peu plus de deux heures du matin, quelques minutes avant que l'océan n'engloutisse pour de bon le paquebot, les Williams père et fils sont projetés par-dessus bord. Le Titanic se brise de toutes parts. Une des quatre cheminées géantes, celles que Dick avait tant admiré à leur arrivée à Cherbourg, s'écroule de toute sa hauteur. Elle écrase des dizaines de malheureux, dont Charles Williams, mort sur le coup sous les yeux de son fils.

Dans ce contexte hors normes, malgré l'incommensurable perte et le choc émotionnel, l'heure n'est ni au deuil ni au chagrin. Porté par son instinct de survie, Dick doit tout faire pour s'en sortir. Tant bien que mal, après plusieurs minutes, il s'accroche à un élément flottant non identifié, débris parmi d'autres de la coque d’un canot ayant chaviré, avec d'autres compagnons d'infortune. Ils sont là une trentaine. Dix-neuf périront de froid. Le poids cumulé des naufragés immerge partiellement l'embarcation de fortune. Pendant plusieurs heures, Williams a ainsi les jambes dans une eau à -4 degrés.

A tour de rôle, les rescapés, toujours en sursis, comptent. Oui, ils comptent. De un à dix, de un à vingt, ou cinquante, peu importe. Enumération un peu absurde, mais qui les tient en vie. Ne pas s'endormir, surtout. Dans son ouvrage, Titanic, The tennis story, paru en 2012 à l'occasion du centenaire de la catastrophe, Lindsay Gibbs a retracé ce moment où, face à la peur, le froid et la douleur, la tentation de la mort était si forte. Cette infernale attente entre le naufrage du Titanic et l'arrivée du Carpathia, seul navire dans les environs à s'être dérouté après avoir pris au sérieux les appels de détresse d'un Titanic présumé insubmersible.

" Plusieurs fois, pendant la nuit, Dick pensa à fermer ses yeux et laisser son corps flotter pour échapper au froid et à l'horreur de la situation. Mais il s'est accroché. Pour son père, qui n'avait pas eu sa chance. Pour sa mère, désormais veuve et qu'il devait soutenir dans cette épreuve. Mais aussi pour lui-même. Il voulait retourner en Amérique, aller à Harvard, étudier, jouer au tennis, faire de nouvelles rencontres, tomber amoureux. Il voulait avoir une chance de vivre sa vie. Alors il a tenu."

Au bord de l'amputation

Lorsque le Carpathia les récupère, le jour s'est déjà levé. 705 survivants montent à bord. La fin du cauchemar pour beaucoup. Mais pas pour Richard Norris Williams.

Ces photos ont été prises depuis le Carpathia, le bateau qui a récupéré les canots de sauvetage du Titanic.

Victime d'une sévère hypothermie, il est examiné par un médecin à bord. Lorsque celui-ci lui retire son pantalon, il découvre des jambes violacées. "J'ai été dans l'eau une grande partie de la nuit", explique Williams. Craignant une gangrène, le toubib lui offre une issue en forme de catastrophe : amputer ses deux membres inférieurs. Le prix de la survie. Le jeune Richard refuse de le payer.

"Je vais avoir besoin de ces deux jambes", répond-il. Sans garantie de succès, le médecin avance alors une alternative : passer outre la douleur, se tenir debout et marcher, marcher et encore marcher pour relancer la circulation sanguine. "Quand je me suis levé, c’est comme si des milliers d’aiguilles me transperçaient les jambes", racontera-t-il.

Un homme va aider Williams dans l'opération sauvetage de ses jambes. Il s'appelle Karl Behr. C'est leur première rencontre. Williams le connait, l'admire même. Il lui raconte être venu le voir jouer en Coupe Davis, en 1907. Pendant les trois journées qui séparent encore le Carpathia de l'entrée dans le port de New York, Behr va soutenir son jeune collègue tennisman. Contrairement à Williams, il a pu monter sur un canot de sauvetage. Un des tout premiers, même, en compagnie de sa future femme et de ses futurs beaux-parents. A l'invitation de Bruce Ismay en personne. "Vous serez très utile pour aider à ramer", plaide le patron de la White Star Line. Pourtant, à cet instant, seules femmes et enfants sont théoriquement autorisés à évacuer. Karl Behr en nourrira une culpabilité profonde et durable. Ce sera sa croix.

L'étrange mélange de fureur de vivre et de pensées mortifères

Les longues séances de marche (45 minutes toutes les deux heures) et une succession de bains chauds vont faire des merveilles sur les jambes de Dick Williams. Quand le Carpathia atteint le port de New York, le 18 avril, elles sont sauvées. Pour lui, pour Karl Behr, pour les 700 rescapés, va alors commencer un long chemin intime, complexe et douloureux pour tenter de surmonter ce drame hors du commun. Le deuil, la culpabilité, les séquelles physiques et psychologiques, tout ceci accompagnera le destin des survivants. Behr évoquera "l'étrange mélange de fureur de vivre décuplée et de pensées mortifères permanentes" qui peuplera son quotidien.

Williams et lui garderont une complicité d'une force unique nappée de pudeur. Ainsi, lorsqu'ils se retrouvent au mois de juillet à Longwood sur le court, ils n'évoqueront à aucun moment le Titanic. Il leur faudra deux années de plus pour cela. Fidèle à la promesse posthume faite à son père, Dick s'est lancé à fond dans le tennis tout en étudiant à Harvard. Il a rapidement grimpé dans la hiérarchie. En 1913, il intègre l'équipe de Coupe Davis des Etats-Unis et atteint sa première finale de Grand Chelem, à l'US Open, alors baptisé l'US National Championships. Son heure de gloire vient un an plus tard, lors de l'US Open 1914.

Sur la route du triomphe, il croise Karl Behr en quarts de finale. L'élève a dépassé le maître. Williams s'impose nettement, 6-1, 6-2, 7-5, en moins d'une heure et demie. Au filet, lors de la poignée de mains, Behr lui glisse à l'oreille "j'aurais dû le laisser t'amputer". Les deux hommes quittent le court central du Newport Casino en se tenant par les épaules, sans que tout le monde perçoive la trame derrière ce geste fraternel.

Avant la finale qui doit l'opposer au double tenant du titre Maurice McLoughlin, Dick Williams reçoit la visite de Karl Behr, qui lui propose de lui servir de sparring-partner. Il accepte, évidemment. C'est là, à la veille de la grande consécration de Dick Williams, que les deux hommes évoquent pour la première fois le Titanic, deux ans et demi après. Les cauchemars, de retour presque chaque nuit. Les hurlements dans l'Atlantique, impossibles à évacuer, puis l'assourdissant silence de la mort et de la nuit. Une sorte de thérapie commune. Le lendemain, Williams survole sa finale contre Maurice McLoughlin, double tenant du titre et référence du tennis américain. Après un succès en trois sets, il intègre à 23 ans le cercle des vainqueurs en Grand Chelem.

- Dick Williams et Karl Behr en 1914 -

Dick Williams et Karl Behr en 1914.

Deux US Open, cinq Coupes Davis, un titre olympique

Sans atteindre les vertigineuses hauteurs de Bill Tilden, qui s'apprête à émerger en cette deuxième décennie du siècle, la carrière de Richard Norris Williams sera magnifique. Capable de fulgurances inouïes mais coupable de se perdre sur certains matches, il était de l'avis général injouable dans ses bons jours. Williams remportera un autre US Open, en 1916, trois autres titres majeurs en double (dont un Wimbledon) et pas moins de cinq Coupes Davis, dont deux en compagnie de Karl Behr. A 33 ans, il décrochera même une médaille d'or olympique, en double mixte, lors des Jeux de Paris en 1924. Malgré une entorse à la cheville. Mais quand on a survécu au Titanic, on n’abandonne pas pour une vulgaire entorse. On n’abandonne jamais, à vrai dire.

L’histoire du Titanic resta enfouie pendant des décennies, jusqu’à la publication en 1955 du livre de Walter Lord, A night to remember, truffé de témoignages d’une soixantaine de survivants. Mais ce n’est que lord d’une réédition, en 1962, que Dick Williams apporta sa contribution. Il n’aimait pas s’épancher sur le sujet. Bud Collins, le célèbre journaliste américain, véritable bible du tennis, dit avoir rencontré Williams à de nombreuses reprises avant d’apprendre son histoire. "Il était très secret à ce sujet, il ne voulait aucune publicité", disait de lui Collins.

C’est grâce au livre de Lord, mais aussi celui de la petite-fille de Behr, Helen Behr Stanford, que l’on peut approcher ce que ces hommes ont vécu cette nuit-là, et comment cette tragédie les a accompagnés.

Dick Williams a tourné le dos au tennis à l'âge respectable de 44 ans. Devenu banquier, personnalité respectée de Philadelphie, intronisé au Hall of Fame du tennis en 1957, il s'est éteint onze ans plus tard, à 77 ans. Le Titanic aurait pu l'emporter dans les profondeurs glaciales de l'Atlantique nord. Il a grappillé 56 années d'une vie bien remplie, entre souffrance pudique et gloire tranquille.

Le Titanic, peu après son départ de Cherbourg.

Le Titanic, peu après son départ de Cherbourg.Getty Images

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