C'est devenu une évidence au fur et à mesure du déroulement de l'Open d'Australie : la situation actuelle liée à la pandémie de coronavirus ressemble à une bombe à retardement dont les dommages ne seront peut-être pleinement recensés que dans quelques mois, sinon quelques années. Il y a les meurtrissures visibles : les quarantaines, les huis clos, les annulations de tournoi, la chute des prize-money, les incertitudes de programmation... Et puis il y a un mal qui semble s'être plus insidieusement glissé dans le cerveau de nombreux joueurs, comme on a pu le mesurer à Melbourne au gré de conférences de presse empreintes de mélancolie, de blues et parfois même de véritables coups de déprime.
Dès le premier jour du tournoi, Gaël Monfils avait en quelque sorte donné le ton en étant pris de sanglots après son élimination d'entrée face à Emil Ruusuvuori, sa sixième défaite en autant de matches depuis sa reprise "post Covid", en septembre dernier. Aussi sensible qu'on le connaisse, voir un grand gaillard s'effondrer de la sorte pour une "simple" question sportive, ça interpelle, forcément. Et ça laisse à penser qu'il y a autre chose de plus profond, une usure sous-jacente, un mal-être existentiel bien installé chez le n°1 français qui n'a du reste jamais caché sa difficulté à jouer au tennis dans ces conditions.
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24/02/2021 À 17:44

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Cela ne le consolera évidemment pas beaucoup, mais Gaël pourra se dire qu'il est loin d'être le seul à mal vivre la situation. A ses larmes ont fait écho celles de la tenante du titre Sofia Kenin, sortie dès le 2e tour et complètement dans le trou au point d'avoir quelques jours plus tard perdu d'entrée au Philipp Island Trophy de Melbourne face à une joueuse de 18 ans (l'Australienne Olivia Gadecki) à peine classée à la WTA. Et ne parlons pas d'un Benoît Paire en burn-out ouvert et presque revendiqué depuis plusieurs mois, d'une Alizé Cornet qui a carrément parlé de retraite, d'un Diego Schwartzman qui a lancé un appel à l'aide à l'ATP, ou d'un David Goffin qui semble traîner son spleen de tournoi en tournoi.
Même les nombreuses blessures entrevues depuis le début du périple australien ne sont peut-être pas liées qu'au stop-and-go imposé le temps d'une quarantaine (plus ou moins) stricte. Partant du principe que le corps est toujours lié à l'esprit, elles sont aussi possiblement le reflet des bleus à l'âme des uns et des autres.
"Tout cela n'est pas normal, a souligné le n°1 mondial Novak Djokovic, lui-même touché aux abdominaux, au sortir de sa victoire en quarts face à Alexander Zverev. Il faut être réaliste : la situation actuelle a un effet néfaste sur le bien-être physique et émotionnel des joueurs. J'ai discuté avec beaucoup d'entre eux et la majorité ne veulent pas poursuivre la saison si c'est pour évoluer dans ces conditions, avec une quarantaine à respecter sur la plupart des tournois."

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Sophie Huguet : "L'incertitude permanente est compliquée à gérer "

D'ordinaire si secrets et rétifs à exposer leurs états d'âme, les joueurs – du moins beaucoup d'entre eux - semblent éprouver désormais le besoin de s'en ouvrir, comme débordés par un trop-plein d'émotions. A l'image aussi, par exemple, d'Adrian Mannarino, apparu complètement dépité au sortir de sa sèche défaite face au même Alexander Zverev, défaite subie quelques heures après avoir appris le retour du huis clos sur Melbourne. "Pour moi, ça a été un coup de massue supplémentaire. J'avoue que là, ça devient compliqué. En tant que joueur de tennis, je suis un peu déprimé. Il faudrait que je sois heureux, mais c'est difficile..."
A l'instar d'Adrian, de nombreux ouvriers du circuit se retrouvent désormais dans le dur. Parce qu'ils ne savent plus trop où ils en sont, ce qu'ils feront demain, pourquoi ils continuent à jouer dans une ambiance à la limite du glauque, uniquement devant leur coach, un arbitre, quelques mouettes qui passent au loin et, en guise de juge de ligne, une drôle de machine qui passe froidement ses annonces avec une voix sordide et sans aucune possibilité de la contredire.

Adrian Mannarino

Crédit: Getty Images

Dans le dur, parce qu'ils se retrouvent encore plus isolés que d'habitude dans cette discipline aussi exigeante mentalement qu'est le tennis, au point de finir par s'interroger sur le sens de leur métier. Dans le dur, parce qu'au-delà du sportif médiatisé, ils sont avant tout des êtres humains dont la capacité de résilience commence à être sérieusement éprouvée par ces mois d'incertitudes et de privation de libertés.
"Or, le joueur de tennis est souvent un être libre, qui fait son propre programme et n'aime pas trop les contraintes extérieures, comme le fait remarquer l'ancien joueur français devenu psychiatre (et directeur du pôle mental à la FFT) Christophe Bernelle. Il y a moins cette notion dans les sports collectifs, où l'on suit le groupe avant tout."
"C'est peut-être cette incertitude permanente le plus compliqué à gérer pour les joueurs de tennis qui ont général un besoin énorme d'être rassurés, renchérit Sophie Huguet, psychologue du sport qui a l'habitude de collaborer (notamment) avec des tennismen de haut niveau. Là, du jour au lendemain, ils n'ont aucune réponse. Et ça dure, ça dure... Le premier confinement avait été, je trouve, relativement bien géré. Là, depuis la fin de l'année dernière, je constate une baisse de plaisir généralisée des sportifs avec lesquels je travaille. Comme une forme de contre-coup."

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Mouratoglou : "Ceux qui sont là pour gagner ne sont pas dérangés"

Evidemment, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne. Car pendant que certains sombrent, d'autres continuent à performer (presque) comme si de rien n'était. Pour reprendre la phrase de Christophe Bernelle, "face à un événement traumatique – parce que ce qui s'est passé en Australie a été vécu comme un vrai traumatisme -, chacun réagit différemment selon sa personnalité". Selon son statut, aussi. Depuis la reprise du tennis en août dernier, on constate (pour l'instant) que ce sont toujours à peu près les mêmes qu'avant qui gagnent. C'est-à-dire les plus forts. Parce qu'ils sont avant tout plus forts dans leur tête ? Peut-être. Mais peut-être aussi parce qu'ils ont l'habitude de vivre dans ces conditions de restriction imposées à tout le monde.
C'est en tout cas ce que suppose Patrick Mouratoglou, l'entraîneur de Serena Williams. "Serena n'est pas du tout affectée par les conditions actuelles parce que de toutes façons, elle vit déjà comme ça, nous expliquait depuis Melbourne le directeur de l'académie éponyme. Quand on a le niveau de notoriété qui est le sien, on ne peut pas vivre comme tout le monde. Elle passe l'essentiel de son temps dans sa bulle, à l'écart du plus grand nombre. Et je pense que si vous demandez à Novak, Rafa ou Roger, c'est pareil."
Il paraît en effet évident que tout le monde n'est pas affecté de la même manière par la pandémie que nous vivons. Difficile d'élaborer un portrait-robot du joueur le plus en souffrance mais si l'on devait s'y risquer, celui qui envisage son sport sous le prisme du spectacle et de l'émotion est forcément en première ligne par rapport à celui qui se nourrit avant tout du besoin de victoires. "Certains joueurs sont des showmen qui ont vraiment besoin du public pour trouver de la motivation supplémentaire, avance encore Patrick Mouratoglou. Mais ceux, comme Serena, qui sont là pour gagner avant tout et qui ne sont concentrés que là-dessus, ne sont pas dérangés par l'absence du public. Evidemment ils préfèreraient qu'il y en ait mais cela ne les empêche pas de jouer leur meilleur tennis."
De là à dire que la situation actuelle est un révélateur des motivations intrinsèques de chacun, il n'y a qu'un pas. Et quand cette motivation commence à fluctuer, c'est là où le burn-out guette. On a pu le mesurer à travers les propos d'Alizé Cornet, que l'on ne peut pas soupçonner de ne pas être entièrement dédiée à son métier mais que l'on a pourtant entendue évoquer ouvertement ses velléités de retraite, une décision qu'elle se voit prendre à l'horizon des Jeux de Tokyo, guère plus. "Cela fait un moment que je tire sur la corde et là, il y a un peu de lassitude, disait la Niçoise après sa défaite au 2e tour face à l'Américaine Ann Li. Chaque fois que je dois aller à l'entraînement sans trop savoir quand sera mon prochain match, c'est un coup dur pour ma motivation. Je fais partie de ceux à qui le Covid n'aura vraiment pas fait du bien. C'est peut-être plus facile quand on a 20 ans et qu'on a les crocs."

Alizé Cornet lors du Gippsland Trophy à Melbourne en 2021

Crédit: Getty Images

Christophe Bernelle : "On sent que ça commence à peser"

Sans doute, mais la jeunesse ne préserve pas de tout non plus. Tout dépend du profil, là encore. Dans un autre style, Corentin Moutet est apparu lui aussi assez affecté. Mais moins le joueur de tennis, qui a battu John Millman puis honorablement résisté à Milos Raonic, que le jeune homme à fleur de peau. "Je crois que tout cela nous aura permis d'ouvrir les yeux sur notre rôle dans la société et de réaliser que les décisionnaires, ce n'est pas forcément nous, disait ainsi le tennisman "rappeur" parisien, mystique et nostalgique, lors de sa dernière conférence de presse.Avant, nous avions l'impression d'être libres et en pleine possession de nos droits. En fait, nous ne l'étions pas. On a vu à quel point on pouvait se faire retirer rapidement nos libertés, par la décision de quelques personnes..."
La notion de liberté, on y revient... Elle est souvent chère à l'esprit français, tout comme la notion de groupe, et rien n'interdit de penser – surtout pas le bilan de Melbourne - que le clan tricolore pâtit particulièrement du contexte actuel. "C'est possible car les Français ont un côté très social, ils aiment bien être en groupe pour contrecarrer l'aspect individualiste du monde du tennis", abonde Christophe Bernelle.
Ce dernier est bien placé pour prendre le pouls du moral des troupes puisque, du haut de sa fonction, il est en lien permanent avec tous les joueurs français qui souhaitent le contacter, pour simplement discuter ou s'épancher sur leurs difficultés. "Et c'est vrai, on sent bien que tout cela commence à peser, notamment chez les jeunes qui sont encore juniors ou débutent chez les pros, confirme-t-il. En temps normal, la transition est déjà difficile mais là, elle l'est encore plus. La plupart des tournois juniors ont été sacrifiés. Quant aux tournois Futures ou Challengers, ils sont moins nombreux donc extrêmement relevés."
Entre les jeunes à l'horizon bouché et les moins jeunes à l'avenir morose, le Covid est donc un double fléau qui menace de barrer des vocations tout autant que d'en écourter certaines. L'enjeu n'est plus (seulement) sportif. Il est aussi et avant tout humain. Et cet ennemi-là est aussi dur à combattre, sinon plus. "Il faut maintenant passer à la deuxième étape, celle de l'acceptation, et tout mettre en œuvre pour essayer de sortir grandi de cette expérience, car il y aussi des choses à apprendre sur soi, conseille Sophie Huguet. D'où la nécessité pour les joueurs d'être très bien entourés. Sinon, cela peut faire de gros dégâts. J'ai peur que le Covid ait un sacré impact dont on ne mesure pas encore tout à fait l'ampleur."
Pas plus qu'on ne sait de quoi sera fait demain, et c'est bien ça le problème. L'une des pistes soulevées par Novak Djokovic serait de créer une sorte de bulle itinérante et d'installer la grande caravane du circuit pendant plusieurs semaines dans un même endroit. Un peu aussi comme il vient d'être fait en Australie mais, si possible, une longue quarantaine en moins. "Je ne sais pas si la chose est possible et comment on va pouvoir gérer tout ça, mais nous devons nous pencher très rapidement sur la question, conclut Novak Djokovic. Il en va ni plus ni moins de la santé des joueurs."

Novak Djokovic à l'Open d'Australie.

Crédit: Getty Images

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