On va se rappeler tout d'abord à un bon souvenir, évoqué sur son compte Twitter par le journaliste Jean Couvercelle, fondateur de Tennis Magazine : celui de Björn Borg, qui avait gagné son premier Wimbledon, en 1976, avec une blessure abdominale contractée à l'amorce de la deuxième semaine. Il n'en avait rien caché, se pulvérisant ostensiblement le ventre d'air frais aux changements de côté.

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Et alors que tour après tour, tous les journalistes guettaient son abandon, le légendaire champion suédois était allé au bout de son rêve pour triompher dans le tournoi que l'on pensait le moins le voir gagner un jour. A l'époque, le tribunal du web n'existait pas : Borg, qui avait rendu grâce à son coach Lennart Bergelin pour les massages prodigués avant et après chaque match, était passé pour un héros.

Quarante-cinq ans plus tard, le traitement populaire réservé à Novak Djokovic n'a pas été exactement le même. A partir de ce fameux 3e tour contre l'Américain Taylor Fritz lors duquel sa structure abdominale a été - on va le dire comme ça - quelque peu ébranlée, ça a été haro général sur le Serbe, accusé de tous les maux de la terre à commencer par celui d'être un acteur de grande envergure.

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Tout cela pour un mot de trop, celui de "tear" (déchirure en anglais) lâché dans le feu de l'action, sans trop savoir, lors de son interview d'après-match sur le court. Tout cela pour un tort de trop : celui d'avoir gagné malgré tout, là où, ne nous mentons pas, tant de personnes auraient aimé le voir perdre.

L'appréciation des situations, au tennis comme dans la vie, est une affaire d'émotions qui empêchent bien souvent la parfaite objectivité. C'est normal et l'on a envie de dire que c'est bien, car c'est aussi ce genre de controverses et de débats houleux qui font le sel de notre sport. Si tout le monde aimait tout le monde, franchement, on s'ennuierait ferme.

Le poids de son passif

Mais maintenant que tout a été dit et redit, maintenant surtout que tout est fini, n'est-il pas temps aussi de se demander si Novak Djokovic n'a pas tout simplement été admirable dans la manière de gérer sa blessure ? Certes, on pourra toujours continuer à disserter des heures sur la nature de celle-ci. Déchirure, contracture, fissure, élongation... Tout cela est avant tout une question de vocabulaire et même si la précision est évidemment importante - l'intéressé a précisé que sa déchirure était passée de 1,7 cm à 2,5 cms en cours de tournoi -, tant qu'on n'est pas dans son corps, on ne peut préjuger de rien.

Novak Djokovic et son meilleur ami : le trophée Norman Brookes.

Crédit: Getty Images

Bien sûr, on peut imaginer que la lésion en question était moins importante que celle qui avait contraint Stefan Edberg à l'abandon en finale de l'édition 1990 face à Ivan Lendl. Mais à moins d'être d'une mauvaise foi confondante, blessure il y a eu, c'est une évidence. Peut-être pas aussi grave que lui-même l'avait craint dans un premier temps, mais suffisamment grave pour que son épouse, Jelena Djokovic, prenne le soin de booker les vols retours pour tout le monde après le match contre Fritz, persuadée que tout cela n'irait pas bien loin.

Et puis, finalement, Novak Djokovic a survécu. Un jour, puis deux, puis quatre, puis finalement tout le reste de la quinzaine. Il a survécu probablement parce qu'il avait les bons médecins, d'accord.

Mais il a survécu aussi parce qu'il a sans doute un seuil de tolérance à la douleur (légèrement) plus élevé que la moyenne, comme le rappelait son coach Goran Ivanisevic.

Il a survécu parce que son esprit le voulait plus que tout, donc son corps l'a suivi. Il a survécu parce qu'il a eu la chance, peut-être, d'affronter ensuite Milos Raonic, un adversaire qu'il a l'habitude de martyriser et qui lui a épargné les échanges au long cours.

Il a survécu parce qu'il a su conduire de manière froide et clinique ce match-clé contre Raonic, et aussi celui qui a suivi contre Zverev, en se montrant économe du moindre de ses déplacements, du moindre de ses gestes et même du moindre de ses mots.

Il a survécu parce qu'il a su se mettre dans une bulle depuis laquelle rien ne semblait plus pouvoir l'atteindre.

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Alors bien sûr, Novak Djokovic a un passif. On sait depuis toujours que dès qu'il a un "pet" de travers, son truc à lui pour l'oublier, c'est d'abord d'en faire des tonnes, comme s'il devait expurger le mal en l'affichant à la terre entière. Il a fait ça un nombre incalculable de fois. Et ça peut agacer. Le N.1 mondial s'est déjà mis à dos pas mal d'adversaires pour ça, mention spéciale à Gaël Monfils ou Andy Roddick face auxquels on se souvient qu'il était allé très loin dans le Djoko show, dans le passé, à l'US Open.

Djokovic est un cyborg parce que son corps est une machine qu'il connait par coeur

On peut ne pas aimer Novak Djokovic pour cela. On peut préférer la sobriété totale de Roger Federer et Rafael Nadal qui rechignent à parler de leurs blessures dès qu'ils en ont une, comme ils parviennent bien davantage à masquer leurs états d'âme sur le terrain. Novak Djokovic, lui, n'est pas comme ça. C'est un émotif, un sanguin, un colérique. Bref un comédien (c'est vrai) au sens showman du terme, qui a besoin de mettre à nu ses forces et ses faiblesses pour mieux les canaliser. Encore une fois, il est tout à fait concevable de ne pas aimer ça.

Mais il y a un truc qu'il ne faut pas enlever au champion serbe, et qui personnellement tend à me fasciner au fil des années - au-delà de toute préférence personnelle que je peux avoir pour d'autres que lui -, c'est la manière dont il a fait de son corps une machine extraordinaire en harmonie totale avec son mental, que l'on sait depuis longtemps hors normes. Pas de chance pour lui, c'est aussi ce qui dessert son image en lui donnant parfois l'image d'un cyborg.

Novak Djokovic

Crédit: Getty Images

Mais tous sports confondus, je me demande s'il existe un champion qui a poussé plus loin que Novak Djokovic la quête de la connaissance de soi. Il est à un âge aujourd'hui où il semble connaître le moindre souffle de son esprit, la moindre cellule de son organisme, le moindre tissu de ses muscles. Et je crois que c'est cette qualité qui lui a permis de surmonter le coup du sort qui lui est tombé dessus en Australie. Peut-être même qu'aucun autre que lui n'en aurait été capable. On peut toujours s'en gausser. Demandons-nous s'il ne faut pas s'en inspirer.

A une époque où le Big 3 a provoqué une scission peut-être inédite dans la communauté des fans de tennis, c'est compliqué, c'est vrai, de reconnaître les mérites de celui que l'on ne soutient pas. A vrai dire, cela semble même devenu impossible. Et pourtant, la vérité est là, sans doute... Roger Federer est grand. Rafael Nadal est grand. Et Novak Djokovic est grand.

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