Toute l'ambivalence et les tiraillements classiques du tennis féminin résident dans l'affiche de cette finale de l'Open d'Australie 2022 entre Ashleigh Barty et Danielle Collins. A gauche de la chaise, la n°1 mondiale, celle qui incarne des valeurs que beaucoup souhaiteraient à nouveau voir dominantes, à savoir l'ordre, la constance et une forme de continuité dans les palmarès. A droite de la chaise, une soupirante inattendue "seulement" classée à la 30e place, dernière héritière d'une tradition désormais bien implantée qui fait le charme ou le drame - c'est selon - des tableaux dames depuis de longues années, à savoir un vent permanent de surprises.
A chacun ses préférences. Personne, de toute façon, ne devrait avoir du mal à choisir son camp dans cette finale marquée par une distribution limpide des rôles. A commencer par les bookmakers, qui n'auront pas à se casser la tête pour désigner la favorite : c'est évidemment Ashleigh Barty, incontestable numéro 1 mondiale depuis des mois, gagnante à Wimbledon l'an passé, véritable phare dans la tempête d'un circuit marqué par les déboires de ses plus grandes stars, notamment de Serena Williams, qui n'arrive plus à se retaper physiquement, ou de Naomi Osaka, qui a du mal à refaire surface mentalement.
Open d'Australie
Bruno Kuzuhara, balle de match lunaire, référence nadalesque
03/02/2022 À 13:18

Barty, la maîtresse de la justesse

Océan de calme et de tranquillité dans un univers de chaos, Barty, elle, a traversé sa quinzaine avec la fulgurance d'un wallaby et la sérénité d'un cacatoès : 21 jeux perdus pour arriver en finale, soit le plus petit total jamais vu à Melbourne depuis Monica Seles en 1993 (20). Et c'est peu dire qu'elle s'y connaît en "Ricaines" puisqu'elle vient successivement d'éliminer Amanda Anisimova - la seule à lui faire lever un sourcil -, Jessica Pegula et Madison Keys. Ces dernières ont en revanche été très décevantes. Mais que faire, aussi, face à une telle diablotine ?

Deux armes fatales dévastatrices : le slice et le service de Barty, coups signatures

A 25 ans, Ashleigh Barty paraît plus maîtresse que jamais de son jeu et quand on dit maîtresse, ça n'est pas un vain mot : la jeune femme d'origine aborigène n'est pas la plus puissante mais, de loin, la joueuse la plus complète du monde. Pas un coup qu'elle ne sache faire à la perfection. Et, surtout, pas un coup qu'elle ne fasse au bon moment. Chez elle, rien n'est flashy mais tout est juste, bien pensé, calculé au gramme près. C'est étouffant. Et infernal.

Collins, une hard-cogneuse qui aime la variété

En face, Danielle Collins ne présente pas précisément le même profil. Le dialogue tennistique ? Très peu pour elle. Tatie Danielle ne discute pas. Elle ordonne. Ou elle exécute. A Melbourne, et spécialement lors de ses deux derniers matches face à Alizé Cornet et Iga Swiatek, son plan de jeu était relativement simple : frapper sur tout ce qui bouge, en coup droit comme en revers. Danielle "Rose" Collins, la fort mal prénommée, n'est pas là pour distribuer des fleurs. Mais pour multiplier les coups de fusil. Et pour l'heure, elle fait mouche à tous les coups, même si son parcours a globalement été bien plus compliqué, avec notamment des matches au couteau face à Clara Tauson et Elise Mertens.

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Une bourrine, Collins ? Il faudrait faire attention, malgré tout, à ne pas trop verser dans la caricature. Il ne faudrait pas faire injure, surtout, à une technique fort bien léchée notamment côté revers, une merveille de fluidité même si elle maîtrise moins bien la version slicée que son adversaire. Le tennis varié, la Floridienne aux origines modestes dit en avoir appris la notice en s'entraînant à la dure sur des terrains municipaux, où elle a été amenée à jouer avec des adversaires - souvent des garçons - dotés de tous les styles.
"C'est vrai que je me suis pas mal entraînée avec des gens aux jeux très différents, qui quelque part m'ont aidée à progresser en m'envoyant des balles que je n'ai pas l'habitude de recevoir, comme des revers slicés, prévenait-elle ainsi en conférence de presse. Encore cet hiver, j'ai passé pas mal de temps sur un terrain public à jouer avec mon petit ami (le joueur de football… australien Tom Couch, NDLR) ainsi qu'une machine lance-balles, qui est capable d'envoyer des balles très variées. J'adore passer du temps sur ces terrains, c'est un moment zen pour moi." Et, visiblement, c'est efficace.

3-1 pour Barty mais le dernier duel pour Collins

On a quand même hâte de voir si la machine lance-balles Collins va parvenir à rester sur ses (bons) rails face à celle qui ne manquera pas de lui jeter des peaux de banane à tout va. Plutôt oui si l'on se base sur la dernière confrontation entre les deux jeunes femmes, remportée par l'Américaine et c'était justement en Australie - mais à Adelaïde -, l'an dernier. Sur l'ensemble de leurs face-à-face, Barty, assurée de rester numéro 1 mondiale depuis sa victoire en quart de finale, mène 3-1. Mais comme elle l'a elle-même fait remarquer : leurs matches ont toujours été (plus ou moins) compliqués.
"Sa qualité de balle est exceptionnelle, prévient ainsi la boss du tennis féminin, à qui on ne la fait généralement pas quand il s'agit de décrypter les forces et les faiblesses d'une adversaire. C'est quelqu'un qui tient sa ligne de fond et peut toucher toutes les zones du court depuis n'importe quelle position. En plus de ça, c'est une des plus féroces compétitrices du circuit. Mon défi sera de lui faire perdre son équilibre, d'essayer de la neutraliser autant que possible."

"On sent qu’elle a mûri, que cela peut être son année" : L’emprise de Barty analysée par Henin

Après, point trop n'en faut sur le passé et les considérations technico-tactiques. Car sur un match pareil, ce qui compte avant tout, c'est l'appréhension de l'événement. Et celui-ci est énorme, pour l'une comme pour l'autre. Barty donne toutes les garanties, elle qui a remporté les deux finales de Grand Chelem qu'elle a disputées (Roland-Garros 2019, Wimbledon 2021). Mais elle n'a pas encore connu l'expérience d'une finale majeure à domicile et c'est peu dire que l'attente sera importante dans un pays qui n'a plus vu triompher l'un des siens depuis sa compatriote Chris O'Neil en 1978. On l'a vu l'an dernier aux JO (ou en finale de Fed Cup contre la France en 2019) : quand il faut jouer pour son pays, Barty la placide peut éprouver de la nervosité.
Collins, sincèrement, on ne sait pas. La 30e joueuse mondiale a ce profil totalement "barré" - et ce n'est pas péjoratif - qui semble pouvoir la préserver d'une liquéfaction totale. Mais ce n'est peut-être qu'une illusion. Pardonnez-nous là encore l'image un brin violente, mais disputer une première finale de Grand Chelem, c'est paraît-il un peu comme se retrouver face à la mort : on ne sait jamais comment on va réagir. Jusqu'au moment où on y est…

Qui de la petite fiancée de l'Australie ou de la "bad girl" gérera le mieux l'événement ?

Au fond, Danielle Collins n'a que deux certitudes : celle d'intégrer le top 10 pour la première fois après le tournoi, devenant accessoirement la nouvelle n°1 américaine. Un classement plus en adéquation avec son réel potentiel, entrevu avec sa première demi-finale de Grand Chelem atteint ici-même en 2019, mais longtemps freiné ensuite par des problèmes d'endométriose ainsi que de polyarthrite rhumatoïde. Elle sait aussi qu'elle aura tout un peuple contre elle. C'est bien logique face à l'idole locale, aussi adulée en Australie qu'encore un peu trop injustement éclipsée sur la scène médiatique à l'international.

Barty face à Collins et aux attentes de tout un peuple : pourquoi cette finale sera un combat mental

Mais ça va même un peu plus loin qu'un simple match home&away. Même en dehors d'Australie, et hormis bien sûr aux Etats-Unis, il est probable que le public pencherait en faveur de la n°1 mondiale. Car Ashleigh Barty, c'est la parfaite girl next door, la fille que tout le monde aime, toujours discrète, mesurée, policée, en un mot bien éduquée. Alors que Danielle Collins, ce serait plutôt l'ennemie idéale.
Ses simagrées permanentes, ses "come oooon" assourdissants, ses regards plein de défiance, son tempérament de "lionne" au rire de hyène devenu un même sur les réseaux sociaux, en agacent pas mal. Ils ont apparemment contribué à user plus d'un coach, parmi lesquels récemment l'ancien joueur espagnol Nicolas Almagro.
Mais Collins, biberonnée aux matches universitaires américains, l'a martelé en conférence de presse : elle s'accommode très bien des ambiances hostiles. Elle semble aussi parfaitement encline à assumer le rôle de la bad-girl. Tout comme celui de la victime expiatoire ou de la cogneuse sans cervelle. Elle sait sans doute que les choses sont rarement aussi manichéennes qu'elles en ont l'air. Et que la vérité d'un jour, surtout en tennis, n'est jamais celle du lendemain. De toute façon, il semble qu'il faille se lever assez tôt pour la faire douter. Le problème, c'est qu'il faut se lever assez tôt, aussi, pour ébrécher la confiance de Barty. Alors…
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