En Australie, on a les deux cas d'école les plus extrêmes que l'on puisse trouver dans la relation d'un sportif au public et aux medias. A gauche de la chaise : Nick Kyrgios, six "petits" tournois à son palmarès, aucune demi-finale en Grand Chelem, jamais top 10, mais capable de susciter des réactions à foison pour un tweet sur la maman de Casper Ruud.
A droite de la chaise : sa compatriote Ashleigh Barty, N.1 mondiale depuis désormais 91 semaines, 13 titres au compteur dont deux en Grand Chelem, mais qui suscite une indifférence polie même quand elle gagne sans perdre un set dans un tournoi comme Cincinnati en déroulant un jeu proche de la perfection.
Deux poids, deux mesures. Faites un sondage auprès de personnes guère initiées aux choses du tennis, il est probable que peu d'entre elles connaissent ne serait-ce que l'existence d'Ashleigh Barty. Là où un Nick Kyrgios ou un Benoît Paire, qui est un peu son équivalent à l'échelle française, sont considérées comme des stars du jeu.
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Rien contre ces derniers, vraiment. Leur talent est incontestable, tout comme l'est l'attractivité de leur jeu. Quant à leur personnalité, on l'aime ou pas, mais elle a le mérite de sa cohérence, et aussi, quelque part, de sa transparence : les deux hommes ne jouent pas, ne trichent pas, ne cherchent même pas à être aimés : ils sont juste eux-mêmes, un peu barrés, un peu spéciaux, toujours très cashes. Et ça suffit pour en faire des figures incontestables de la scène du tennis. Tant mieux pour eux.

A l'opposé d'une Osaka, dont le statut de star grandit au fil des défaites

Pour Ashleigh Barty, qui tentera à l'US Open de dépasser pour la première fois les huitièmes de finale, tout est plus compliqué. On dirait que depuis le début de sa carrière, la joueuse d'origine aborigène, âgée de 25 ans, a dû se battre pour tout.
Pour se frayer une place parmi les grandes, déjà, alors que son petit gabarit n'incitait pas plus que ça à l'optimisme ; pour retrouver l'amour perdu de son sport, à une époque où elle avait préféré aller se vider la tête en jouant au cricket plutôt que de continuer à endurer une pression devenue trop pesante pour elle ; et puis, plus récemment, pour se justifier en tant que N.1 mondiale, un statut que beaucoup lui avaient contesté en 2020, alors qu'elle avait profité du gel du classement pour rester sur le trône en n'ayant quasiment pas joué de l'année.

L'Australienne Ashleigh Barty a facilement dominé Jil Teichmann pour remporter le tournoi de Cincinnati 2021

Crédit: Getty Images

Aujourd'hui, après huit premiers mois magnifiques en 2021 (six titres dont celui de Wimbledon), plus personne n'accuserait Barty d'être une N.1 mondiale au rabais. Ou alors, il faudrait qu'il affûte solidement ses arguments. Mais ce n'est pas pour autant que la joueuse s'est mise à soulever les foules. C'est triste à dire, mais c'est ainsi : l'Australienne multiplie ses exploits, tout en continuant d'évoluer dans un relatif anonymat.
Elle est, en ce sens, à l'exact opposé d'une Naomi Osaka, qui n'a plus rien gagné depuis l'Open d'Australie en début d'année mais qui est définitivement devenue une star internationale après avoir décidé à grands fracas de boycotter les medias lors du dernier Roland-Garros, corollaire d'un débat sur la santé mentale des athlètes. Ou d'une Serena Williams, dont le simple forfait à l'US Open suffit à provoquer les gros titres.

Un jeu à l'image de sa personnalité : parfait sans être tape-à-l'œil

Ashleigh Barty, il est vrai, n'a ni le palmarès d'une Serena, ni les contrats mirifiques d'une Osaka. Ni, pourrait-on ajouter, l'élégance d'une Sharapova. Mais son principal "problème", au fond, est ailleurs : c'est qu'elle n'a, justement, aucun problème.
C'est la "girl next door" par excellence, toujours polie, respectueuse, pondérée. Jamais un mot plus haut que l'autre, ni sur le court, ni devant les médias. Pas la moindre anicroche avec quiconque, ni le commencement d'un début d'histoire croustillante à se mettre sous la dent en dehors du court. Désespérante de normalité. Ou plutôt, désespérante de perfection. Nuance.
Son jeu, d'ailleurs, est à l'image de sa personnalité : rien ne dépasse, rien ne tape à l'œil, mais tout est fait avec une précision chirurgicale. Des points faibles ? Hormis un certain manque de puissance dans ses coups de fond de court et une tendance, parfois, à sorir de ses matches (elle est humaine, après tout) Ashleigh Barty n'en a pas beaucoup, franchement. Au fil des années, elle a atteint dans l'exercice de son art une forme de perfection, là encore, qui peut laisser sans voix. A tous les sens du terme.

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Faut-il s'en plaindre ? Ashleigh Barty, fidèle à elle-même, ne le fait pas, en tout cas. Son caractère "anti-buzz" par excellence s'accomode parfaitement de ce relatif anonymat, eu égard à son statut. Mais on pourrait le faire pour elle. Car sa présence discrète dans la sphère médiatique pose tout de même question sur ce qu'il faut faire aujourd'hui pour exister auprès du public.
Que les gens s'attachent plus aux aspérités de l'être humain qu'à leur qualités inhérentes, bien sûr, ça n'est pas spécifique à l'époque actuelle. C'est vieux comme le monde et c'est même, paraît-il, l'un des ingrédients constitutifs des mystères de l'amour. Mais le phénomène s'est tout de même grandement amplifié avec l'avénement des réseaux sociaux dont le mode de fonctionnement est, par définition, l'ennemi de la discrétion, de la nuance et du travail bien fait, autant de choses qui font pourtant la qualité du genre humain.

L'absence d'une rivalité installée, un vrai problème pour Barty

Prenons, encore, l'exemple du dernier tournoi de Cincinnati. L'affaire du "toilet break" lors de la demi-finale entre Alexander Zverev et Stefanos Tsitsipas, qui n'aurait pourtant dû être qu'une simple et presque insignifiante péripétie à l'échelle d'un match de tennis, a pris des proportions folles sur le réseau à l'oiseau bleu. Alors que la démonstration le lendemain de Barty face à Jil Teichmann lui a à peine fait battre de l'aile... C'était si parfait qu'il n'y avait rien à en dire. Et c'est ça, peut-être, qui est un peu dommage. Là-dessus, en tout cas, que nous avons tous une forme de responsabilité.

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Maintenant, Ashleigh Barty est-elle vouée à évoluer toute sa carrière à l'ombre d'un circuit qu'elle illumine pourtant de tout son talent ? On espère pour elle que tout cela n'a rien d'une fatalité. Le charisme de l'Australienne évoluera forcément au gré de son palmarès, comme l'a fait ceui d'Osaka. En attendant, il lui manque aussi ce que l'on déplore depuis une bonne quinzaine d'années dans le tennis féminin : l'absence d'une véritable rivalité au sommet, comme celle entre le Big Three qui a véritablement transporté le tennis masculin durant la même période.
Un temps, on a pensé que l'éclosion de joueuses comme Bianca Andreescu, Iga Swiatek ou Sofia Kenin, en plus de Naomi Osaka, allait (ré)instaurer une véritable guerre des patronnes au sommet. Mais pour des raisons diverses, de blessures en déprime, toutes sont un peu absentes du devant de la scène depuis quelque temps.
Là où une Ashleigh Barty, au contraire, semble avoir trouvé son rythme de croisère, évoluant en mère peinard sur la crête de la vague. Son image souffre-t-elle, aussi, de la relative déconfiture de ses rivales supposées ? Probablement, oui. Mais de ça, elle n'est pas responsable. Comme elle ne l'est pas de ce qui fait les tenants et les aboutissants du star-system, à une époque du "tout-à-l'image" qui ne semble décidément pas faite pour elle.
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