Richard Gasquet : "Pour moi, l'insouciance était impossible"

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Pour sa dernière année sur le circuit, Richard Gasquet ne disputera pas l'Open d'Australie. Le Français a été éliminé dès le premier tour des qualifications ce lundi. Avant cela, en fin d'année, à Paris, il avait pris le temps de revenir en détail sur sa carrière, ses souvenirs mais aussi la retraite qui l'attend après Roland-Garros 2025. Entretien.

Gasquet beaten in qualifying in final match at Australian Open

Video credit: Eurosport

  • Par Frédéric Verdier
Richard, est-ce que c'est positif de se dire que c'est vous qui allez choisir l'heure et le moment de votre retraite ? Que cela ne soit pas votre corps qui décide...
Richard Gasquet : Oui, c'est clair que c'est très important, on sait que la fin est difficile. Sinon, on ne s'arrêterait pas. Déjà, forcément, c'est qu'on se sent moins bon pour arrêter... Andy Murray, ça n'a pas été facile à Wimbledon, Rafa, c'est clair que ce n'était pas son plus grand match certainement… Mais on décide assez rarement de son arrêt. On ne sait jamais ce qu'il va se passer, cela reste de la compétition, il y a un adversaire en face, donc c'est toujours compliqué.
C'est important pour vous de faire comprendre aux gens que tant que vous éprouvez du plaisir, que le corps tient encore le choc, qu'il n'y a aucune raison de s'arrêter ? 
R.G : Chacun est libre de faire ce qu'il veut. Personne ne doit parler à la place de Rafael Nadal ou de qui que ce soit, je pense que personne ne peut lui donner des conseils. S'il a envie de jouer, il continue. Il a choisi son arrêt, c'est un peu la même chose pour tous les joueurs, chacun fait ce qu'il veut et en tout cas, il n'y a pas de limite. La vraie question, c'est : 'comment tu te sens ? Est-ce que tu te sens capable de gagner des matches ?'. Là, je me sens un peu moins capable de revenir au classement. Et de faire d'énormes matches pour faire cette remontée-là justement. Donc je décide tout simplement d'arrêter, ce qui est naturel pour moi.
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"Quand on voit les sorties de Federer et Nadal, est-ce que Djokovic provoquera les mêmes émotions ?"

Video credit: Eurosport

Une fois que Roland-Garros 2025 sera passé, comment envisagez-vous la suite ?
R.G : On verra bien la suite… Forcément, ce sera dans le tennis. Après où, comment, quand, on verra bien mais ce qui me passionne, c'est le terrain, c'est le tennis, ce sont les joueurs, c'est cette vibration-là que j'ai en moi. Je vais déjà essayer de bien finir ces six mois, prendre quelques mois et après, on verra bien où ça me mènera.
Est-ce qu'il y a une activité où vous vous imaginez bien ?
R.G : Les jeunes joueurs. Ceux qui arrivent à leur tour sur le circuit, les accompagner pour être forts. Plutôt des joueurs français dans l'idée. Qu'ils progressent, que tout le monde aille haut au classement… Voilà le genre de choses qui pourraient m'intéresser un jour. Coach ? Je ne sais pas exactement sincèrement.
Est-ce qu'il y a une activité, en revanche, que vous ne voulez absolument pas faire ?
R.G : Non, je n'ai pas de réticence à quoi que ce soit franchement. Je reste ouvert. Mais, ce que je sais, c'est que ça sera côté terrain, c'est ce qui me plaît plus que tout le reste dans le milieu du tennis, c'est clair.
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Richard Gasquet au Rolex Paris Masters 2024

Crédit: Getty Images

Le terrain, justement. C'est toujours autant un plaisir pour vous, l'entraînement, taper la balle ?
R.G : C'est surtout le jeu. Pas l'entraînement ou un match, pas juste frapper dans la balle mais faire des beaux coups, des coups gagnants, sentir que la balle part… Il y a des jours, c'est la magie du tennis, des jours ça part, il y en a d'autres, c'est plus difficile. Qu'est-ce qui fait qu'il y a un jour ça part, l'autre un peu moins, ça c'est toujours dur à expliquer. Mais quand on tombe sur un jour de grâce, le tennis un sport merveilleux.
Dans tout ce que vous avez pu accomplir en carrière, qu'est-ce qui vous rend le plus fier ?
R.G : D'avoir pu faire une carrière, tout simplement. Moi, j'étais jeune, j'étais dans le sud, j'étais avec mes parents, avec mes amis, si j'avais su… J'aurais signé des deux mains pour faire une carrière comme j'ai fait, d'avoir pu vivre ces moments-là, d'avoir pu être sur des courts centraux, d'avoir pu jouer des matches incroyables, d'avoir vibré, tout simplement. Et surtout d'avoir vécu des émotions énormes. Tout ça, c'est grâce au tennis.
À quel moment vous êtes-vous senti le plus fort dans votre carrière ?
R.G : Quand tu arrives en demi-finale de Grand Chelem. C'est là où tu te sens le plus fort parce que ce sont quand même les tournois les plus importants. Les autres derrière sont des tournois importants, bien sûr, mais ça n'a rien à voir. Le 'vrai' tennis est sur ces tournois-là. Il y a eu la Coupe Davis aussi. Ce sont des moments au-dessus des autres. Donc, oui, des demi-finales, des matches un peu historiques où on sent le poids du tennis, c'est là qu'on se sent le plus fort. Parce que c'est autre chose.
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La joie de Richard Gasquet et Lucas Pouille après le sacre en Coupe Davis en 2017

Crédit: Getty Images

Y a-t-il un objectif que vous vous étiez fixé, auquel vous avez vraiment cru mais qui ne s'est jamais produit ?
R.G : Gagner un Grand Chelem, forcément. Mais j'ai rapidement compris que ça allait être difficile. J'ai vu que c'était compliqué, la génération était très forte. Je suis arrivé trois fois en demi-finales, j'y ai cru. J'y ai cru mais à chaque fois, ce n'est pas passé. En étant septième aussi, j'ai voulu être Top 5. Mais ça va avec : je voulais battre ces joueurs-là mais ce n'est pas toujours passé.
Jo-Wilfried Tsonga et Gaël Monfils ont parlé des Grands Chelems justement sur Youtube récemment. Ils se demandent ce qui leur a manqué pour gagner ces tournois-là. Selon vous, il a manqué quoi ? Pour vous mais aussi pour cette génération de très bons joueurs français ?
R.G : Au fond, c'est facile le tennis. Ce n'est pas compliqué, ce qu'il faut, c'est être le meilleur. Qu'est-ce qu'il a manqué ? Certainement des choses. Après, quoi exactement ? Ça peut être long à expliquer. Je pense que j'ai eu du mal à gérer des choses, il y a eu pas mal de pression sur mes épaules. De temps en temps, j'ai perdu un peu de temps parce que c'était dur à porter. Après, qu'est-ce qu'il a manqué quand on était plus âgés ? Certainement des coups du tennis, un peu plus de physique de temps à autre, une meilleure récupération sur certains matches, un meilleur service pour moi. Plein de choses au final.
C'est si simple que ça ?
R.G : Ce qui est bien au tennis, c'est qu'il n'y a pas de match nul. Il y a un classement à la fin d'année. C'est un sport qui est extrêmement juste et il n'y a pas d'escroquerie. Soit tu gagnes, soit tu perds. Tu ne mens pas au tennis. Il y a le numéro 1, le numéro 2, 3, 4, 5e mondial. Donc il n'y a pas à se mentir. Il y en a qui ont été meilleurs, tout simplement. Après, on a fait des très belles carrières. On n'était pas si loin non plus. Mais en n'étant pas loin, tu n'y es pas pour autant.
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Video credit: Eurosport

Est-ce que vous croyez au hasard, à la chance qui aurait pu, peut-être, vous donner un coup de pouce ?
R.G : Je crois en la chance d'être dans une génération ou une autre. Je pense que tu peux avoir des générations plus fortes que d'autres. Là, quand même, cette génération contre laquelle j'ai joué, contre laquelle on a joué, c'était quand même monstrueux. Il y avait quand même quatre joueurs qui étaient hors normes, quasiment les meilleurs joueurs de l'histoire, notamment les trois premiers. Derrière, il y avait des joueurs qui étaient très, très forts. Honnêtement, quand je suis arrivé sur le circuit, c'était moins fort. En 2004, je voyais les finales. Entre 2000 et 2005, je me dis que ce n'est pas le même tennis quand même. C'est peut-être dur à dire, mais c'est ce que je crois. Ce n'est pas pour autant que j'aurais gagné un Grand Chelem à une autre époque. Mais ce que je sais, c'est que la génération où j'ai joué est la plus forte de l'histoire du tennis. C'était beau, mais c'est quand même pas de chance.
Vous êtes souvent décrit comme humble, réfléchi, logique, tactique, avec une vraie connaissance du jeu, de vos adversaires, du monde qui vous entoure. Est-ce que vous pensez qu'avec une forme d'insouciance, presque d'inconscience, cela vous aurait permis de passer des caps, de briser un plafond de verre ou…
R.G : (Il coupe) Oui, mais moi, je ne pouvais pas en avoir de l'insouciance, c'est impossible. Avec l'histoire que j'ai eue, avec tout ce que j'ai eu sur les épaules, ma précocité, ce genre de choses, l'insouciance ne peut pas exister. Je pense que j'ai été le mec le plus suivi de l'histoire entre 10 et 20 ans. Donc, tu ne peux pas avoir d'insouciance, ce n'est pas possible. J'en ai eu un peu jeune, forcément, j'ai très bien joué, tout se passait bien. Mais j'ai dû lutter quand même avec ça. Quand tu es jeune, que tu es adolescent… Peut-être que c'est propre à la France mais Roland-Garros, les médias… Donc moi, je ne pouvais pas vivre avec de l'insouciance. S'il y a bien un mec qui ne pouvait vraiment pas, c'est bien moi. Et je trouve justement que je ne m’en suis plutôt pas trop mal débrouillé par rapport à ça. Après, l'humilité, oui, je pense que j'aurais pu avoir un peu plus, peut-être, une certaine forme de confiance naturelle, un peu à l'américaine. C'est sûr que ça m'aurait aidé...
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La Une de Tennis Magazine alors que Richard Gasquet avait 9 ans (montage Eurosport)

Crédit: Quentin Guichard

Est-ce que cette insouciance ne pouvait pas revenir plus tard ? Quand vous affrontez encore Rafael Nadal ou Novak Djokovic, retrouver une forme d'insouciance pour se convaincre que 'oui, aujourd'hui, je peux les taper' ?
R.G : Mais on a essayé. J'ai perdu du temps, mais j'ai fini par le rattraper. J'étais quand même septième mondial, j'ai joué des demi-finales de Grand Chelem. Mais, après, j'ai été moins fort. Il ne faut pas non plus chercher des trucs mentaux. C'est assez français ça. Sincèrement, ce n'était pas un problème mental quand on perdait. C'est qu'ils jouaient mieux que nous. Au niveau intensité, au niveau physique, ils étaient énormes. Ils étaient plus forts. Donc, comme je l'ai dit, il faut être assez cartésien dans le tennis quand même et ne pas toujours chercher midi à 14 heures.
Alors, si ce n'est pas mental ?
R.G : Quand on a perdu, c'est qu'ils jouaient un meilleur tennis. Et nous, on pouvait aussi progresser de ce côté-là. Au niveau technique des choses, je pense qu'il y a des choses à regarder. Le tennis se joue beaucoup là aussi. Ce n'est pas que le mental. Ça, c'est toujours la réponse facile à donner. C'est très porteur, mais il ne faut jamais oublier aussi la technique. Je pense que c'est quand même le plus important.
Cette idée de "mental faible", c'est impossible quand on est top 10 mondial ?
R.G : Oui, c'est impossible. Après, c'est la méconnaissance un peu des gens à propos du tennis. C'est facile, le parallèle est facile tout de suite, mais ce n'est pas là que ça se passe. Je le redis : on aurait pu, tennistiquement, plus progresser. Moi, mon service, d'autres joueurs Français aussi avaient leurs faiblesses. Et quand tu voyais les meilleurs… Bon, Djokovic, je ne vois pas de faiblesse. Nadal, je n'en vois pas non plus. Federer, n'en parlons pas. Il faut être parfois un peu plus cartésien et connaître un peu mieux le tennis.
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Richard Gasquet à Roland Garros en 2024

Crédit: Getty Images


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