Long format : Michael Chang, une révolution française

Long format : Michael Chang, une révolution française

1989. Année de révolutions. De la Place Tian'anmen au Mur de Berlin, la planète vit une période décisive. A sa petite échelle, Roland-Garros va également connaître un chambardement inattendu. Il le devra à un petit bonhomme de 173 centimètres et tout juste 17 ans. Michael Chang va signer la plus extravagante des victoires. La plus précoce aussi. Trente ans après, retour sur cette page à part.

"Au cimetière de la gloire, il n'y a pas de concession à perpétuité", disait Labiche. Celle de Michael Chang fut comme tant d'autres, éphémère. Le temps d'une quinzaine, pas plus. Elle fut pourtant extraordinairement précoce.

En 130 années d'histoire du tennis, il demeure le plus jeune joueur à jamais avoir remporté un tournoi du Grand Chelem. Son sacre à Roland-Garros reste paradoxalement le seul de sa carrière. En dépit de son caractère unique, la victoire de Michael Chang à Paris en 1989 a pourtant suffi à lui prodiguer une part d'éternité. Il y a son jeune âge, sans doute. Mais cela vaut davantage pour le Guinness Book que pour la boite à souvenirs. Non, Chang 1989, c'est autre chose. Quelque chose proche du surréalisme.

Son ancrage à la postérité tient au personnage, jeune, différent, profondément religieux, malicieux dans son expression tennistique, et au scénario de cette pièce de théâtre en sept actes, dont les derniers produisirent plusieurs crescendos émotionnels, le sommet étant atteint lors d'un des matches les plus célèbres de l'histoire du Grand Chelem. Chang-Lendl, ou la transposition presque parfaite du mythe de David et Goliath sur une scène sportive.

Chang 1989, c’est, pour ceux qui sont assez vieux pour l'avoir vécu, une foule de souvenirs. Des images et des mots. Un service à la cuillère. Un bonhomme qui s'approche de la ligne de service. Des crampes et des larmes. Enrico Macias qui se prend la tête dans les mains. Et Jésus-Christ omniprésent.

Il y a aussi, il y a enfin, un contexte. Celui du bicentenaire de la révolution française, approchant à grands pas. Celui d'une autre révolution qui couvait à des milliers de kilomètres de la porte d'Auteuil, à Pékin, dans cette Chine que les Chang avaient quittée dans les années 60 pour émigrer aux Etats-Unis, mais à laquelle le jeune Michael se sentait lié.

A Paris, le temps d'une quinzaine, il déclencha sa propre révolution. Comme souvent, l'euphorie de celle-ci passée, la suite sera moins enivrante. Mais elle laissera une trace indélébile. Chang 1989, c'est bien, en matière de souvenirs, une concession à perpétuité.


Un (gamin) Américain à Paris

Précoce. Même retraité depuis des lustres, même à l'approche de la cinquantaine, le terme reste accolé à la carrière de Michael Chang. Aujourd'hui encore, il détient bon nombre de records du tennis débutant par "Le plus jeune joueur à...", "Le plus jeune vainqueur de..." Des records toujours pas battus. Peut-être imbattables, pour certains. Chang, ou l'éternelle jeunesse face à l'Histoire.

Avant même le triomphe à Roland-Garros qui scellera sa place dans le gotha du tennis en même temps qu'il figera sa carrière, l'Américain a multiplié les actes de précocité. Très tôt, il a tout accompli plus vite que les autres.

Personne ne peut mieux témoigner de l'ascension fulgurante du jeune Chang qu'Arnaud Deleval. Cet étudiant français a 22 ans quand il débarque en 1987 aux Etats-Unis, au Chapman College, une université basée à côté d'Anaheim, dans la banlieue de Los Angeles. Il se trouve qu'il taquine la balle, et plutôt très bien. Son niveau de jeu est son sésame pour intégrer la fac californienne.

"J'étais N°31 français, nous dit-il (il sera classé aux alentours de la 600e place au classement ATP en 1988). Le coach de notre équipe universitaire était très lié à la famille Chang, basée non loin de là, à Encinitas. Alors il a dit aux Chang 'il y a un Français qui vient d'arriver, ce serait bien que Michel joue avec lui'." Le début d'une drôle d'aventure. De la Californie à la Porte d'Auteuil, Arnaud Deleval sera le fil rouge de la marche triomphale de Michael Chang. Sportivement et humainement : "Je jouais tous les jours avec lui. Il n'y a pas un jour où on ne jouait pas ensemble. J'ai été intégré à la famille."

Michael Chang en 1988.

Michael Chang en 1988.Getty Images

Quand il croise pour la première fois celui qui va devenir son sparring-partner attitré, Chang a tout juste 15 ans. Le tennis américain, c'est encore McEnroe et Connors. La relève couve, mais personne n'attend une éclosion imminente. Surtout pas du plus jeune membre de la nouvelle génération. Tout le monde se focalise alors surtout sur Andre Agassi, le kid de Vegas, déjà bien installé dans le Top 100 quand Chang inscrit ses tout premiers points ATP, en août 1987.

Dans la foulée, Michael bénéficie d'une wild-card pour l'US Open. Ce sera son premier coup d'éclat. Au 1er tour, il bat Paul McNamee. Le vétéran australien est certes en nette perte de vitesse, mais Chang devient le plus jeune joueur à remporter un match à l'US Open. Il l'est toujours, trente-deux ans après. Le début d'une folle course aux records :

. 10 Octobre 1987 : plus jeune joueur à atteindre les demi-finales d'un tournoi professionnel, à Scottsdale.

. 19 octobre 1987 : plus jeune membre de l'histoire du Top 200, à 15 ans, 7 mois, et 26 jours.

. 6 juin 1988 : plus jeune membre de l'histoire du Top 100, à 16 ans, 3 mois et 13 jours.

. 4 septembre 1988 : A 16 ans et demi, il atteint pour la première fois les huitièmes de finale à l'US Open.

. 2 octobre 1988 : vainqueur de son premier tournoi, à San Francisco, à 16 ans et 7 mois (seul Aaron Krickstein a fait mieux avec un titre à 16 ans et 2 mois).

A la fin de l'année 1988, Michael Chang est 30e mondial. Sa première année chez les pros n'a pas été vaine. Pourtant, il avait hésité à franchir le pas. Son choix fut d'abord économique, comme nous l'explique Arnaud Deleval : "il est passé pro très jeune parce que, quand il gagnait un 200 000 dollars, comme il avait encore un statut amateur, il ne touchait pas les sous. Il disait 'ça commence à faire un peu d'argent que je laisse de côté'."

Printemps 1988 : la famille Chang en toute détente.

Printemps 1988 : la famille Chang en toute détente.Getty Images

Moins de six mois plus tard, le rookie du circuit a encore grandi. A défaut de coup d'éclat, il gagne en constance, et dispute deux demi-finales et deux autres quarts, dont un à Indian Wells, où il s'est payé le luxe de balayer un certain Stefan Edberg (6-2, 6-3). Chang-Edberg, ce sera d’ailleurs une des histoires de l'année…

Juste avant Roland-Garros, juste après son 17e anniversaire, il a intégré pour la première fois le Top 20. Ce nouveau statut ne l'installe pas pour autant parmi les prétendants, ni même dans la cohorte des outsiders dans la course au titre à Roland-Garros. Personne ne mise un dollar sur lui pour aller au bout. Pas même son entraîneur, José Higueras. Jeune retraité, l'Espagnol a été un des meilleurs spécialistes de terre battue au début des années 80, se hissant dans le dernier carré à Roland-Garros en 1982 et 1983. Contacté par Joe, le père de Michael Chang, il prend le fiston sous sa coupe dès 1988.

S'il décèle le potentiel, Higueras juge que son protégé a besoin de temps, notamment sur ocre. "Il n'avait jamais joué sur terre quand je l'ai vu la première fois, raconte-t-il. Il avait 16 ans et aucune expérience de la surface, mais son jeu et ses qualités convenaient bien. Je n'avais pas là un joueur très costaud, mais il était très mobile, il défendait bien et surtout comprenait le jeu sur terre battue. Mais je ne l'imaginais évidemment pas capable de gagner Roland-Garros cette année-là."

José Higueras, l'entraîneur de Michael Chang à la fin des années 80.

José Higueras, l'entraîneur de Michael Chang à la fin des années 80.Getty Images

Un scepticisme relaté par Chang lui-même dans son autobiographie, "Holding Serves", sortie en 2005. En arrivant à Paris, Michael demande à Higueras s'il peut s'imposer à Paris. "En étant réaliste, répond le technicien andalou, je ne crois pas que tu puisses gagner Roland-Garros maintenant. Mais ce n'est pas la fin du monde. Tu auras ta chance plus tard." Chang ne relève pas. On ne contredit pas son coach quand on a 17 ans et qu'on a été éduqué comme lui. Mais au fond de lui, Michael est étonné de cette forme de défiance, quand bien même elle aurait les atours de la sagesse.

Arnaud Deleval se souvient de la force de conviction de son jeune camarade : "Il était très en forme, il courait partout, il prenait la balle super tôt. Mais de là à gagner... Lui, en revanche, était venu pour ça. Il y croyait plus que nous. Pour Michael, c'était 'j'ai deux jambes, deux bras, une tête, et celui qui est en face, il est pareil.' Il avait cette forme de confiance et d'inconscience que peuvent avoir les jeunes."

"J'avais 17 ans et aucune raison valable de penser que je pouvais gagner Roland-Garros, concède l'Américain, mais quelque chose en moi me faisait sentir que quelque chose de spécial allait se passer à Paris." Spécial, oui. Le mot allait s'avérer juste.

De Big Mac à Pistol Pete

26 mai 1989. Il fait parler, ce tirage au sort. Complètement bouché en haut, totalement ouvert en bas. La partie supérieure du tableau masculin regroupe la quasi-totalité des favoris et des spécialistes. A commencer par Ivan Lendl et Mats Wilander, têtes de série 1 et 4. Le Tchécoslovaque et le Suédois sont les tauliers de Roland-Garros. Depuis 1982, ils ont remporté six des sept dernières éditions. Seule celle de 1983, chapardée par Yannick Noah (en battant Lendl et Wilander), leur a échappé.

Il y a toujours eu au moins Wilander ou Lendl, parfois les deux, en finale, de 1981 à 1988. Les voir dans la même moitié de tableau, quand Stefan Edberg et Boris Becker, les purs attaquants, rigolent déjà en bas d'éviter les deux gloutons de l'ocre, constitue la grande affaire de ce tirage au sort. Une première depuis cinq ans. D'autant que, en dehors de Lendl et Wilander, on retrouve également dans les parages Yannick Noah, certes sur le déclin, ou Andre Agassi, grande révélation de l'édition précédente.

Dans ce contexte miné, Michael Chang passe totalement inaperçu. L'observateur avisé, comme le spectateur basique, s'excite sur la potentielle demi-finale Lendl-Wilander, voire le huitième entre le Suédois et Noah, épisode IV annoncé de leurs joutes parisiennes. Mais Chang...

Roland-Garros 1985 : Mats Wilander bat Ivan Lendl en finale.

Roland-Garros 1985 : Mats Wilander bat Ivan Lendl en finale.Getty Images

Pour le jeune Américain, le premier objectif est d'atteindre la deuxième semaine. Son horizon à plus long terme est obstrué par la perspective d'un huitième de finale contre Lendl. Sa bonne étoile a quand même brillé une première fois : avec les forfaits de John McEnroe, Emilio Sanchez et Thomas Muster, il a été propulsé dans le cut pour être tête de série. Chang a la pancarte N°15 dans le dos. De quoi être protégé en début de tournoi.

Après une entame sans trop de frayeurs contre Eduardo Masso (succès en quatre sets), le poulain de José Higueras affronte au 2e tour un certain Pete Sampras. A eux deux, ils n'ont pas 35 ans. C'est le match du futur. Leur tout premier duel chez les pros. Difficile d'imaginer affiche plus symbolique. Ces deux-là se connaissent par cœur. Ils habitent à 50 kilomètres l'un de l'autre et s'entraînent parfois ensemble. A l'occasion, Sampras aime aussi savourer les petits plats de maman Chang. Surtout, une rivalité a germé au fil des confrontations dans les catégories de jeunes. "Ce n'est pas comme si j'allais affronter un autre pro, je joue contre le plus grand rival de ma vie", évoque Sampras dans le New York Times, la veille du match.

Si l'affiche titille la presse américaine, elle est moins affriolante vue de France, où les deux jeunes Yankees sont encore largement méconnus. Un homme pressent pourtant la portée de ce duel. Par chance, il est le directeur de Roland-Garros. Patrice Clerc décide donc, contre l'avis de certains, de programmer cette rencontre sur le court central. "J'ai eu un peu de mal à imposer l'idée, nous confie l'ancien patron du tournoi. Mais j'y tenais. Le talent, c'est quelque chose qu'on voit très tôt. Après, tous les joueurs talentueux ne deviennent pas des immenses champions et on ne pouvait pas garantir que Chang et Sampras seraient des personnages aussi importants. Ça, c'est facile à dire après. Mais il y avait quand même une forme d'évidence."

Le tout jeune Pete Sampras, en 1989.

Le tout jeune Pete Sampras, en 1989.Getty Images

Un an plus tôt, Clerc avait déjà octroyé une invitation à Michael Chang, alors âgé de seulement 16 ans. Là aussi, il avait dû argumenter. Mais le gamin d'Encinitas avait justifié sa confiance en atteignant le 3e tour. Il avait alors buté sur John McEnroe. Souvenir douloureux mais instructif pour le cadet, enseveli sous le poids de son ainé, figure tutélaire du tennis américain. Un match plié avant même d'avoir commencé. "Je vais montrer à ce gamin comment on joue au tennis", claironne Big Mac en amont du combat. Chang, lui, se souvient précisément du moment où il a compris qu'il avait perdu ce match :

" Juste avant de rentrer sur le court N°1, John est passé devant moi pour être sûr d'arriver le premier. Moi, je me suis presque excusé en le laissant passer. Grave erreur. Le public l'a applaudi et, en réponse, John a levé les deux bras, comme si c'était son public. Les spectateurs sont devenus fous. Dix pas derrière lui, je suis entré à mon tour. Je me sentais comme un petit garçon qui était là pour porter le sac de John."

C'est le dernier match du jour dans l'arène du court 1, à l'atmosphère si spéciale. Pas un siège est inoccupé. Intimidé, Michael Chang prend une fessée. "Il a gagné les neuf premiers points du match, et le premier set en 24 minutes : 6-0..." Balayé 6-0, 6-3, 6-1, le gamin a pris une douloureuse mais saine leçon. "Affronter John a été une expérience précieuse pour moi, dit-il dans son autobiographie. Je m'en suis servi quand je suis revenu à Paris en 1989."

De fait, malgré son extrême jeunesse, Chang dispose à 17 ans d'un vécu inhabituel pour un joueur de son âge. "Il avait une extraordinaire maturité, pas celle de quelqu'un de 17 ans, avance Patrice Clerc. On avait l'impression qu'il avait plein de matches de haut niveau sous le coude." En se frottant à McEnroe à Paris, puis Agassi à l'US Open, il a déjà emmagasiné du bagage. Surtout au plan émotionnel. Il est ainsi prêt à croiser le fer avec Sampras, même dans l'immensité du Central de Roland. Ce n'est pas le cas de son jeune et grand rival.

Un peu plus âgé (il est né en août 1971, Chang en avril 1972), Sampras avance moins vite. Il a bien signé son premier coup d'éclat en mars en battant Aaron Krickstein à Indian Wells et vient d'intégrer le Top 100, mais il est loin de Chang. Sur terre battue, plus encore. "Michael se disait 'Pete, sur terre, il ne tient pas debout, c'est facile''", glisse Arnaud Deleval.

Le passif récent entre les deux adolescents fera le reste : depuis trois ans, c'est une rivalité à sens unique. A 14 ans, sur les conseils de son mentor de l'époque, Peter Fischer, le futur maître du tennis mondial a adopté un revers à une main. Le choix s'avèrera payant à long terme, mais le torture durant son adolescence. "Pendant deux-trois ans, j'ai perdu beaucoup de matches, a raconté Pistol Pete. Mon grand rival, c'était Michael. J'avais l'habitude de le battre et quand j'ai abandonné le revers à deux mains, il a commencé à me dominer."

A Roland-Garros, en ce printemps 1989, l'un est prêt à accomplir de grandes choses, l'autre pas. Pete Sampras multiplie les fautes directes. Chang se contente de réciter les tables de son tennis-pourcentage, en attendant les cadeaux qui ne manquent pas de tomber. En moins de 90 minutes, l'affaire est pliée. Sampras n'a inscrit que trois jeux (6-1, 6-1, 6-1). Ce sera à jamais la plus lourde défaite de sa carrière en Grand Chelem.

Chang, lui, sait qu'il peut remercier Patrice Clerc. "C'était dur pour Pete d'être sur le central aujourd'hui, souffle-t-il en conférence de presse. D'un seul coup, vous vous retrouvez à jouer sur un des courts les plus importants du monde. Pour les nerfs, ça peut être compliqué. Pete est un bien meilleur joueur que ce qu'il a montré aujourd'hui. Si nous avions joué sur un court annexe, la rencontre aurait été beaucoup plus serrée."

Une fois relevé le challenge Sampras, aussi affectif que sportif, Michael Chang peut regarder devant lui. Au 3e tour, l'Espagnol Francisco Roig ne pèse pas lourd (6-0, 7-5, 6-3) non plus. Pour la deuxième fois de sa toute jeune carrière, la première à Roland-Garros, le voilà en huitièmes de finale d'un Grand Chelem. Jusqu'ici, malgré sa brève apparition sur le Central, il a avancé dans l’ombre. Pour tout le monde, son histoire doit s'arrêter là : le lundi 5 juin, dans l'après-midi, il a rendez-vous avec Ivan Lendl. Terminus annoncé. Mais cette journée va changer sa vie.

Roland-Garros 1989 : Michael Chang au service.

Roland-Garros 1989 : Michael Chang au service.Getty Images


Michael et Goliath

Ils logent dans le même hôtel. Bon prince, Ivan Lendl a invité Michael Chang et sa mère à monter dans sa limousine pour rentrer. Confortablement installé à l'arrière, les Chang à ses côtés, le Tchécoslovaque refait le match. Leur match.

Nous sommes à Des Moines, la capitale de l'Iowa, au mois de décembre 1988. Lendl devait disputer une exhibition face à Boris Becker, mais l'Allemand, blessé, a dû renoncer. Une aubaine pour Chang. Initialement remplaçant, il supplée Becker au pied levé. "J'avais 16 ans, je venais de finir ma première année chez les pros, c'était une belle opportunité pour moi", raconte-t-il dans "Holding Serves".

Détruit en deux sets (6-3, 6-2), le rookie a pu mesurer ce qui le séparait encore d'un tel cador. "Pourtant, j'avais l'impression d'avoir joué dur, très dur, mais pour Ivan, c'était une simple routine", se remémore-t-il. "Tu sais pourquoi je t'ai battu aujourd'hui ? demande Lendl à sa jeune victime. Avec la façon dont tu joues, tu n'as aucun moyen de me poser des problèmes."

Ivan Lendl, l'ogre du circuit début 1989.

Ivan Lendl, l'ogre du circuit début 1989.Getty Images

Coup droit trop faible, manque d'agressivité et de longueur de balle côté revers, aucun jeu au filet, première balle cotonneuse, tout y passe. Tout ceci est livré sans arrogance. Lendl dissèque le jeu de Chang de façon clinique, comme un expert-comptable examinerait le bilan d'une entreprise. "Je n'étais pas fâché après Ivan et, dans une certaine mesure, j'ai pris ses remarques de façon positive", dit même Chang.

Au printemps suivant, moins de deux mois avant Roland-Garros, les deux hommes se retrouvent à l'occasion d'une nouvelle exhibition, à Atlanta, sur terre battue américaine. Cette fois, Chang rivalise. Mieux, il finit par s'imposer 7-5 au 3e set. Pour Lendl, à peine une piqûre d'insecte. Pour Chang, une injection de pure confiance. Psychologiquement, mais aussi tactiquement, car il a vu qu'il pouvait gêner Lendl avec son revers long de ligne.

Dans leurs dénouements radicalement opposés, ces deux matches sans enjeu ont délivré au jeune Californien une foule d'informations. Tel un ordinateur, il les stocke dans son disque dur pour mieux les analyser. Elles lui seront précieuses le 5 juin.

Difficile de trouver plus antinomiques que Lendl et Chang. Comme nous le souffle Philippe Bouin, l'ancien monsieur tennis du quotidien L'Equipe, c'était "la ballerine et le char d'assaut. Lendl cultivait cette image de type du KGB. On l'aurait bien vu jouer en uniforme. L'autre était le gamin en culotte courte."

Après une année 1988 frustrante, la première depuis cinq ans où il n'a pas remporté le moindre titre du Grand Chelem, Ivan Lendl est redevenu en ce premier semestre 1989 la terreur du circuit. Vainqueur de l'Open d'Australie, puis à Scottsdale (en broyant Edberg en finale), Key Biscayne (l'ex-Miami), Forest Hills (sur terre battue US, en déchiquetant notamment Agassi) et enfin à Hambourg, le voilà à nouveau numéro un mondial.

Lorsqu'il rentre sur le Central pour affronter Michael Chang, il a remporté 36 de ses 38 matches depuis le début de l'année. Il n'est pas seulement archi-favori de ce match, il est archi-favori du tournoi, d'autant que Mats Wilander, l'autre épouvantail parisien des 80's, traverse une période de doute. Ivan le Terrible n'a pas perdu un set en première semaine et, à vrai dire, on voit mal qui pourrait le stopper. Certainement pas Chang, en tout cas. "Celui qui vous dit aujourd'hui 'si, je l'avais prédit', s'il ne l'a pas mis noir sur blanc avant, c'est un menteur, sourit Patrice Clerc. On ne pensait pas qu'il pouvait perdre ce match, il avait une telle puissance par rapport à Chang."

Pendant deux sets, la normalité enveloppe ce huitième de finale. Lendl les remporte sur le même score, 6-4. Depuis le début de sa carrière, il n'a jamais perdu un match en Grand Chelem en ayant mené deux manches à rien. C'est dire si la tâche de Michael Chang, déjà complexe, apparait désormais franchement insurmontable.

Mais le score ne dit pas tout de la bataille. Chang est mené, plus qu'il n'est dominé. "J'étais frustré, parce que j'avais l'impression de rivaliser, rappelle-t-il. Mais à chaque fois, il remportait les points les plus importants. C'est pour ça qu'il était numéro un mondial..."

Reste que Lendl ne s'amuse pas. Dans le 3e acte, à 3-3, Chang réussit enfin à le breaker. Puis une autre fois, à 5-3. Première lézarde dans la muraille tchèque. Le numéro un mondial va vraiment commencer à perdre le fil dans le 4e set. Il obtient des balles de break au 1er, 5e, 7e et 9e jeu, sans jamais parvenir à concrétiser. Chang avait dominé la 3e manche, mais à présent, c'est mentalement qu'il grignote son adversaire. La bascule s'opère là. "J'ai commencé à sentir de la panique chez lui", confie l'Américain.

Lendl s'agace. Conteste. Râle. Après tout et tout le monde. Y compris le terrain. "Ce court est ridicule", lance-t-il, en regardant l'arbitre, Richard Ings, comme s'il y pouvait quelque chose.

Les passes d'armes de Lendl avec le juge de chaise australien vont d'ailleurs rythmer cette seconde moitié de match. A 4-2 dans le 4e set, un jeu interminable, où le triple vainqueur de Roland-Garros obtient quatre balles de débreak, il s'en prend à Ings après un revers annoncé dehors. L'Australien descend de sa chaise, vérifie la marque et confirme l'annonce du juge de ligne, provoquant la furie de Lendl. "A chaque fois, tu m'arnaques", rage le Tchécoslovaque. Puisque tout lui échappe, il perd ce set. Pressent-il ce qui s'annonce ? Sa débâcle a maintenant quelque chose d'inexorable.

Michael Chang n'en revient pas. Ivan Lendl non plus...

Michael Chang n'en revient pas. Ivan Lendl non plus...Getty Images

Même embarqué dans ce 5e set déjà improbable en soi, il avait pourtant encore tout pour s'en sortir. Son vécu, ridiculement supérieur. Son physique, aussi. Car Chang, après quasiment quatre heures de jeu, traîne la patte. Bientôt, il sera perclus de crampes. Si ce dernier set était resté dans un cadre classique, Ivan Lendl l'aurait emporté.

Mais cette 5e manche va s'éloigner du tennis pour devenir autre chose. Le jeu et la technique n'auront ici qu'un rôle infinitésimal. Dans un des sets les plus célèbres mais surtout les plus invraisemblables de toute l'histoire du tennis, Chang va entraîner Lendl sur son terrain, où le cyborg d'Ostrava n'avait jamais mis les pieds et où il va se perdre, sans donner le sentiment de comprendre la trame de cette comédie dont il sera, à ses dépens, le bouffon.

Au début des années 80, Lendl renvoyait l'image d'un joueur parfois fragile. Quand les évènements tournaient mal pour lui, il se décomposait. Cette faiblesse a retardé son avènement au sommet et il dut attendre ses 24 ans pour décrocher son premier titre majeur. Ce 5 juin 1989, c'est ce Lendl-là qui resurgit, alors qu'on le croyait à l'abri de ses démons de jeunesse.

Chang - Lendl 1989 : Le 8e de finale le plus célèbre de l'Histoire du Grand Chelem ?

Chang - Lendl 1989 : Le 8e de finale le plus célèbre de l'Histoire du Grand Chelem ?Eurosport

"Ivan a une pensée très structurée, évoquait peu de temps après ce Roland-Garros 1989 Alexis Castori, un psychologue floridien avec lequel Lendl avait travaillé l'aspect mental de son jeu. Quand Chang a eu des crampes, je suis certain qu'il s'y était préparé. Au fil des ans, il avait fini par gérer tous les types de situation. Mais je pense que, ce jour-là, il y a eu une constellation d'évènements qui ont fini par emporter son esprit."

Et c'est vrai, le petit Chang va tout lui faire. Tout ce à quoi il n'aurait pas osé penser et, par conséquent, n'était pas préparé. Empereur de la rationalité, Lendl se trouve démuni face à ces problèmes inédits. Comme ces "ronds" improbables de l'Américain qui, touché physiquement, décide d'user et abuser de balles bombées, sans consistance, mais qui auront le double mérite de lui permettre de récupérer entre les frappes tout en repoussant Lendl derrière sa ligne de fond. "Même pendant les échanges, je le revois en train de faire des flexions pour essayer de retrouver un peu d'énergie", se souvient Arnaud Deleval.

Dans les deux derniers jeux du match surviennent deux séquences qui vont conférer à cette rencontre son caractère inoubliable. A 4-3, d'abord. Michael Chang est au service, pour confirmer son break. Mené 15-30, il sort alors de son chapeau LE coup auquel, trente ans après, il est toujours associé. Demandez à n'importe quel amateur de tennis à quoi il pense à l'évocation de Chang, il vous répondra spontanément "son service à la cuillère". C'est le moment dont chacun se souvient. Lendl, surpris, avance vers le filet après son retour mais le diablotin le cueille d'un passing de coup droit. Le public devient hystérique.

Ce que personne ne mesure alors, et qui échappe encore à beaucoup aujourd'hui, c'est la grande cohérence de cet apparent coup de folie. Un geste improbable, mais au fond très réfléchi. "Quand on jouait ensemble, même un ou deux ans avant, nous raconte Arnaud Deleval, Michael aimait régulièrement faire un service à la cuillère. C'était son truc, ce n'est pas sorti de nulle part. Comme il était fatigué, il a tenté ça. Un truc de gamin, mais de gamin très lucide." Chang, c'est Yoda jeune. Sage et rusé. "C'était drôle de voir un type considéré comme un immense champion et un gros dur se liquéfier devant la ruse de ce môme", se souvient Philippe Bouin, présent dans la tribune de presse ce jour-là.

Comme il a dû le faire une bonne cinquantaine de fois dans ce dernier set, Lendl secoue la tête. Il se tourne vers Richard Ings aussi, comme pour lui dire : "tu vas vraiment le laisser faire ça ?" "Un service à la cuillère est autorisé, rappelle l'arbitre australien. Du point de vue du règlement, c'est un coup comme un autre. Je n'avais aucune raison de dire ou faire quoi que ce soit. Je l'avais déjà vu utilisé avant, je l'ai revu après, mais ce n'était pas courant, c'est sûr…" Chang venait de faire sienne la tirade de Hoederer dans Les Mains Sales : "Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces".

Sous le crâne de Lendl, c'est l'Etna en éruption. Terminator aux tissus de cristal, le numéro un mondial, à la fois le méchant et la victime de l'histoire, est prêt à exploser. Le public se réjouit autant de ce que prodigue Chang que de celui auquel il s'attaque. Philippe Bouin, encore :

" C'était jouissif pour beaucoup que ce soit contre Lendl, le type le plus détesté à l'époque. Pas forcément pour moi, parce que je n'avais rien contre lui. C'était un type plutôt réglo, mais en France, il était très mal vu. C'était l'ennemi intime de Noah, qui en avait bien rajouté sur son aversion pour le cas Lendl. Puis il avait un côté tyrannique que les gens ne supportaient pas."
Ivan Lendl a mordu la poussière ce 5 juin 1989.

Ivan Lendl a mordu la poussière ce 5 juin 1989.Getty Images

Avec le service à la cuillère, Lendl, comme le reste du monde, imagine avoir tout vu. Il se trompe. A 5-3, Chang se procure deux balles de match sur le service de son adversaire, après un revers gagnant long de ligne à la conclusion d'un point mémorable. 15-40. La première balle de Lendl est trop longue. En se replaçant, il n'a pas vu Chang s'approcher pour se poster juste derrière la ligne de service. Le public rit, s'excite. Lendl secoue la tête. Encore. Le dénouement logique de ce scénario aberrant saute alors aux yeux de tous : Lendl va commettre une double faute. Bingo. Sa balle accroche la bande et sort.

Ce fut la dernière ruse du gamin. Le dernier point du match. La dernière polémique, aussi. "Quand Chang s'est approché, je n'arrivais pas à calmer le public, nous raconte Richard Ings. Il s'est écoulé de longues secondes et à cause de ça, Lendl a demandé à bénéficier à nouveau de deux balles. J'ai refusé, ce n'était pas une raison valable. Il était absolument furieux. Après la balle de match, il ne m'a pas serré la main. Je suis vite descendu de ma chaise et j'ai quitté le court avant les joueurs pour éviter toute polémique. Après ça, je n'ai plus arbitré Lendl pendant plus d'un an tellement il était en colère après moi."

Après quatre heures et quarante-et-une minutes d'un match dont chacun a compris instantanément qu'il tiendrait une place unique ("j'ai arbitré plus de 2000 matches, mais c'est de loin le plus marquant", nous dit notamment Richard Ings), Michael a terrassé Goliath. 4-6, 4-6, 6-3, 6-3, 6-3. "C'était un moment magique de sport", conclut Barry Tompkins sur ESPN avant de rendre l'antenne. Dans sa grande banalité, la phrase du commentateur américain résume pourtant tout.

Il est un peu plus de 18 heures lorsque Michael Chang, après 4h41 de combat, vient à bout de Lendl.

Il est un peu plus de 18 heures lorsque Michael Chang, après 4h41 de combat, vient à bout de Lendl.Getty Images

Ce n'était plus du tennis. Pas même un pur exploit sportif, même si c'est aussi cela. C'était... à part. "Aussi longtemps que je vivrai, je n'oublierai pas ce 5e set contre Ivan Lendl le 5 juin 1989", assure Michael Chang. C'est aussi vrai pour ceux qui l'ont vécu de l'extérieur. Ce match est sans aucun doute le huitième de finale le plus célèbre de tous les temps. Certains, dans le brouillard du souvenir, croient d'ailleurs qu'il s'agissait d'une demie, voire de la finale.

Ivan Lendl, lui, n'a cessé depuis trente ans de minimiser la portée de cette défaite. "Je ne comprends vraiment pas la fascination autour de ce match, s'indignait-il presque dans un entretien à GQ, en 2017. Je peux comprendre que ce fut un match important pour Michael car il allait remporter son premier et seul tournoi du Grand Chelem. Mais ce match n’était pas si important dans ma carrière." Il est sans doute sincère. Lendl avait perdu. C'est tout ce qui comptait à ses yeux, pas le chemin qui avait mené à cette défaite.

Le dangereux récidiviste
Pour beaucoup, Chang a gagné ce jour-là un match qu'il aurait perdu 99 fois sur 100. C'est possible, mais l'Américain a réédité cette performance deux ans et demi plus tard lors de la défunte Coupe du Grand Chelem. En demi-finales, Lendl mène à nouveau deux sets à rien contre Chang, avant de s'incliner 2-6, 4-6, 6-4, 7-6, 9-7. Fait assez incroyable, les deux seules victoires de Chang contre Lendl en sept confrontations ont donc été signées après avoir été mené deux manches à rien. Quant à Lendl, il n'a perdu que quatre rencontres dans toute sa carrière en ayant remporté les deux premiers sets. Dont la moitié face au diablotin d'Encinitas...

Michael Chang l'avoue, il n'a jamais osé reparler de ce match avec Ivan Lendl. Et il n'a pas prévu de le faire. Il ne risque pourtant pas grand-chose. Dès sa conférence de presse d'après-match, le numéro un mondial se fera élogieux envers son invraisemblable bourreau : "Il a montré beaucoup de courage et il mérite du respect."

Trois semaines plus tard, à Wimbledon, Lendl arrive dans le Player's Lounge. Michael Chang est là. Bien embêté. "Je n'étais pas sûr de la façon dont il allait réagir, avoue l'Américain, tout juste auréolé de son sacre à Paris. Mais Ivan a marché jusqu'à moi, m'a regardé dans les yeux et m'a dit : 'Super Roland-Garros, Michael. Félicitations.' Je ne sais pas si beaucoup de joueurs, même certains qui étaient bien plus appréciés qu'Ivan, auraient réagi comme ça."

Après la balle de match, le regard noir de Lendl envers son bourreau en dit long sur sa colère froide.

Après la balle de match, le regard noir de Lendl envers son bourreau en dit long sur sa colère froide.Getty Images


Il était une foi

La terre a tremblé, mais la routine a continué. Pour comprendre comment Michael Chang a pu soulever la Coupe des Mousquetaires le 11 juin 1989, il faut se reporter à l'après-match contre Ivan Lendl. Dans des circonstances pour le moins éloignées de la norme, ce petit homme de 17 ans et 2 mois a décapsulé la tête de série numéro un. Il devient spontanément le personnage central du tournoi.

Michael Chang, lui, est toujours le même. Passée l'émotion, il a repris le fil de son train-train quotidien. "L'après match contre Lendl, c'était comme d'habitude", assure Arnaud Deleval, le témoin privilégié. Chang et sa mère dormaient au Sofitel de la Porte de Sèvres, mais ils passaient beaucoup de temps dans l'appartement de la sœur de Deleval, situé à deux pas de Roland-Garros. "On y allait le midi après son entrainement matinal et souvent le soir, poursuit-il. Le lundi soir, après le match contre Lendl, Michael n'a rien changé. Les soins, le repos, le poulet à l'appartement, on a maintenu le quotidien, comme n'importe quel autre jour."

Il y aurait pourtant eu de quoi perdre le contact avec la réalité. Chang a raconté une scène surréaliste, digne d'un film. Tard dans la soirée du lundi, on cogne à la porte de la chambre que partagent Michael et sa maman au Sofitel. En pyjama, madame Chang entrebâille la porte, pour découvrir plusieurs journalistes et photographes prêts à dégainer. Jeff Austin, l'agent du joueur (et frère de Tracy, l'ancienne numéro un mondiale), devra intervenir auprès de la direction de l'hôtel pour faire filtrer les entrées et les appels.

Le lendemain, alors qu'il déambule dans les allées de Roland-Garros à la fin d'une séance d'entraînement sur un court annexe, l'Américain mesure à nouveau son statut naissant. La veille, il aurait pu marcher sans être dérangé. Désormais, tout le monde s'agglutine autour de lui. "J'avais l'impression d'être comme l'énorme brochet dans l'aquarium autour duquel tournent tous les petits poissons, suivant chacun de ses mouvements, s'amuse le jeune champion. J'ai trouvé cette expérience fascinante. En vingt-quatre heures, j'étais devenu un personnage différent aux yeux des gens." Mais pas aux yeux des siens.

De gauche à droite : Carl, le grand frère, José Higueras, le coach, Joe, le père et Betty, la mère. Le clan Chang au complet.

De gauche à droite : Carl, le grand frère, José Higueras, le coach, Joe, le père et Betty, la mère. Le clan Chang au complet.Getty Images

La force de Chang, dans ce tourbillon, c'est précisément d'être un Chang. Un véritable clan, qui fonctionne en vase clos. Les seuls membres du cercle qui n'appartiennent pas à la famille sont Arnaud Deleval, le sparring, et José Higueras, le coach. Pour le reste, c'est papa, maman et Carl, le frère ainé. "Il était incroyablement entouré par sa famille, se rappelle Patrice Clerc. C'était vraiment un clan, oui. Il avait encore un côté petit garçon, avec son papa et sa maman qui le suivaient partout. Les autres avaient tous leur staff, avec coach, un préparateur physique, parfois un diététicien, certains avaient une compagne."

Digérer un tel match, physiquement mais plus encore émotionnellement, surtout pour un joueur aussi jeune, s'annonçait aussi complexe que le match en lui-même. "Dans la gestion, il a été incroyable, juge José Higueras. Sa famille l'a beaucoup aidé pour ça. Une famille très soudée, capable de faire abstraction de tout ce qui se passait à l'extérieur." "S'il y avait eu beaucoup de gens, une effervescence autour de lui, ça aurait sans doute été plus compliqué, confirme Arnaud Deleval. Il avait fait un exploit, mais il est resté dans son cocon. C'était remarquable, c'est vrai, de ne pas perdre sa concentration après ce huitième complètement dingue et historique."

Si Chang reste dans le confort de sa bulle, l'attroupement autour de celle-ci est donc vertigineux. Le mardi 6 juin, sa victoire face à Lendl est à la Une de tous les journaux, et pas seulement en France. Il y a la performance, bien sûr, et ces images du service à la cuillère ou de la balle de match qui tournent en boucle sur les télés (on n'ose imaginer l'état des réseaux sociaux s'ils avaient existé à l'époque), mais l'écho d'une actualité beaucoup plus dramatique renforce l'intérêt envers le jeune champion sino-américain.

Depuis le 15 avril, la Chine est secouée de spasmes de colère. Les manifestations de la Place Tian'anmen à Pékin en deviennent le symbole et constituent l'évènement du printemps sur la scène internationale. Etudiants, intellectuels et ouvriers dénoncent la corruption du pouvoir en place et réclament des réformes démocratiques. La répression sera terrible. Elle frappe en plein milieu de Roland-Garros. Si la loi martiale a été instaurée le 20 mai, l'armée intervient à partir du dimanche 4 juin.

3 juin 1989 : la place Tiananmen de Pékin noire de monde.

3 juin 1989 : la place Tiananmen de Pékin noire de monde.Getty Images

De par ses origines, Michael Chang est particulièrement sensible à ce qui se trame à Pékin. "Avec maman, dès que nous le pouvions, nous nous mettions devant CNN, que l'on pouvait regarder à l'hôtel, pour suivre le cours des derniers évènements, évoque-t-il dans son livre. Mon père était né en Chine avant que sa famille ne fuie à Taiwan à la fin des années 40 puis, plus tard, aux Etats-Unis. Nous étions une famille sino-américaine, et certains de nos proches vivaient toujours en Chine." Imprégné de ses origines, Michael, dont le patronyme complet est Michael Te-Pei Chang, n'appelle d'ailleurs pas son père "dad" ou "daddy" mais "baba", le terme chinois pour "papa".

L'image la plus célèbre de la contestation de Tian'anmen est sans aucun doute celle de cet étudiant, posté devant un char et qui, suivant les mouvements de celui-ci, refuse de s'écarter. Cet homme, baptisé "l'homme au char" ou "le manifestant inconnu", n'a jamais été formellement identifié. Nul ne sait ce qu'il est devenu, même si certaines sources évoquent son exécution, deux semaines plus tard. Mais il est devenu un symbole. Coïncidence extraordinaire, cette scène date du lundi 5 juin 1989. Le même jour que la victoire de Chang face à Lendl.

Cette corrélation des évènements va renforcer le sentiment de destinée autour du cas Chang pendant cette quinzaine. Peut-être était-ce là un signe de plus que c'était son année, son moment ? L'intéressé s'en est nourri en tout cas. "Ce qui se passait là-bas rendait assez dérisoire nos propres batailles sur le terrain, concèdera bien plus tard le jeune Américain. Mais pour moi, c'était important de garder cela en tête. Je voulais donner du plaisir et rendre fière la communauté chinoise au sens large. Je crois que cela m'a donné une force supplémentaire."

Fascinant, ce Michael Chang, personnage pragmatique mais capable de puiser son énergie dans des éléments que d'aucuns pourraient juger plus irrationnels. Comme cette superstition du chiffre 2, que nous révèle Arnaud Deleval : "Michael croyait beaucoup aux chiffres. Son chiffre fétiche, c'était le 2, parce qu'il était né le 22/02/1972. En 1989, c'était son deuxième Roland-Garros. Et il avait joué son premier match sur le court N°2. Tout ça le renforçait dans sa conviction d'aller au bout dans ce tournoi."

Mais bien au-delà de la numérologie, c'est sa foi qui porte le tombeur de Lendl, comme tout le monde va très vite l'apprendre. Très croyant, Michael Chang remet son destin sportif dans les mains de dieu. "Lorsque j'avais des crampes contre Lendl, que je souffrais, j'implorais le Seigneur de m'aider et, miraculeusement, il l'a fait, écrit-il. Je ne sais toujours pas aujourd'hui comment j'ai pu gagner ce match, mais avec dieu, il n'est pas nécessaire de comprendre pourquoi et comment il fait les choses, simplement de savoir qu'il les fait."

La presse, française surtout, découvre cet aspect de la personnalité de Chang en même temps que le joueur. Dès sa conférence de presse d'après-match contre Lendl, il sidère une partie de son auditoire. "Comment avez-vous fini par gagner ce match, Michael ?", interroge un journaliste. La question appelait une réponse tactique ou technique. Mais celle de Chang déroute : "j'ai gagné parce que Jésus m'en a donné la force." "Que voulez-vous dire, exactement ?", relance le confrère. "Juste ce que j'ai dit : le Seigneur m'a donné la force de sortir vainqueur de ce match, et tout le mérite lui en revient."

Il en ira ainsi après chacun des grands moments de la carrière du Californien. Dans la victoire ou la défaite. Comme lors de la finale de Roland-Garros 1995. Battu par Thomas Muster, il remerciera à nouveau Jésus pour son soutien. Dans le feu de l'action, décontenancé, Nelson Monfort se méprendra, livrant une traduction devenue culte : "il remercie Luigi."

Le lendemain de sa victoire contre Lendl, Arnaud Deleval effectue une revue de presse des journaux français pour son ami. Tous évoquent son colossal exploit sportif, mais presque aussi nombreux sont ceux qui raillent gentiment la foi exacerbée du joueur. Michael ne cache pas sa surprise. "Il ne comprenait pas ces critiques, explique le sparring-partner. Il hallucinait, même. Aux Etats-Unis, dans certaines familles, on dit une prière avant de manger. Afficher sa foi est quelque chose de naturel. Mais ce ne sont pas des choses qu'on met en avant chez nous."

Tout au long de sa carrière, Chang s'épanchera plus volontiers sur ses prières internes sur le court et l'aide du "Precious Lord" que sur son approche tennistique. "Avec Michael, ça se terminait toujours par 'merci mon dieu', confirme Arnaud Deleval. C'est lui qui était sur le court, qui s'entrainait depuis des années, mais pour lui, il avait gagné grâce à dieu, rien d'autre."

"C'est quelqu'un qui nous a beaucoup séduits au début, note de son côté Philippe Bouin, mais qui, assez vite, a fatigué un peu tout le monde en ne parlant que de religion. Ce n'était pas quelqu'un de désagréable, attention. Il était poli, sympathique. Mais c'était de l'eau tiède, ça glissait. Il restait secret et livrait rarement grand-chose quand on discutait avec lui, sauf quand il parlait de Luigi."

Chang lui-même aura très vite conscience de l'irritation provoquée par le systématisme de ses évocations religieuses. Lors de sa dernière conférence de presse du tournoi, après la finale contre Stefan Edberg, il répondra sur ce point. "A chaque fois que j'aborde le sujet, je vois des têtes hocher et je sais que beaucoup en ont assez, admettra-t-il, lucide mais droit dans ses bottes. Mais je vous dis ma vérité. Si j'ai gagné, je pense vraiment que c'est parce que Dieu l'a voulu. C'est à lui que je dois tout ce qui arrive. Stefan vous dira peut-être qu'il est arrivé en finale parce qu'il a travaillé dur. Chacun a ses raisons. C'est la mienne."

Après le coup de foudre du 5 juin face à Lendl, l'unanimité autour de ce drôle de personnage a donc déjà commencé à se fissurer. Lors des matches suivants, Michael Chang devra composer avec une réception plus mitigée et un public plus partagé. D'autant qu'en quart de finale, se dresse face à lui le plus français des joueurs étrangers, Ronald Agenor.

Mais face à la gloire comme devant les critiques, voire les moqueries, Chang restera Chang. C'est peut-être là le plus épatant de la part d'un gamin de 17 ans, si ancré dans ses convictions et ses certitudes. Porté par sa foi et l'écho d'une révolution, il se convainc qu'il ira au bout.

Michael Chang

Michael ChangGetty Images


Le lutin a réponse à tout

Michael Chang vs Ronald Agenor. Celui qui, le jour du tirage au sort, avait misé sur cette affiche en quarts de finale, est sans doute encore en train de profiter de son argent trente ans après. Pourtant, la présence de "l'Haïtien de Bordeaux", comme on le surnomme, est moins surprenante que celle de son jeune adversaire.

A 24 ans, Agenor est un joueur fantas(ti)que et un personnage attachant. Ses accomplissements (trois titres en carrière) et son classement (il a atteint la 22e place en mai 1989, trois semaines avant Roland-Garros) n'ont jamais reflété son potentiel. Il sait pourquoi, l'admet et le regrette. "J'ai fait une grosse erreur dans ma carrière, c'était de me préparer uniquement pour Roland-Garros, nous avoue-t-il depuis la Floride où il s'est installé. C'était un choix, je voulais briller devant mes amis, ma famille. J'avais le jeu et les aptitudes physiques pour briller sur gazon, indoor ou ciment, mais je ne me suis jamais vraiment donné les moyens d'être performant ailleurs."

Mais à Paris, Ronald donne tout. Il est convaincu de pouvoir y réaliser de grandes choses. Jusqu'ici, il a eu la poisse. En 1987, il tombe sur Lendl dès le 1er tour. Il l'accroche, lui prend un set, mais finit par céder. Un an plus tard, montée en puissance : demi-finaliste à Rome en battant Wilander et Agassi, il retrouve le Suédois en huitièmes porte d'Auteuil. Défaite en trois sets. "Ça faisait deux fois de suite que je perdais contre le futur vainqueur du tournoi, dit-il. Alors quand je suis arrivé à Roland en 1989, je me suis dit 'c'est la bonne'."

Après une première semaine compliquée, parsemée de deux victoires en cinq sets contre deux joueurs aussi différents que Tim Mayotte et le jeune Sergi Bruguera, alors âgé de 18 ans, Agenor se hisse pour la première fois en quarts de finale. Il attendait Lendl, il voit débouler Chang : "Je me suis dit 'mais comment Lendl a-t-il fait pour perdre ?' J'avais regardé un peu le match, c'était n'importe quoi. Le service à la cuillère, tout ça, c'était le cirque, on n'était pas dans un match de tennis normal." Il l'avoue, avant le tournoi, il ne savait "rien de Chang. Juste qu'il était précoce, entrainé par Higueras et c'est à peu près tout."

Ronald Agenor à Roland-Garros en 1989.

Ronald Agenor à Roland-Garros en 1989.Getty Images

Si son tableau s'ouvre, Ronald Agenor n'est pas serein pour autant. Au contraire, il ressent un surcroit de stress. "Jouer contre Chang, ça m'a mis la pression, concède-t-il. Je l'avais observé pendant le tournoi, je savais que j'avais le jeu pour le battre, et il y avait un coup à jouer pour aller au bout".

Qui plus est, Paris est derrière lui. Il n'y a plus aucun Français en lice. Pour la première fois depuis... 1980, ni Yannick Noah ni Henri Leconte ne figurent en quarts de finale. Francophone, installé en Gironde depuis des années, Agenor a été adopté par le public tricolore, qui reporte ses espoirs sur lui par procuration. "Je représentais Haïti, les Caraïbes, les Antilles et la France. Je me sentais porté", poursuit-il. S'il avait eu tout le public derrière lui (facile, contre Lendl), Chang sait que la donne ne sera pas la même cette fois.

S'il avait imputé son miracle face à Lendl au bon vouloir de dieu, l'Américain pourra à nouveau remercier les cieux, à tous les sens du terme. Lorsque la pluie se met à tomber après moins de deux heures de jeu, Chang n'est pas au mieux. Il a enlevé le 1er set 6-4 (après avoir pourtant été mené 4-2), avant de boire la tasse. Agenor a pris le 2e set 6-2 et mène 4-1 dans le 3e quand la pluie renvoie les deux joueurs aux vestiaires. Enfin, pour Chang. Agenor, lui, n'ira pas jusque-là. Il y a bien des façons de perdre un match. Le Caribéen va laisser filer celui-ci juste au bord du Central, comme il nous l'explique :

" A l'époque, juste à la sortie du court, il y avait le studio où les télés faisaient les interviews. Comme je pensais qu'on allait reprendre très vite, je me suis mis là plutôt que de rentrer aux vestiaires. Et là, qui je vois ? Jean-Paul Belmondo. Il commence à me parler, il me dit 'tu vas l'avoir, hein !'. C'était très sympa de discuter avec lui. Mais le temps passait, je ne savais pas si je devais retourner au vestiaire ou rester là. Je suis devenu un peu anxieux. On revient sur le court, on s'échauffe et on s'arrête à nouveau. Et là, je perds totalement le fil…"

Pendant que Ronald taille une bavette avec Bébel, Michael, lui, reste dans son match, échangeant avec son coach. "Tu as l'air fatigué, lui dit Higueras. Mais tu peux gagner ce match. Pense à ton petit jeu de jambes, à ajuster tes pas avant la frappe, focalise-toi là-dessus. Et remets-lui la pression dès que le match va reprendre. Ce sera un moment déterminant." Lorsque la partie redémarre enfin, Chang aligne les jeux pour rafler le 3e set, 6-4.

Le regard perçant et déterminé de Michael Chang.

Le regard perçant et déterminé de Michael Chang.Getty Images

Le 4e set sera le dernier. Le plus mémorable, aussi. Chang y sert à deux reprises pour le match, à 5-4, puis 6-5, pour se faire débreaker les deux fois. Dans le jeu décisif, Agenor obtient une balle de 5e set, sur son service, à 6-5. "Là, je fais un revers d'une timidité extraordinaire, je suis tendu, je le retiens, et la balle finit dans le filet. Ce match, je l'ai perdu au mental", admet l'Haïtien. Trois points plus tard, son rêve s'éteint pour de bon.

Mais cette dernière manche a aussi retrouvé le parfum de folie du 5e set face à Lendl. A 4-4, 30-40, Chang a ressorti sa boite à malices en se postant juste derrière le carré de service, poussant Agenor à la double faute, comme il l'avait fait avec Lendl.

Mais cette fois, l'attitude de l'Américain est accueillie par des sifflets. Trente ans après, le Bordelais d'adoption reste partagé sur cet épisode. "C'est un manque de respect, clairement, assène-t-il. Nous, joueurs, on le vivait comme ça. Mais pour lui, c'est de l'insouciance plus que de l'arrogance. Il ne voyait pas le mal. Il y a eu un peu de polémique, mais moi j'aimais ces oppositions de style et de culture, c'est ça la beauté du tennis, du sport." Titillé, Ronald Agenor rendra la monnaie de sa pièce à Chang dans le jeu suivant, en avançant lui aussi exagérément sur une deuxième balle du Californien.

Comme Lendl avant lui, comme Chesnokov et Edberg après, Ronald Agenor quitte le court en ayant le sentiment d'avoir perdu un match qu'il aurait pu, aurait dû gagner. "Sur le plan tennis, en dehors de quelques phases de jeu où Chang était un peu au-dessus, je l'ai dominé, regrette-t-il. Quand j'accélérais, il était mal. Mais mentalement, Chang était incroyablement fort pour son âge."

Il ne le sait pas encore mais, pour la troisième année de suite, il vient de s'incliner face au futur vainqueur. Certains jours, il lui arrive de se demander avec une pointe de mélancolie quelle aurait pu être sa destinée dans ce tournoi s'il avait gagné ce match : "parfois, c'est vrai, je me dis que j'aurais peut-être pu soulever la Coupe, moi aussi".

Michael Chang s'attend ensuite à retrouver Mats Wilander en demi-finale. Mais ce printemps révolutionnaire a décidé de couper toutes les têtes à Roland-Garros. Le tenant du titre est laminé en trois sets par Andrei Chesnokov (6-3, 6-0, 7-5) dans le dernier quart de finale. Verrouillé depuis des années par le duo Lendl-Wilander, Roland-Garros est une terre promise à un nouveau roi. Improbable dernier carré, avec d'un côté Chang et Chesnokov, les novices, et de l'autre Becker et Edberg pour une affiche plus londonienne que parisienne.

Pendant qu'il se faisait masser, Chang a regardé Chesnokov désosser le fantôme de Wilander. "Je ne pensais qu'à une chose en voyant le match, glisse le tombeur de Lendl, c'était 'wow, ce gars est vraiment bon'". Il est aussi beaucoup plus expérimenté. Le Soviétique a déjà atteint les quarts de finale à Paris en 1986 et 1988 et à Melbourne. Mais lui aussi va jouer pour la première fois avec l'enjeu d'une finale majeure en cas de victoire. Si bien qu'on ne sait trop qui donner favori avec cette drôle d'affiche. Mais chercher un favori a-t-il encore un sens dans ce tournoi ?

Chang va en baver, une fois encore. "Chezy (le surnom de Chesnokov sur le circuit) m'a testé de toutes les manières possible", se souvient le jeune Yankee. Comme toutes les victimes de Chang dans cette deuxième semaine, Chesnokov va avoir sa chance. A un set partout, il obtient trois balles de set à 5-4. Petit bonhomme mais grand champion, Chang va alors prendre tous les risques pour les sauver. "Je ne sais pas si j'aurais pu tenir cinq sets, il fallait que je gagne en quatre", avouera-t-il.

Du haut de ses 173 centimètres, il s'en sort, recolle, gagne le tie-break du 3e set, efface un break alors qu'il était mené 4-2 dans le 4e et finit par s'imposer 6-1, 5-7, 7-6, 7-5. Quatre heures et une minute de jeu. Encore un marathon à suspense. Le lutin a réponse à tout.

Face à l'histoire, sa victoire contre Lendl, fondatrice et épique, et celle face à Edberg, synonyme de sacre, ont logiquement marqué les esprits. Bien plus que celles devant Agenor et Chesnokov. Mais ce quart et cette demie avaient tout de la chausse-trappe idéale. La diversité des équations résolues par le protégé de José Higueras a quelque chose d'admirable. A 17 ans et 2 mois, le voilà plus jeune finaliste de l'histoire du Grand Chelem.


Le sacre

Tony Trabert a actionné le pilote automatique. La force de l'habitude. Poliment, il répond. Comme tous les mois de mai depuis 1955. Cette année-là, l'Américain signe une des plus exceptionnelles saisons de l'histoire : 106 victoires pour seulement 7 défaites, et 18 tournois gagnés, dont un Petit Chelem avec des succès à Roland-Garros, Wimbledon et l'US Open. A Paris, "Double T" a conservé le titre acquis l'année précédente.

Ce qu'il ignore, c'est qu'il devra attendre 34 ans pour trouver un successeur dans la capitale française. La plus longue disette de l'histoire du tennis américain en Grand Chelem, tous tournois et tous sexes confondus. Entre Roland-Garros 1955 et Roland-Garros 1989, les joueurs américains glanent 29 titres du Grand Chelem : 7 en Australie, 10 à Wimbledon, 12 à l'US Open. Mais à Paris, aucun. France, terre maudite.

Roland-Garros, 1955 : la finale entre Tony Trabert, au fond, va décrocher son 2e titre à Paris.

Roland-Garros, 1955 : la finale entre Tony Trabert, au fond, va décrocher son 2e titre à Paris.Getty Images

Pendant plus de vingt ans, entre le second sacre de Trabert et le milieu des années 70, les joueurs de à la bannière étoilée ne figurent même qu'une seule fois en finale du simple messieurs, par l'intermédiaire d'Herbert Flam, en 1957. Mais si les Ricains n'étaient plus là, ils ont repointé le bout du nez depuis une quinzaine d'années. Quatre d'entre eux se hissent à une marche du titre. Harold Solomon (1976), Brian Gottfried (1977), Vitas Gerulaitis (1980) et, bien sûr, John McEnroe. Une de ces plaies qui ne cicatrisent jamais.

Lors de la célébrissime finale 1984, Big Mac, au sommet de son expression, trimbale pendant deux sets un Lendl encore puceau en Grand Chelem, avant de s'incliner en cinq manches. Michael Chang, âgé de 12 ans et admirateur de McEnroe, en aurait pleuré devant sa télé. Et Tony Trabert a continué à répondre au téléphone les mois de mai suivants. Au total, 484 joueurs américains ont tenté leur chance à Roland-Garros depuis Trabert. Chang est le 485e.

Inconsolable John McEnroe lors de la finale de Roland-Garros en 1984.

Inconsolable John McEnroe lors de la finale de Roland-Garros en 1984.Getty Images

Depuis quelques jours, on demande au presque sexagénaire s'il pense vraiment que Chang peut mettre fin à cette interminable sécheresse. Consultant pour CBS, Trabert livre son sentiment le samedi, veille de la finale : "je pense que Michael va aller au bout. Pourquoi ? Parce que, sur ses trois derniers matches, il s'est tiré de situations très difficiles. Ce gamin a une énorme confiance en lui, mais surtout une force psychologique que je n'ai jamais vue chez un joueur de cet âge. Ce sera dur contre Edberg, mais je le vois encore s'en sortir. Peut-être en cinq sets." Un visionnaire, ce Trabert.

Pourtant, Chang a achevé sa demi-finale dans un sale état. Tout le monde l'avait vu "cramper" contre Lendl. Face à Chesnokov, il n'a rien laissé transparaître, mais après avoir bouclé les interviews télé, il ne peut plus marcher. "Personne ne l'a vu, mais j'ai dû m'allonger plusieurs minutes par terre, mes jambes étaient raides comme du bois, raconte-t-il. On a fini par faire venir Bill Norris et Todd Snyder, les kinés de l'ATP. Ils m'ont remis en état de marche mais, en quittant le studio, je me demandais bien comment j'allais pouvoir jouer la finale deux jours plus tard."

Heureusement, on se requinque vite à cet âge-là. Michael Chang sera sur pied. Il le faut, car le dernier obstacle, s'il n'est pas le plus attendu, n'apparait pas comme le plus simple. A 23 ans, Stefan Edberg compte déjà deux Open d'Australie et un Wimbledon à son palmarès, mais personne ne l'imaginait en finale à Paris. Depuis un quart de finale prometteur en 1985, il n'a plus brillé sur la terre battue de la porte d'Auteuil. Mais lui y a toujours cru : "je sais que beaucoup pensaient que j'étais incapable de bien jouer ici, mais j'ai toujours été convaincu du contraire", affirme le Suédois après avoir remporté en 5 sets et quatre heures la demie des attaquants face à Becker.

De toute l'ère Open, c'est peut-être la finale la plus surprenante des Internationaux de France. Un finaliste surprise, cela arrive. Deux, c'est beaucoup plus rare. Entre ce gamin et ce non-spécialiste de la surface, l'affiche valait une cote énorme. Elle excite, par son opposition stylistique. Elle intrigue, aussi, car les deux derniers candidats au titre sont physiquement entamés. Peut-être est-ce pour cela qu'elle n'atteindra pas les sommets espérés par certains. Quelques lueurs de part et d'autre, mais beaucoup de fautes. En revanche, au rayon dramaturgie, elle va se montrer à la hauteur de l'ensemble de cette quinzaine pas comme les autres.

Michael Chang va d'abord dominer cette finale. Serein, tranquille, il semble aborder ce match comme n'importe quel autre. "Il y avait un peu de stress, forcément, c'est une finale, se souvient Arnaud Deleval. On ne parlait pas beaucoup ce matin-là (rires). Michael pouvait stresser avant une rencontre mais, dès qu'il rentrait sur le court, c'était fini. C'était la chance de sa vie, il allait se défoncer, et ne pas lâcher un seul point. C'était sa force." A l'inverse, Edberg, pourtant invaincu en trois finales de Grand Chelem, apparait tendu, emprunté. Le Mousquetaire du service-volée a des semelles de plomb. Chang enlève le 1er set 6-1.

Le public est aussi crispé qu'Edberg. Lendl semble loin. Si une partie du Central se place derrière l'adolescent, la majorité se range derrière le Scandinave. Edberg inspire la sympathie, son jeu force l'admiration. Dans le 2e set, après avoir gagné un point grâce à la bande du filet pour la 3e fois depuis le début du match, Chang reçoit une énorme bordée de sifflets. Il écarte les bras, comme pour afficher son incompréhension. Pourquoi le siffler ? Il découvrait là que la foule, si elle peut vous greffer des ailes, sait aussi se montrer versatile et cruelle. Mais cela non plus n'aura pas de prise sur lui. Avec ou sans le public, frais ou épuisé, dominé ou dominateur, il s'arrime à ses certitudes.

Pourtant, cette finale, comme les matches précédents, va sembler lui échapper. Une fois lancé, Edberg devient irrésistible. Il gagne le 2e set, puis le 3e. Et breake d'entrée dans le 4e. Plus que jamais, Chang est en ballotage défavorable. Certes, il débreake tout de suite pour recoller à un partout, mais Edberg virevolte trois étages au-dessus de lui. Dans ce 4e acte, il bénéficiera encore de 10 balles de break, dont 5 à 3-3. Ce sera sa croix. A l'issue de la finale, Edberg n'aura converti que 6 opportunités de break sur 25. Il frappe encore le premier dans le dernier set en prenant tout de suite le service de Chang, mais ce n'est plus qu'une illusion. Essoré physiquement, Edberg s'incline 6-1, 3-6, 4-6, 6-4, 6-2.

Comme Lendl, Agenor ou Chesnokov, il a tenu le moustique dans sa main, sans jamais réussir à l'écraser. En retour, il fut piqué. Comme les autres. Mais ce qui était apparu comme surréaliste face au numéro un mondial le lundi ne peut plus relever du hasard. Le hasard, quatre matches de suite, contre des adversaires aussi forts et expérimentés, cela n'existe pas.

En réalité, Chang a été porté par son extraordinaire audace face au danger. "Je suis épaté par les risques que Michael a su prendre dans le 4e set sur toutes ces balles de break contre lui, il a eu une fois de plus beaucoup de courage", analyse Trabert, enfin doté d'un héritier. Pour le tennis américain, l'interview conjointe des deux hommes, sur le Central, après la finale, a valeur d'image historique.

La difficulté, et elle fut omniprésente des huitièmes à la finale, le petit Chang l'a bravée avec le caractère d'un grand champion. Mais là aussi, sa jeunesse fut sans doute un atout précieux. "Plutôt que d'invoquer l'arme suprême de Jésus-Christ, certainement très occupé en d'autres lieux, écrira le lendemain Philippe Bouin dans L'Equipe, c'est à l'innocence de la jeunesse capable de tous les rêves, de tous les efforts, bref d'une absolue foi en soi-même, que nous attribuerons une bonne part de ce succès au bout de la fatigue."

A 17 ans et 110 jours, Michael Chang vient d'écrire une page d'histoire du tennis. Chacun le sent et le sait ce dimanche 11 juin 1989. Pour sa jeunesse autant que l'aspect épique de son parcours. Il en aurait pourtant fallu davantage pour le déboussoler. Il n'y eut pas de grande fiesta, de champagne à gogo ni de boite de nuit. Ce fut maman, papa, revenu de Californie au dernier moment pour la finale (il était rentré juste avant le match contre Lendl pour des obligations professionnelles) et le frangin. Arnaud Deleval, également présent, confirme : "nous sommes allés dans un restaurant, un truc très simple". A l'image du clan.

Pour Deleval, cette journée a marqué la fin d'une aventure pas commune. Comment aurait-il pu imaginer, moins de deux ans auparavant, quand il a rencontré pour la première fois ce gamin de 15 ans, qu'il se retrouverait dans la box du vainqueur de Roland-Garros ?

Michael Chang reçoit la coupe des mains de Jean Borotra et René Lacoste.

Michael Chang reçoit la coupe des mains de Jean Borotra et René Lacoste.Getty Images

Ce que le Français ne pouvait pas davantage deviner, c'est que, bientôt, un lien plus fort encore allait l'unir au héros malheureux de ce 11 juin. "Une histoire incroyable", dit-il. Sept mois plus tard, au cœur de l'hiver 1990, Arnaud Deleval est chez lui, à Sainte-Maxime. Stefan Edberg s'est installé dans le coin pour préparer la suite de sa saison. "Patrice Hagelauer m'appelle. Il me dit 'Arnaud, Stefan devait s'entraîner avec Henri (Leconte), mais il est indisponible finalement. Est-ce que tu peux me dépanner et taper la balle avec lui ?'"

Il accepte, bien sûr. Le lendemain, à Sophia-Antipolis, voilà l'ex-sparring de Chang dans la peau du sparring d'Edberg. "Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais une forme de gêne, reprend-il. Je me suis dit que je devais lui dire que c'était moi qui tapais la balle tous les jours avec Michael Chang, je ne voulais pas qu'il le découvre autrement."

La séance se passe bien. Satisfait, le Suédois explique qu'il a une maison dans le coin, où il vient environ deux mois par an. Il lui propose de devenir son partenaire d'entrainement attitré chaque fois qu'il sera dans le Sud de la France. "Et voilà comment on est devenus copains. On a même fini par acheter un club ensemble dans la région", sourit Arnaud.

De par le lien privilégié qu'il a tissé avec l'un puis avec l'autre des protagonistes de cette finale 1989, Arnaud Deleval a pu mesurer la place de ce match, entre bonheur et douleur. Il en a gardé une certaine pudeur. "C'était un peu tabou au début entre nous, je n'osais pas parler à Stefan de cette finale, confie-t-il. Même aujourd'hui, j'évite de remuer le couteau dans la plaie. C'était tellement décevant pour lui. Il doit se demander encore parfois comment il a pu perdre ce match. C'est le grand regret de sa carrière."

Stefan Edberg n'a plus jamais dépassé les quarts de finale à Roland-Garros. Lors de cinq des sept éditions suivantes, il fut même éliminé avant les huitièmes de finale. Pour lui, c'était 1989 ou jamais. Ce fut jamais. Au regard de son histoire personnelle avec la terre battue, la consécration du Suédois aurait quand même eu quelque chose de paradoxale. Mais celle de Michael Chang ne l'était pas moins. Ce fut même le succès de tous les paradoxes.

Michael Chang et Stefan Edberg lors de la cérémonie après la finale.

Michael Chang et Stefan Edberg lors de la cérémonie après la finale.Getty Images

Les paradoxes de Monsieur Chang

Exceptionnel sur le fond comme sur la forme, le sacre de Michael Chang à Roland-Garros en 1989 demeure à bien des égards une énigme. Sortie de presque nulle part, répondant autant à une part de mysticisme que de logique sportive, elle porte en elle quelque chose d'unique. Pour Chang, elle le fut d'ailleurs : jamais il ne soulèvera un autre trophée en Grand Chelem.

De cette génération américaine qui dominera la décennie 90 et produira deux des plus grands champions de l'ère Open, il a dégainé le premier. Mais Jim Courier est parti à la retraite avec 4 titres. Andre Agassi 8. Pete Sampras 14.

Le phénomène est plus frappant encore si on s'éloigne des considérations propres à l'Oncle Sam. Dans l'ère Open, outre Chang, six joueurs ont remporté leur premier Grand Chelem à moins de vingt ans : Mats Wilander, Boris Becker, Björn Borg, Rafael Nadal, Pete Sampras et Stefan Edberg. A eux six, ils cumulent 53 titres. Les palmarès les "moins" fournis sont ceux de Becker et Edberg, avec six victoires chacun.

Rafael Nadal, le plus titré parmi les joueurs ayant ouvert leur palmarès majeur à moins de 20 ans dans l'ère Open.

Rafael Nadal, le plus titré parmi les joueurs ayant ouvert leur palmarès majeur à moins de 20 ans dans l'ère Open. Getty Images

Gagner si tôt est donc, à l'échelle de l'histoire, une garantie de gagner plus tard. Et beaucoup. Sauf pour Michael Chang, pourtant le plus jeune de la bande. Où se niche l'anomalie ? On ne sait ce qui apparait le plus improbable : qu'il soit devenu, et demeure trente ans plus tard, le plus jeune vainqueur de l'histoire des Majeurs, ou ne soit parvenu à donner un lendemain à ce triomphe.

Pour Patrice Clerc, Michael Chang a sans doute bénéficié d'un effet de surprise. Il est arrivé si vite que le circuit n'avait pas eu le temps de l'apprivoiser. Une fois dompté, le trublion d'Encinitas n'avait pas les armes techniques et physiques pour se réinventer. "Dans l'histoire, juge l'ancien directeur de Roland-Garros, il y a toujours eu des joueurs qui, à un moment, ont déstabilisé les autres. Ensuite, les rivaux de Chang ont trouvé la clé et il n'avait pas des atouts suffisants pour offrir autre chose. Il ne les surprenait plus."

Michael Chang pendant l'édition 1989 de Roland-Garros.

Michael Chang pendant l'édition 1989 de Roland-Garros.Getty Images

"Il était fascinant par sa vitesse, souligne Philippe Bouin. Je n'ai pas vu beaucoup de mecs aussi rapides sur un court dans ma vie. Et il avait un super coup d'œil. Le problème, c'est qu'il n'avait pas la pêche. C'était un formidable contreur qui manquait de puissance." Alors qu'il culminait à 1,73m quand la taille moyenne dans le Top 10 naviguait déjà au-delà du mètre quatre-vingts, Michael Chang a vite compris qu'il lui serait difficile de lutter à armes égales. Et s'il est possible de bluffer sur quinze jours quand tout le monde en est encore à vous découvrir, un tel schéma n'est pas duplicable sur l'intégralité d'une carrière.

Reste que son immense mérite fut de ne jamais lâcher prise. "Un type comme Courier, reprend Patrice Clerc, quand il a compris que le gars qui arrivait derrière lui, Sampras, était plus fort, ça a été fini. Chang, lui, s'est battu jusqu'au bout." Au prix d'un travail acharné, fourni entre 1990 et 1992, soit entre 18 et 20 ans, il va d'ailleurs faire évoluer son jeu autant qu'il le pourra. Ses progrès au service, notamment, seront phénoménaux.

Malgré ses limites, Michael Chang sera ainsi un acteur majeur des années 90. Pendant six ans, il ne quittera pas le Top 10, grimpant jusqu'à la 2e place du classement ATP en 1996. On le reverra à trois reprises en finale de Grand Chelem, dans trois tournois différents. Pour trois défaites, malheureusement pour lui, à Roland-Garros en 1995 (battu par Muster), puis à Melbourne et New York en 1996, où il cèdera contre Becker et Sampras.

"Je pense que Michael a tiré le maximum de son potentiel et peut-être même un peu plus, justifie José Higueras, qui l'a accompagné jusqu'en 1992 avant de se mettre au service de Jim Courier. Mais personne ne peut lui enlever ce qu'il a accompli tout au long de sa carrière et encore moins à Roland-Garros en 1989. On ne gagne pas un Grand Chelem par hasard." Surtout pas en battant des champions de la trempe de Lendl ou Edberg en cinq sets.

Il n'empêche. Son sacre demeure un des plus surprenants de l'histoire. Ce fut le cas sur le coup, et peut-être plus encore a posteriori. Car la terre battue est loin d'avoir constitué son terrain de jeu favori. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, Michael Chang n'a jamais regagné de tournoi sur terre battue européenne. Roland-Garros 1989 demeure donc une exception dans son palmarès en Grand Chelem, mais aussi sur terre. Il a bien remporté trois tournois mineurs sur terre américaine, semi-rapide (deux titres à Atlanta, un à Orlando), mais jamais sur ocre. Paradoxal, jusqu'au bout.

Reste ce record, jamais approché ces trente dernières années. Un record peut-être pas éternel, aucun ne l'est, mais susceptible de tenir encore quelques décennies. Gagner un Grand Chelem à moins de 18 ans était de l'ordre du possible à cette époque. Chang fut d'ailleurs le troisième en quelques années, après Wilander et Becker.

Depuis, seuls Sampras (1990) et Nadal (2005) ont triomphé à moins de 20 ans, mais... à plus de 19. "Par le passé, nous avait expliqué Patrick Mouratoglou voilà quelques mois, de jeunes joueurs avec quelques grosses armes pouvaient s’imposer en Grand Chelem. Cela devient plus compliqué aujourd’hui. S’imposer au plus haut niveau, nécessite à la fois une maturité technique, tactique, mentale et surtout physique bien supérieure à celle des précédentes décennies."

Michael Chang au service en 1996 lors de l'US Open.

Michael Chang au service en 1996 lors de l'US Open.Getty Images

Aujourd'hui, intégrer le Top 100 à 18 ans, comme l'a fait Felix Auger-Aliassime en ce début d'année, relève de l'exception. Le Québécois est, selon les standards actuels, un phénomène de précocité. Mais à 18 ans et demi, il n'a toujours pas gagné un seul match en Grand Chelem. A cet âge-là, Chang avait déjà remis son titre à Roland-Garros en jeu.

Il y a mille façons de marquer l'Histoire. Chang a trouvé la sienne. Le nombre ne fait rien à l'affaire. Oui, il compte parmi les vainqueurs uniques en Grand Chelem. Comme Thomas Johansson. Brian Teacher. Albert Costa. Et tant d'autres. Mais ces histoires-là ne sont pas de celles qui se racontent trente ans après. Sa précocité, ses ruses de gamin, ses gestes de folie ou sa personnalité, qui a pu séduire, surprendre voire agacer ont donné une dimension supplémentaire au joueur et à son sacre.

Michael Chang n'a pas gagné un tournoi du Grand Chelem. Il a gagné Roland-Garros 1989. Une des éditions les plus marquantes de l'ère Open, magnifiée par le match le plus extra-ordinaire, au sens primaire du terme. Lendl-Chang, c'était bien plus qu'un match. Ce fut bien plus qu'un tournoi. Et Michael Chang bien plus qu'une simple ligne au palmarès. Une vraie révolution.

Michael Chang.

Michael Chang.Eurosport

IntroductionLong format : Michael Chang, une révolution française
  • Chapitre 1Un (gamin) Américain à Paris
  • Chapitre 2De Big Mac à Pistol Pete
  • Chapitre 3Michael et Goliath
  • Chapitre 4Il était une foi
  • Chapitre 5Le lutin a réponse à tout
  • Chapitre 6Le sacre
  • Chapitre 7Les paradoxes de Monsieur Chang