Il a parfaitement négocié sa seconde vie. Après sa carrière de joueur professionnel, Jean-François Caujolle est devenu l’une des personnalités incontournables du tennis français en qualité de directeur de tournoi à Marseille (Open 13 Provence). Mais celui qui a également un temps présidé aux destinées du Masters 1000 de Paris-Bercy (2007-2011) s’était déjà fait un nom sur les courts en poussant dans ses retranchements l’Américain Jimmy Connors, alors numéro 3 mondial, lors d’un 2e tour finalement perdu en cinq sets à Roland-Garros (3-6, 2-6, 7-5, 6-1, 6-1).

Malgré une finale à Gstaad en 1977, le Français n’a pas réussi à décrocher de titre sur le circuit. Au mieux, il a atteint la 59e place mondiale. Et pourtant, il avait su tenir la dragée haute à "Jimbo" dès leur premier affrontement au 1er tour de Wimbledon (6-2, 6-7, 7-5, 6-3) en osant le défier à l’échange en fond de court. Mieux, il s’était même offert le luxe de dominer la star américaine à Monte-Carlo l’année suivante (7-6, 6-2), soit quelques semaines avant ce fameux match sur la terre battue parisienne.

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Une partie disputée dans un contexte spécial : banni en 1974 par le président de la Fédération française de tennis d’alors Philippe Chatrier pour s’être aligné sur un circuit concurrent, Connors avait boycotté Roland-Garros de 1975 à 1978. Si bien que son retour en 1979 avait fait les gros titres. En 1980, voir l’Américain se produire à Paris constituait ainsi encore un véritable événement, et le public français n’avait pas hésité à le soutenir lorsqu’il s’était retrouvé en difficulté face à… Caujolle, un Français pourtant. L’intéressé a bien voulu revenir pour nous sur ce match marquant. Entretien.

Avant ce 2e tour à Roland, vous aviez tenu la dragée haute à Connors à Wimbledon et vous l’aviez battu à Monte-Carlo. Qu’est-ce qui le dérangeait particulièrement dans votre jeu à votre avis ?

Jean-François Caujolle : Il était gêné par ma tactique qui était de jouer plutôt mou sur son coup droit et attendre. Et puis, si j’avais une opportunité, je montais. Je touchais très, très peu le revers. L’objectif, c’était de ne pas lui donner de cadence, et de temps en temps, changer de rythme et aller sur son revers, au moment où il ne s’y attendait plus.

Il n’était donc peut-être pas aussi en confiance que cela au moment de vous retrouver à Paris, si ?

J.-F. C. : Quand Connors arrive à Orly avant Roland cette année-là, il fait une conférence de presse à l’aéroport. Et Alain Deflassieux, journaliste à Tennis de France à l’époque m’appelle et me dit : ‘Il s’est passé quelque chose d’exceptionnel. Jimmy a fait sa conférence de presse et à la question : qu’attendez-vous de Roland-Garros ? Il a dit : jouer Caujolle.’ Un journaliste japonais lui a alors demandé qui c’était et il lui a répondu : ‘Celui qui m’a battu à Monte-Carlo.’

Jean-François Caujolle lors de l'Open 13 en 2017

Crédit: Getty Images

Et vous, comment vous sentiez-vous avant de le retrouver ?

J.-F. C. : Je sortais de bons matches. A Florence, j’étais allé en quart de finale, j’avais eu six balles de match contre Raul Ramirez, qui avait été numéro 4 mondial à son meilleur. Ça a été un moment difficile. La semaine d’après, je joue Corrado Barazzutti à Rome (7e mondial à son top, ndlr), je mène 6-4, 4-4, 0/30 sur son service et je m’incline encore. Et la semaine d’après donc, je perds contre Connors en ayant balle de match. Si ces trois semaines avaient tourné dans l’autre sens, ça aurait été peut-être différent au niveau de mon classement.

Vous vivez un début de match idéal contre Connors, quel en est votre souvenir ?

J.-F. C. : Je gagne le premier set assez facilement. Même si les jeux étaient accrochés, tout se passait bien. Je gagne le deuxième encore plus facilement, ça fait 6-3, 6-2. Et le troisième set, je mène 5-2 et j’aurais pu même peut-être gagner plus tôt. Arrive la balle de match à 30/40 sur son service. Il fait service-volée, ce qui ne lui arrivait pas très souvent, je joue un coup droit un peu flottant, il fait une volée et moi un passing en bout de course. Un passing un peu flottant qu’il regarde passer et qu’il pense être dedans parce que je m’avance vers le filet. Et la balle sort de deux centimètres, de peu.

Le public, je ne l'entends pas, il ne joue pas. Ce n'est pas le public qui a fait sortir mon passing sur la balle de match

Pour les observateurs, c’est le tournant du match. Qu’en pensez-vous ?

J.-F. C. : Le jeu d’après est très, très important. Ce jour-là, l’arbitre qui était prévu a une intoxication alimentaire. Il est remplacé au pied levé par un ancien arbitre, qui avait été très bon mais qui n’arbitrait plus depuis trois-quatre ans et qui avait un certain âge. Le jeu commence et il y a 15/15 sur mon service. Je sers un full ace dix centimètres à l’intérieur de la ligne médiane et de la ligne de service. Connors discute, montre une autre marque. Le juge de ligne dit qu’il n’a pas pu voir parce qu’il était caché par Connors. On rejoue le point. Je loupe ma première, je sers la seconde et je la vois faute sincèrement, mais l’arbitre ne dit rien. On joue un très long échange, je gagne le point. Le score est inscrit au tableau : 30/15 Caujolle. Et là, Connors demande à l’arbitre de vérifier la trace de ma seconde balle.

Jimmy Connors à Roland-Garros en 1981

Crédit: Getty Images

Mais pourtant le point était joué, non ?

J.-F. C. : Effectivement, quand le score est inscrit, on ne doit pas revenir dessus. Connors vient voir l’arbitre, lui met la pression et on se retrouve finalement à 15/30. J’appelle le juge-arbitre, le public se met à siffler et on discute, on palabre pendant 10 minutes. Sincèrement, ce point, on me le vole véritablement, et deux fois en plus.

Le public vous prend donc en grippe. Comment avez-vous réagi ?

J.-F. C. : En sortant du court, je dis au journaliste : ‘Connors peut remercier le public parisien.’ Une partie avait pris fait et cause pour lui, c’est vrai. Mais on était dans l’arène et Connors aimait bien stimuler les gens de cette manière. Je ne vais pas dire que le public était pour lui ou contre moi. A la fin, il a remercié le public et il a dit : ‘C’est grâce à vous que j’ai gagné.’ Et en conférence de presse, il a dit : ‘J’avais l’impression d’être chez moi.’ Mais bon, ce n’est pas la réalité. Sur le moment, c’était dur à vivre, parce que c’était la frustration d’avoir perdu ce match. Je casse deux raquettes sur la glacière, mais c’est la frustration, pas le public. Dans ces cas-là, le public je ne l’entends pas, il ne joue pas. Ce n’est pas le public qui a fait sortir mon passing sur la balle de match.

L'arbitre s'est vraiment laissé influencer, Connors l'insultait. Il m'insultait aussi sans arrêt, il me marchait même sur les pieds aux changements de côté

A posteriori, vous n’en voulez donc pas aux spectateurs ?

J.-F. C. : J’ai fait l’ouverture du JT d’Antenne 2 le lendemain avec un sociologue à côté de moi sur le thème : "Les Français qui n’aiment pas leurs champions". Mais la vérité, c’est que si j’avais été dans les tribunes, j’aurais été pour Connors parce j’adorais son jeu et sa personnalité. C’était tout à fait mon opposé : j’étais un peu introverti, lui était extraverti. Il avait un jeu offensif et jouait avec le public, moi j’avais peur du public et j’avais un jeu plutôt défensif. C’était assez marrant. Quand les gens sifflaient, les enfants huaient donc ça amplifiait. Mais Connors, qu’il ait le public ou pas avec lui, c’était pareil. Il en avait rien à battre.

Jimmy Connors pour son grand retour à Roland-Garros en 1979

Crédit: Getty Images

C’est vrai que Connors avait un sacré caractère. Vous souvenez-vous de son comportement pendant le match ?

J.-F. C. : L’arbitre s’est véritablement laissé influencer, Connors l’insultait en plus. Il m’insultait moi aussi sans arrêt, il me marchait même sur les pieds aux changements de côté. Il avait l’habitude de faire ça, il était dans la provoc’. Mais bon, ça faisait partie du jeu, c’était comme ça. Ce qui est marrant, c’est qu’en conférence de presse après, il a dit : ‘Je n’ai jamais été inquiété’, alors qu’il était mené 6-3, 6-2, 5-2 balle de match. Il a aussi affirmé : ‘Ma stratégie était la bonne.’ Je me déplaçais très bien latéralement et beaucoup moins bien vers l’avant. Il me faisait donc des amorties, mais il les loupait presque toutes ! Il avait dû faire 15 amorties et perdre 14 points.

Après la perte du 3e set, sentiez-vous que votre chance était passée ?

J.-F. C. : Il n’y a même pas eu le côté mental. Je laisse filer le 4e set parce que j’ai des crampes. C’était déjà le cas au 1er tour alors que j’avais gagné en trois sets (contre le Brésilien Marcos Hocevar 6-1, 6-4, 6-4, ndlr). C’était autre chose que la fatigue, peut-être la chaleur. J’ai encore balle de 2-0 en début de cinquième, mais il jouait de mieux en mieux et je n’avais plus d’espoir. Sur la fin du match, il touchait toutes les lignes.

Les gens m'en parlent encore et idéalisent ce match. Pour certains, c'était la finale, pour d'autres, la demie

Avec le recul, est-ce que vous étiez fier d’avoir accroché un monstre pareil ou déçu de n’avoir pas su conclure ?

J.-F. C. : C’est un match que j’aurais dû gagner. On a l’impression que j’avais beaucoup de marge, mais en fait, je n’avais qu’un break d’avance, tous les jeux allaient aux égalités. Ça se jouait à chaque fois sur un point, sur quelques millimètres. D’un match où tout basculait de mon côté, à un moment donné, il a basculé de son côté pour quelques centimètres. Les nuits d’après ont été un peu compliquées. Mais bon, perdre en ayant des balles de match, ou gagner en en sauvant, ça arrive régulièrement. (…) A partir du moment où je loupe ces occasions, quand je suis revenu sur le court contre un mec qui était 60e, j’avais les mêmes doutes. Ça a perturbé ma fin de saison. Je n’ai pas retrouvé ce niveau et je n’ai pas pu emmagasiner de confiance.

On vous parle encore de ce match, j’imagine…

J.-F. C. : La génération de ceux qui avaient 15 ans à l’époque – les gens qui ont à partir de 55 ans aujourd’hui –, ce match, ils le connaissent tous. Ils m’en parlent et ils l’idéalisent. Pour certains, c’était la finale, pour d’autres, c’était la demie. Au pire, c’était un quart de finale pour eux. On me dit : ‘Alors et cette demi-finale contre Connors…’ Et je réponds : ‘Non, c’était bien avant, au 2e tour…’ En fait, les gens m’ont assimilé au niveau de Connors que je n’avais pas. Ça m’a fait énormément de publicité ce match. Par la suite, ma carrière s’est réduite à ce match.

Jean-François Caujolle, alors directeur du Masters 1000 de Paris-Bercy, avec le finalistes Roger Federer et Jo-Wilfried Tsonga en 2011

Crédit: Getty Images

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