Olivier Patience n'aura jamais été aussi près d'une seconde semaine à Roland-Garros que ce 2 juin 2007. Alors 129e à l'ATP, bénéficiaire d'une wild-card et dernier Français en lice, il avait eu le redoutable honneur de défier un Novak Djokovic alors en pleine ascension, au 3e tour. S'il n'était pas encore le joueur quasi-insubmersible des années 2010, le Serbe s'était déjà fait une solide place dans le top 10 en décrochant notamment le premier Masters 1000 de sa carrière quelques semaines plus tôt à Miami.

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Mais ce jour-là, le jeune numéro 6 mondial l'a échappé belle, passant à deux points de la porte avant de s'en sortir après plus de quatre heures de lutte acharnée (7-6, 2-6, 3-6, 7-6, 6-3). Et le coup de chaud a fait office de coup de boost pour Djokovic qui a joué dans la foulée sa première demi-finale en Grand Chelem contre Rafael Nadal. Avant de découvrir une finale majeure à l'US Open en septembre de la même année.

Patience, lui, n'est pas allé plus loin en Grand Chelem mais a franchi la barre du top 100. Retraité des courts en 2012, il est devenu depuis cinq ans le coach de Pauline Parmentier - qui devrait arrêter à la fin de la saison - et entraîne aussi au Lagardère Paris Racing. Passionné par la formation des joueurs, il a bien voulu se remémorer cet épisode marquant de sa carrière sans le mythifier pour autant, conscient que Djokovic n'était pas encore le "Djoker". Entretien.

Votre meilleure performance avant cette édition 2007 était un 2e tour à Roland. Etiez-vous particulièrement en confiance ?

Olivier Patience : Avant le tournoi, je me sentais bien parce que ça marchait en Challengers. A chaque fois que la saison de terre battue arrivait, j’en gagnais un (victoires à San Remo, Lugano et Reggio Emilia en 2006 par exemple, ndlr). J’aimais bien la surface. Mais le parcours à Paris dépendait aussi beaucoup des tableaux. Quand on est 129e mondial avec une wild-card à Roland-Garros, on joue généralement quelqu’un de mieux classé d’entrée. Effectivement, cette année-là, j’avais joué Jonathan Eysseric (820e, lui aussi invité à moins de 17 ans, ndlr) au 1er tour contre lequel j’avais fait un bon match. Après, j’avais affronté Mariano Zabaleta, spécialiste de terre battue qui avait déjà fait huitième de finale à Roland. Un Argentin sur cette surface, de toute façon, c’était toujours dangereux, il fallait s’en méfier. Et j’avais gagné en cinq sets en étant mené dans le cinquième, il me semble 4-2. C’était encore une bonne performance.

Olivier Patience face à Novak Djokovic à Roland-Garros en 2007

Crédit: Getty Images

Après ce marathon de 3h36, n’étiez-vous pas déjà bien entamé physiquement ?

O. P. : C’était l’inconnue : je ne savais pas comment j’allais récupérer. Et finalement, j’étais bien. J’affrontais donc le 6e mondial, mais il était quand même très jeune, il avait 20 ans. Je savais qu’il jouait très bien car il avait déjà fait des résultats (Djokovic comptait déjà cinq titres, ndlr). J’avais quand même peur, parce que je savais que j’allais jouer sur un grand court.

Le matin du match, j'avais fait corder mes raquettes à une certaine tension, je m'étais échauffé avec Eric Winogradsky et je les avais fait recorder juste après parce que je ne sentais pas très bien la balle

C’était nouveau pour vous ?

O. P. : A Roland, j’avais déjà joué sur le court numéro 1, mais pas sur un des deux centraux. J’étais un peu tendu le matin du match : j’avais fait corder mes raquettes à une certaine tension, je m’étais échauffé avec Eric Winogradsky et je les avais fait recorder juste après parce que ne sentais pas très bien la balle. Mais les conditions étaient bonnes et rapides : il n’y avait pas beaucoup de vent, il faisait beau. Et quand le match a commencé, j’ai vite marqué un jeu et j’ai compris qu’il ne me mettait pas à la rue sur chaque point. Il ne jouait pas aussi vite que maintenant. Je me suis dit : ‘Allez, joue ton match. Fais-toi plaisir, joue un tennis d’attaque.’ Et ça a bien fonctionné.

Le public vous a-t-il aidé lui aussi à oublier la fatigue ?

O. P. : Oui. Physiquement, j’étais très bien parce qu’avec l’excitation d’être au 3e tour et le public, il y avait de l’adrénaline et j’étais porté par ça. Il y avait une super ambiance sur le Lenglen. En plus, je ne suis pas loin de gagner le premier set, j’ai d’ailleurs des balles de set. Puis, je gagne le deuxième, le troisième… Je voyais que lui n’était pas dans un grand jour. Je fais un super match, pas lui, donc ça rééquilibre les débats. Et c’est resté serré jusqu’à la fin.

Olivier Patience à Roland-Garros en 2007

Crédit: Getty Images

Dans le quatrième set, vous menez 5-4, 30/30 sur le service adverse après une sublime volée amortie de revers. Vous n’étiez alors qu’à deux points de la victoire, que s’est-il passé ?

O. P. : Je ne me souviens plus du tout. Je n’ai pas revu le match dans son intégralité, mais des petits bouts.

Etait-ce une volonté de passer à autre chose ?

O. P. : Non, j’avais reçu un DVD, mais il n’y avait pas de son. J’avais regardé le début et ça m’avait vite saoulé. L’intérêt, c’est de le revoir vraiment en entier dans de bonnes conditions avec quelqu’un pour analyser. Mais franchement, il me semble qu’il n’a pas trop mal joué le coup à 30/30 en fait (Djokovic avait servi deux premières balles dont un service gagnant, ndlr).

Il savait jouer un tennis solide sans en faire trop parce que le moment était important. En fait, j’avais 27 ans, j’étais plus mûr que lui mais pas tennistiquement

Vous n’avez pas eu de regrets alors ?

O. P. : En fait, le seul moment où je m’en veux un peu, c’est à 3 partout dans le cinquième, quand je mène 0/40 sur son service. Là, je me précipite vraiment. Je ‘mouille’ un peu, j’ai un peu peur en fait. J’avais eu des occasions avant, j’en ai encore, l’ambiance était assez chaude. Je me connais : pour abréger un peu l’échange, je me précipite et je prends trop de risques en fait. Je prends notamment tôt en revers une fois alors qu’il faut que je me calme, que je fasse jouer. Mais ça fait presque quatre heures qu’on joue, je suis un peu fatigué, je m’emballe et je fais des fautes rapides. Je donne vite les points.

Novak Djokovic à Roland-Garros en 2007

Crédit: Getty Images

Dans les moments chauds, à 20 ans seulement, Djokovic avait déjà la tête froide. Est-ce que ça vous a marqué ?

O. P. : Ce qui m’avait surpris chez lui, c’est qu’il était très jeune et qu’il avait déjà cette maturité dans les choix. Il savait quand faire jouer, quand prendre des risques ou pas, ne pas tenter l’impossible. Il savait jouer un tennis solide sans en faire trop parce que le moment était important. En fait, j’avais 27 ans, j’étais plus mûr que lui mais pas tennistiquement. A ce moment-là, j’aurais dû faire pareil que lui : prendre mon temps, être agressif dans les frappes mais de manière plus posée en fait. Ou prendre des risques, mais au bon moment. J’ai fait des matches où j’ai ressenti la même chose, et pourtant, c’est passé. Mais dans l’ensemble de ma carrière, j’ai plus perdu que gagné dans ces moments-là.

Que saviez-vous de son jeu à l’époque pour le faire douter à ce point ?

O. P. : Comme tous les joueurs hors top 100, évidemment je connaissais bien les top 10. Je savais qu’il avait un super revers, qu’il retournait et qu’il se déplaçait très bien. Je savais, en revanche, qu’en coup droit, il était beaucoup plus faillible que maintenant. Au service, ce n’était pas encore monstrueux parce qu’il avait une sorte de… Pas de bras roulé mais… Disons que techniquement, ce n’était pas fou. Mais il était quand même très complet. Surtout, c’était quelqu’un d’accrocheur, c’était un chien sur le terrain. Il avait déjà cette attitude de guerrier. Physiquement, ce n’était pas le même qu’aujourd’hui, certes. Il était jeune, encore un peu en formation, et du coup, à l’époque il était prenable. Maintenant, faut se lever tôt. Et même si on se lève tôt, ce n’est pas gagné.

Il m’avait même applaudi à la fin. Je n’ai jamais rien eu contre ceux qui avaient envie de gagner. Je sais qu’on lui a reproché un côté un peu fourbe ensuite, mais sur ce match, rien à dire

Comme vous le disiez, il était jeune et bagarreur. Comment se comportait-il sur le court à l’époque parce qu’on sait qu’il a aussi changé de ce point de vue ?

O. P. : Peu importe s’il est sympathique ou pas sur le terrain. Si le mec a envie de me battre et me montre le poing, ça ne me dérange pas. Honnêtement, au cours de ce match, il n’a rien fait de spécial. Il a même été fair play. Je l’ai vu ensuite sur d’autres matches où je l’ai trouvé un peu moins dans l’esprit. Là, il avait été très correct, il m’avait même applaudi à la fin. Je n’ai jamais rien eu contre ceux qui avaient envie de gagner. Je sais qu’on lui a reproché un côté un peu fourbe ensuite, mais sur ce match, rien à dire. Nickel.

Novak Djokovic à Roland-Garros en 2007

Crédit: Getty Images

Passer si près, sans pouvoir réaliser l’exploit, ça devait être frustrant quand même…

O. P. : En quittant le Lenglen, j’étais déçu, mais quand même content d’avoir fait un bon match et d’avoir tout donné. En fait, c’est pour ça que je ne l’ai pas vraiment revu : je n’ai pas l’impression d’avoir donné le match. Je n’ai pas eu de balle de match. J’ai été à deux points de gagner oui, mais il fait les points à ce moment-là sur son service. Je me suis dit que j’avais fait un bon tournoi parce que c’était le 3e tour quand même. J’avais déjà atteint ce stade en Australie mais pas à Roland. Et les gens qui me croisaient me félicitaient. Après, c’est vrai que si j’avais gagné, ça m’ouvrait une seconde semaine avec quelqu’un d’un petit peu moins bien classé à jouer. Donc, j’étais déçu mais pas au fond du trou.

Ce match a-t-il eu un impact sur la suite de votre carrière ?

O. P. : Bien sûr. Je suis rentré à nouveau dans le top 100 après (96e en septembre 2007, 87e au mieux en juillet 2004, ndlr) et j’ai fait encore un ou deux ans dans ces eaux-là où je pouvais espérer entrer dans les grands tableaux de Grand Chelem. En fait, ce qui m’avait aidé contre Djoko, c’était de savoir que je pouvais accrocher des mecs bien classés. Avant, j’avais battu des joueurs comme Gaston Gaudio, comme Juan Ignacio Chela et j’avais même gagné contre Davydenko (alors numéro 4 mondial, ndlr) à Estoril quelques semaines avant Roland. Ce genre de match vous permet de prendre conscience que vous pouvez aller plus haut.

On s'est retrouvés à l'entraînement en Australie en 2008. On s’échauffe, on fait un set, et là, j’ai pris 6-1 en 30 minutes. Honnêtement, c’était déjà un autre joueur

Auriez-vous pu justement aller encore plus haut ?

O. P. : En fait, ce que je regrette, c’est que cette année-là quelques mois plus tard, après l’US Open, je me blesse : une fracture de fatigue au bras. Et je m’arrête pendant trois-quatre mois. Ma saison est finie alors que je jouais bien. Et je n’avais pas de points à défendre jusqu’à février ou mars de l’année d’après. Donc, c’était six mois au cours desquels j’aurais pu engranger. Et en plus, au moment où je commence à m’entraîner à nouveau, au mois de novembre-décembre, je me fais une déchirure aux abdominaux.

Olivier Patience à Roland-Garros en 2007

Crédit: Getty Images

Quand vous voyez le joueur qu’est devenu Djokovic, n’êtes-vous pas encore plus fier de l’avoir bousculé comme ça ?

O. P. : Non, je n’ai pas du tout joué le même joueur qu’aujourd’hui. D’ailleurs, en arrivant en Australie en 2008, je n’avais pas fait un match depuis août quasiment. Et je me souviens que l’entraîneur de Djokovic vient dans les vestiaires et me demande si je veux m’entraîner avec lui. Deux jours après, on se retrouve sur la Hisense Arena (devenue Melbourne Arena). Je n’avais pas beaucoup servi à cause de ma déchirure, mais on s’échauffe et on fait un set d’entraînement. Et là, j’ai pris 6-1 en 30 minutes. Honnêtement, c’était déjà un autre joueur. Alors, je n’étais peut-être pas très bon parce que je manquais de rythme mais j’avais pris une telle branlée… Il m’avait impressionné. Bien plus qu’à Roland-Garros. Et c’est là qu’il gagne son premier titre en Grand Chelem.

Si vous deviez entraîner un jeune joueur à l’avenir sur le circuit, qu’est-ce que vous lui conseilleriez pour réussir ? Peut-être en prenant l’exemple de Djokovic d’ailleurs.

O. P. : Ce qui est fondamental, c’est la notion de plaisir. Il faut aller sur le terrain pour s’amuser, tout en étant sérieux dans le travail bien sûr. Il faut réaliser que ce métier est une chance en fait. Et je n’ai pas tout le temps eu conscience de cela quand je jouais. Par exemple, de temps en temps, j’avais envie de rester chez moi parce que j’en avais marre de voyager. J’avais l’impression de passer à côté d’autre chose, de ma vie de jeune homme. Mais aller jouer au tennis, s’entraîner, ça peut procurer de super sensations et quand on devient fort, c’est encore mieux. Travailler en prenant du plaisir, c’est important parce que le tennis est un jeu. Et dès que ça ne l’est plus, la lassitude arrive. Même Djokovic, à son niveau – même si c’est un peu différent parce qu’il a été tellement au taquet et il s’est tellement poussé qu’il s’est fatigué –, il a un peu décroché à un moment (après son Grand Chelem sur deux saisons à Roland en 2016, ndlr). Dans la vie d’un joueur, c’est important aussi de faire autre chose de temps en temps, pour bien jouer au tennis ensuite.

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