Mon Gaël Monfils à moi - Épisode 3, Guy Forget : "Parfois, j’ai eu envie de l’accrocher au porte-manteau"
Par Cyrille Pomero
Mis à jour 20/05/2026 à 10:14 GMT+2
Capitaine de Coupe Davis de 1998 à 2012, Guy Forget a offert sa première cape à Gaël Monfils lors du barrage aux Pays-Bas en septembre 2009. Entre souvenirs magiques partagés, investissement total, anxiété maladive d’un joueur ultra-attachant, remontées de bretelles légendaires, saucissons dans la chambre et nuits de poker, l’ancien directeur de Roland-Garros nous dévoile "son Gaël".
Mon Monfils à moi : Guy Forget
Crédit: Marko Popovic
Quand vous intégrez Gaël Monfils en Coupe Davis, il vient d’avoir 23 ans, il est 13e mondial et a déjà une demie (2008) et un quart (2009) de Roland-Garros derrière lui. Il est donc très installé. Quel sélectionné découvrez-vous ?
Guy Forget : En fait, il se marre de cette première rencontre. Gaël, il est arrivé avec plein de certitudes, plein de confiance, plein d'insouciance. Notre rôle avec Hagel (ndlr : Patrice Hagelauer, entraîneur), c'était un peu de le mettre en garde, de le préparer. Gaël cherchait un peu ses marques, essayait de se marginaliser, de paraître le mec super cool, mais il ne se doutait pas de ce que pouvait être une rencontre de Coupe Davis. Je le trouvais en dilettante, très serein. Trop, en fait. Je me souviens de notre première vraie discussion sur la rencontre. Je lui dis : "Malgré ton classement et ton niveau, là, tu vas jouer pour ton pays, devant un public qui peut être hostile voire anti-sportif et, promis, ce n’est pas la même chose qu’en tournoi. Faut que tu te prépares à un combat qui peut être dur psychologiquement." Et lui me répond : "Mais, t’inquiète, tu vas voir, tu vas voir ce que je vais lui faire à De Bakker, je vais lui faire-ci, je vais lui faire-çà, il va voir qui est La Monf’ !" Et il rigolait, et il rigolait… Et moi, je savais qu’il se trompait, que Thiemo De Bakker pouvait jouer très bien (ndlr : 122e mondial au moment du match), qu’il venait de gagner trois Challengers, qu’il était en pleine bourre, que ce n’était pas un baltringue.
Et vous n’avez pas réussi à le ramener sur terre ?
G.F. : En fait, avec du recul, j’ai compris que Gaël était alors dans cette posture parce qu’il avait besoin d’être rassuré. En surjouant la sérénité, il cherchait à se rassurer lui-même. En fait, au fond de lui, il était très inquiet. Et ça n’a pas raté : Gaël est entré sur le terrain, l’autre a joué le feu et Gaël en a pris plein la courge (rires). Il ne voulait pas décevoir, il s'est donc accroché, mais il était un peu crispé, il ne sentait pas bien la balle. Il a perdu à la régulière et il n'y avait pas de honte à ça du tout (NDLR : défaite en quatre sets). Il ne perd pas par suffisance ou nonchalance. C’était plus profond que ça. À froid, cet épisode, qui était une sorte de leçon, m’avait fait sourire. Mais la réalité, c’est que ce n’est pas le premier souvenir que j’ai de Gaël en Coupe Davis…
Tu te crois où ? Tu te prends pour qui ? C’est quoi cet ego ?
Comment ça ?
G.F. : En fait, Gaël était déjà venu dans le groupe, plus jeune, en sparring-partner, sur un match à domicile, sur terre battue. De mémoire, je dirais le France-Suède (4-1) de mars 2005 à Strasbourg. Mercredi, séance ouverte et traditionnelle journée des enfants, petit match contre Paul-Henri Mathieu. Paulo envoie du lourd, il le défonce. Gaël pète une raquette, s’énerve devant les gamins et il se barre. Avec Hagel, on est verts et on ne veut pas laisser passer un truc comme ça car on sait que Gaël est l’un de nos jeunes phares, qu’on va l’avoir longtemps en équipe de France. On rentre aux vestiaires et là, je coince Gaël entre quatre murs dans les douches et je lui passe un de ces savons (rires). Je lui dis : "Tu te crois où ? Tu te prends pour qui ? C’est quoi cet ego ? C’est inadmissible l’image que tu montres aux mômes. Merde, c’est Paulo en face. Si tu me fais ça une deuxième fois, tu prends tes cliques et tes claques et basta, dehors !"
- Episode 1 : Monfils, aux origines du phénomène : "À 6 ans, il est déjà monstrueux physiquement"
- Episode 2 : "Dis donc, il va être fort ton gamin" : Pôle France", les années folles de Monfils
Comment a-t-il réagi ?
G.F. : Au départ, il a tenté de se défendre en disant que d’autres joueurs avaient aussi pété des raquettes. Puis il s’est fait tout petit, il a compris que lui, très jeune (18 ans), ne pouvait pas avoir ni ce comportement, ni ce discours. C’était l’époque où il mettait les écouteurs, la capuche et voulait faire le basketteur. Gaël, ensuite, il a essayé de m’embrouiller quelques fois gentiment, il a fallu parfois le recadrer. Mais j’ai passé des moments incroyables avec lui et c’est peut-être le joueur le plus attachant que j’ai eu, avec lequel j’ai pris le plus de plaisir. Et je l’aime profondément. Gaël, c'est un affectif. Il a besoin de sentir que tu t'intéresses à lui. Et que tu l'aimes. Et j’ai toujours veillé à ce qu’il n’ait aucun doute là-dessus. Et lui, quand il t’apprécie, il te rend au centuple la confiance que tu lui donnes. Il m’a fait des matches fantastiques. Vraiment fantastiques.
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Gaël Monfils et Guy Forget en 2010
Crédit: Getty Images
T’as quatre Gaël dans une équipe, c’est épuisant
Une fois familier du groupe, quel comportement avait-il en interne ?
G.F. : Gaël, ce n’est pas quelqu’un qui va s’imposer, se lever pour parler, jouer au leader constamment. Si tu veux changer sa nature, tu le perds. Il est un peu complexe, imprévisible. Parfois, j’avais envie de l’accrocher au porte-manteau. Je l'ai secoué 3-4 fois. Sur certaines semaines d'entraînement, il était parfois un peu nonchalant, un peu réticent. Et puis, d’autres, il voulait taper encore et encore, il ne savait plus s’arrêter, il voulait même démarrer à 6h30 du matin. Toujours pareil, ça le rassurait. Tout ou rien, en fait. Par nature, il était inquiet, il avait toujours l’impression d’avoir mal partout. Quand tout allait bien pour lui, là, c’est moi qui m’inquiétais, en fait ! T’as quatre Gaël dans une équipe, c’est épuisant. Et en même temps, il est attachant. Un jour, Lionel (ndlr : Roux, entraîneur des Bleus), qui adorait Gaël, a failli le taper pour de vrai tellement il l’avait rendu fou (rires). Mais quand tu discutes avec lui, tu sais que le mec va être avec toi, derrière toi et qu’il ne va plus te lâcher. Et ça, c’est top pour un capitaine.
Et sur la chaise, facile à coacher ?
G.F. : Fabuleux ! Vu que c’est un anxieux, il aimait avoir quelqu’un à côté de lui. Et il écoutait les consignes à la lettre, ça le rassurait. Il avait parfois tendance à reculer de sa ligne et à limer. Et moi, je lui disais : "Ce mec-là, mets-lui des pains, rentre-lui dans la gueule, ton coup droit, c’est un bazooka." Contre David Ferrer, en 2010 (ndlr : quart de finale, à Clermont-Ferrand), c’était ça. Match de dingue, il le gagne 6-4 au 5e set. Dans les derniers jeux, Gaël lui rentre dedans, il le défonce, il le fait exploser. Je lui disais souvent : "Gaël, c’est du gâchis comment tu joues, à juste défendre. Si tu étais boxeur, tu ferais des petites touchettes pour gagner au point alors que t’es un puncher, t’es un bombardier. Gaël, toi, t’es Thomas Hearns (ndlr : puncheur mythique des années 80, champion du monde dans cinq catégories différentes)".
En fait, lui-même avait besoin d’être constamment boxé…
G.F. : Gaël aurait eu un mec avec lui sur la chaise tout le temps, il aurait gagné encore plus de titres. Là, on parle d'une Formule 1. Gaël, pour moi, c'est une Formule 1. Mais il a perdu tellement de gros matches en étant attentiste. Contre Federer, à l’US Open 2014, quand il a deux balles de match, c’est pour moi un peu le symbole de sa carrière. Sur certaines occasions, il pousse la balle, il recule, il se crispe, il panique, car il est seul. Aujourd’hui, il aurait 24 ans, avec toutes les règles sur le coaching qui ont désormais changé, je lui dirais : "Prends-moi trois mois comme coach, j’ai la certitude que je vais te faire gagner des matches en te répétant constamment qu’il faut aller vers l’avant, prendre la balle tôt et mettre des mines".
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Monfils en folie : le top de ses plus beaux coups en carrière
Video credit: Eurosport
Revenons à la Coupe Davis. Comment a-t-il vécu le seul autre match qu'il a perdu avec vous comme capitaine, en finale, en Serbie, en 2010, face à Novak Djokovic ?
G.F. : Le fait que Jo' (Tsonga), son pote, soit là mais ne puisse pas jouer car il était blessé (ndlr : genou), ça a perturbé Gaël. Jo', c’était le leader et Gaël s’est un peu retrouvé avec ce rôle-là à assumer. Le vendredi, il défonce Tipsarevic. Mais le dimanche, tu te retrouves à Belgrade, dans une salle hyper hostile, devant un Djoko pour qui c’est une question de vie ou de mort, qui a un peu la même filière que toi et qui deviendra le plus grand joueur de l’histoire. Donc, voilà, défaite logique.
Que n’avez-vous jamais raconté ?
G.F. : Les vraies raisons de son absence lors de mon dernier match, à Monte-Carlo, contre les USA, en 2012 (1-3). Début de stage, Gaël est avec nous. Il arrive sur le court le dimanche, il fait frais, c’est humide. Il a juste sautillé trois secondes. En haut des tribunes amovibles, il y avait des lettres E, F, G, H à 50 mètres de hauteur. Et là, pas échauffé, Gaël prend des balles usagées, celles de l’entraînement que Jo vient de finir. Il envoie une sacoche et il tombe court de 5 mètres. Il prend d’autres balles, huit au total, et tape de toutes ses forces, à froid, pour essayer de toucher les panneaux. Je lui dis d’arrêter, que ce n’est pas raisonnable. Derrière, il fait l’entraînement normalement. Le matin suivant, il me dit avoir mal aux côtes. Échographie directe. Résultat, déchirure des obliques ! Et là, je percute : purée, les panneaux ! Gaël est forfait alors qu’avec lui, sur terre battue, face à Isner et Harrison, on serait sans doute passés. J’étais fâché, en colère, je lui ai dit : "Barre-toi, c’est une faute professionnelle". Évidemment, à l’époque, on avait donné une autre version.
Gaël, il a 25 saucissons, 4 paquets de gâteaux dans la chambre
Vous en avez d’autres des comme ça ?
G.F. : Au début, Gaël venait au dîner de présentation des équipes avec des chaussures de basket rouges, complètement ouvertes, avec effet glacé. Il testait les limites. On était tous en costard. Je lui disais : "Change de pompes, mets ta chemise, ajuste ton col". Moi, je suis plutôt à l’ancienne. Et je voulais le protéger en fait, éviter qu’on parle mal de lui alors que Gaël, c’est le mec le plus gentil de la terre. Sur les repas, c’était pas mal non plus…
C’est-à-dire ?
G.F. : Bah souvent, il ne bouffait rien, juste deux morceaux de viande alors qu’avait tapé la balle 3-4 heures. Je ne captais pas. Et un jour, Gilles Simon me balance : 'Gaël, il a 25 saucissons, 4 paquets de gâteaux et deux bouteilles d’Orangina dans la chambre. Et il s’est tout envoyé après le massage !'. D’autres fois, il s’est aussi barré manger au McDo juste derrière l’hôtel, sans que je le voie. Du Gaël, quoi…
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Gaël Monfils coaché par Guy Forget en 2010
Crédit: Getty Images
Gaël est aussi très joueur. Il décrochait des écrans pendant les stages ?
G.F. : Pas toujours. Un matin, au petit-déj’, il nous sort qu’il a gagné 35 000€ sur un tournoi de poker en ligne. Au départ, je dis super, bravo. Et après, je comprends que la base du tournoi est à Las Vegas et qu’il a joué jusqu’à 3-4 heures du matin. Et là, je l’ai engueulé. En gros, au départ, il fallait tout surveiller. Ce qui est drôle, c’est que quand il s’est marié avec Elina (Svitolina), qui est super pro et fait attention à tout, elle lui a mis un drôle de cadre sur ces choses-là (rires).
Et maintenant ?
G.F. : On se voit parfois en Suisse, il a sa fille (Skaï) et des projets plein la tête. Il y a plein de choses qui l’intéressent. Je suis content d'ailleurs de la manière dont il a évolué. Il est apaisé. Avec sa femme, ils sont heureux. J’espère simplement qu’il ne va pas aborder ce Roland pour faire juste un match. Je ne me fais pas de souci sur sa faculté à récupérer de sa soirée festive de jeudi. Il ne boit pas une goutte d’alcool. Il a donc encore les moyens de se faire plaisir. Et de nous faire plaisir.
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