Roland-Garros 2026 | Demandes des joueurs, arbitrage électronique, Djokovic - Nadal, Serena Williams... L'interview du juge-arbitre Rémy Azemar
Par Cyrille Pomero
Mis à jour 06/06/2026 à 11:04 GMT+2
Juge-arbitre de Roland-Garros depuis 2018, après avoir été l’assistant de Stefan Fransson dès 2006, Remy Azemar dévoile les coulisses de sa fonction et de certains moments d’histoire du tournoi comme les duels Djokovic - Nadal de 2021, en période Covid, et 2022. Il porte aussi un regard lucide sur le métier d’arbitre, aussi facilité que quelque part menacé par les progrès technologiques.
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Et si Jannik Sinner n’avait pas été programmé à 12h, aurait-il été mieux résisté à la chaleur ? Et si Moïse Kouame avait pu jouer en nocturne face à Alejandro Tabilo, juste après le succès du PSG, aurait-il pu être porté par une forme d’euphorie et atteindre les 1/8e de finale ? Et si l’arbitrage électronique avait été en place et que Casper Ruud avait bel et bien gagné le deuxième set face à João Fonseca, serait-il encore dans le tournoi ? Et si les bâches avaient été plus reculées, le Belge Alexander Blockx aurait-il pu disputer Roland-Garros et la Turque Zeynep Sönmez prolonger le sien sans passer par la case infirmerie ? Et si, et si, et si…
Avec des "si", on pourrait mettre Paris en bouteille. Chaque tournoi est riche d’histoires dans l’histoire. Amélie Mauresmo a déjà répondu à certaines questions. D’autres seront sans doute abordées dimanche matin, lors du traditionnel point presse de bilan de quinzaine.
Rémy Azemar, lui, nous avait accordé une bonne heure d’entretien dans son bureau, sous le Philippe-Chatrier, une dizaine de jours avant le tournoi et 36 ans après avoir couvert son premier Roland-Garros, comme juge de ligne : "J’étais au lycée, j’avais 15 ans, c’était sympa". Entré au haut département de l’arbitrage à la FFT en 2000, après avoir effectué ses ultimes pas sur le terrain lors des JO de Sydney, il a fait ses classes de longues années sur les championnats de France : "Avec 1 400 parties à gérer sans le confort logistique d’un Majeur, sans toit ni bâche, c’est là où l’on apprend tout. Les réflexes pris à l’époque me servent encore aujourd’hui". Ses responsabilités ont changé. Pas son pragmatisme. Confessions.
Votre bureau est une navette spatiale, avec des écrans partout, des aides informatiques multiples, des données à gogo, l’aide de l’IA, une application qui recense même tous les paramètres à prendre en compte pour la programmation. En quoi votre rôle a changé à Roland-Garros par rapport à vos débuts ?
Rémy Azemar : Le métier a changé déjà quand on a transformé notre stade. Sans lumière, on avait chaque soir, ou presque, des fins de match à reprogrammer le lendemain. Il y a 15 ans, beaucoup de joueuses et de joueurs pouvaient venir nous voir en nous disant : "Je n’ai vraiment pas envie de jouer en 4ème rotation". Ils savaient qu’en cas de match arrêté, ils pourraient être amenés à jouer trois jours de suite. Maintenant, si on n'a pas de pluie, on sait qu'on va au terme de nos programmations.
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Et Roland dispose désormais de deux toits…
R.A. : Ils sécurisent la sérénité du tournoi. On a l'assurance, peu importe la météo, de pouvoir offrir du jeu aux télés. Il y a deux ans, on a eu 11 jours de pluie. Quand on en a reparlé avec les gens quelques mois après, ils n'avaient pas l'impression qu'il avait plu autant. Parce qu'ils avaient vu du tennis à la télé. Quand t’as 25 000 personnes avec billet dans le stade qui peuvent voir du tennis, c’est quand même un grand changement. On se retrouve donc un peu moins challengés.
Est-ce que les exigences des joueurs ont changé ?
R.A. : Tous les joueurs, y compris les plus jeunes, sentent le poids de l’histoire du tournoi en arrivant sur site. Il y a donc un certain respect qui est préservé. Des demandes, on en a bien sûr. On sait qu'on a un public à accueillir, qu'il y a des billetteries dédiées sur le Chatrier, sur le Lenglen, sur le Mathieu. C'est à nous de composer pour trouver un équilibre juste.
Est-ce difficile de composer avec les entourages actuels ?
R.A. : Le tennis se transforme. Il y a 15 ans, le 5e mondial avait 2-3 personnes autour de lui. Maintenant, ce sont des staffs de 8-10 personnes. Ce sont des petites écuries de Formule 1 qui sont là. Et chacun a son avis sur tout. C'est à nous de bien faire le tri des requêtes qu'on reçoit. Pour les Français et les Françaises, on sait qu'il y a une pression forcément démesurée. Donc, ils essaient de se mettre dans les conditions les moins stressantes possibles pour pouvoir bien performer. Et puis, il y a ceux qui ne demandent rien.
Rafael Nadal a gagné 14 fois ici et n’a quasiment jamais rien demandé. Les grands joueurs sont sereins et s’adaptent aux aléas."
Vous pensez à qui ?
R.A. : En regardant un peu dans le rétroviseur, on se rend compte qu'un joueur comme Rafael Nadal, qui a gagné 14 fois ici, n’a jamais eu un incident d'arbitrage. Il n’a quasiment jamais rien demandé. Ça dénote quand même une chose. Souvent, les grands joueurs sont sereins, complètement à l'aise. Ils ont cette faculté de pouvoir s'adapter aux aléas, aux choses qui ne vont pas forcément à priori dans leur sens. On a aussi certaines demandes qui varient avec le temps.
Un exemple vous vient ?
R.A. : On nous a longtemps demandé de faire jouer Serena Williams plutôt en deuxième partie de l'après-midi. Logique par rapport aux Etats-Unis, pour qu'elle y soit diffusée et vue en direct. Et puis, Serena a eu son premier enfant. Et je me souviens qu'un matin, je l'avais croisée. Elle m’avait dit : 'Oh, Remy, j'en ai un peu marre de jouer si tard ici à Roland-Garros. Avec ma fille, je suis levée à 6h du matin et je préférerais jouer à 11h'. Et, de son côté, son staff continuait à nous demander de la mettre le soir (rires). Les demandes des staffs ne sont pas toujours raccords avec les espoirs des joueurs.
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Clairement, qui tranche ? Amélie Mauresmo, les TV, la FFT, vous ?
R.A. : Déjà, il n'y a pas de prog’ parfaite. Tous les jours, on va satisfaire et on va frustrer des gens. Moi, en tant que juge arbitre, je suis garant de l'équité et du bon équilibre sportif, sur un aspect réglementaire, avec les enjeux qu'il y a derrière. On n’a jamais une lecture sur une journée alors que, de l’extérieur, on commente chaque programme sur l’instant et dans le moindre détail. On s’adapte. Un jour, c'est peut-être plus le diffuseur local à qui l’on va effectivement donner un peu plus de mou. Le lendemain, on sait qu'on a des enjeux aussi au niveau de l'international. On a 220 territoires qui couvrent le tournoi. Je ne tranche pas seul mais, à la fin, il y a ma signature en bas de la page.
Avez-vous parfois le sentiment que votre pouvoir est un peu renié par toutes les composantes du tournoi ?
R.A. : Oui, mais je n’ai juste "que" la case de juge-arbitre. Je suis dans mon rôle de consulter et d'écouter ce que la directrice du tournoi va vouloir. Amélie (Mauresmo) a ses volontés, ses souhaits. On a la fédération aussi qui est derrière. On a plusieurs diffuseurs avec qui on a des gros contrats. Donc, il faut pouvoir satisfaire les uns et les autres. Et moi, je suis au milieu de tout ça. Et sportivement, je veux néanmoins m'assurer qu’il y ait une sorte de cohérence.
"Le couvre-feu levé en 2021, sur le Djokovic - Nadal, par un coup de fil des autorités : un moment d’histoire
Comment aviez-vous vécu la folle soirée de la demi-finale de juin 2021, Djokovic - Nadal, avec le couvre-feu de 23h lié au Covid, finalement levé en dernière minute ?
R.A. : C’était une soirée assez incroyable, je dirais. Jamais, moi, je n’aurais imaginé déjà qu'on puisse jouer un tournoi tel que Roland-Garros sans public ou avec très peu de public. Quand on y repense avec le recul, c’est fou. Les joueurs savaient qu’on devait stopper à 23h. Le public aussi. Tout le monde était conditionné. Quand vous étiez juge arbitre, directeur du tournoi ou directrice générale de la fédération, ce n’était pas très agréable et, en même temps, ces situations avaient quelque chose de passionnant. La première demie avait duré une éternité (ndlr : Tsitsipas-Zverev, 3h37), on se doutait que ce Djokovic - Nadal ne pourrait aller au bout. Et puis…
Et puis le téléphone a sonné…
R.A. : En effet, Amelie Oudea-Castera, notre directrice générale, a reçu un coup de fil des autorités un quart d'heure avant le couvre-feu pour nous donner l'autorisation de poursuivre. C’était un grand soulagement. Et ça s'est passé ici, dans ce bureau, je me rappelle. Et moi, je m'apprêtais à descendre au bord du terrain pour aller parler à Marc Maury, notre speaker, pour qu'il puisse se préparer à faire l'annonce auprès des spectateurs que le match allait s'arrêter. D’ailleurs, ce qui est marrant, c’est que Marc s’est fait huer quand il est allé sur le terrain parce que les gens pensaient qu'on allait arrêter le match. Il a dû s'y reprendre à trois fois. C'était dingue. Et il y avait du stress, tu as l'impression de vivre un moment d'histoire aussi. Un truc unique qui va rester.
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Djokovic - Nadal 2021, un match dans la légende de Roland-Garros
Crédit: Getty Images
Votre rôle ce soir-là, c'était quoi ?
R.A. : J'ai surtout le souvenir de cette période-là où on ne s'imagine pas ce que le tournoi et la fédération ont fait pour permettre à ce que ces deux tournois sous le Covid puissent se dérouler. Quand on accueille autant de personnes, autant de joueurs, autant de staffs avec les contraintes sanitaires qu'on avait, en étant aussi limités en termes de parcours dans le stade, de nombre de personnes dans certains espaces... Incroyable. On a dû retravailler en amont sur nos vestiaires, les salles de restauration. On avait tout réimaginé pour jouer ce tournoi dans des conditions pseudo-normales.
L'année suivante, il y a eu un autre Djokovic - Nadal, en quarts cette fois, avec une programmation qui avait fait débat…
R.A. : Il y en a qui veut jouer l'après-midi, l'autre qui veut jouer le soir. Dans tous les médias, pendant deux jours, on ne parlait que de ça. À quelle heure on va jouer ? Qui va emporter la mise ? Avant de trancher, je crois qu'Amélie Mauresmo n'avait pas beaucoup dormi (sourire). Pour décider, cela a été une succession de concertations, de consultations en interne. On savait que cette décision-là, elle se prendrait à un haut niveau. Quand on dit haut niveau, forcément, il y a la directrice du tournoi, mais après, il y a aussi le président de la Fédération Française de Tennis, Gilles Moretton. On a tous été finalement dans le même bateau à discuter, à peser les choses. Après, on était un peu victimes de notre succès.
C’est-à-dire ?
R.A. : Notre tournoi est monté sur un modèle avec un match de soirée unique, avec un diffuseur privé exclusif, et un diffuseur historique de service public à la journée. Et on a joué en soirée. Forcément, c'était un "no win" assuré. On a satisfait et frustré. On est un tournoi français qui fait partie du patrimoine mais on a aussi une dimension internationale, un rayonnement international. C'est un Djokovic - Nadal. Ce n'est pas une affiche française. C’est une affiche d'un blockbuster international qui veut être vue par tout le monde. Et en jouant ce match-là en soirée, concrètement, on a aussi répondu à d'autres attentes.
Avec deux matches en nocturne, en termes d'horaire, on sait qu'on peut partir dans des trucs complètement délirants
Celles des diffuseurs étrangers ?
R.A. : On s'était rendu compte, le lendemain, qu’il y avait des gens, dans des villes comme New York, qui avaient suivi Roland-Garros en direct pour la première fois, dans les bars et ailleurs. Pour moi, forcément, ce sont des crève-cœurs. On sait qu’il y a la défense de notre patrimoine, de la France, du service public, de la large exposition. Et puis, d'un autre côté, il y a ce tournoi qui suscite aussi une appétence venant de l'étranger, qui est tellement importante.
Avec deux matches féminins en journée sur le Philippe-Chatrier, où il n’y a plus que trois matches qui parfois finissent à 17h, n’y a-t-il pas un risque à terme de fragiliser cette session lors de la première semaine ?
R.A. : Moi, je peux avoir mon avis. Après, je pense qu'effectivement, en interne, il y aura d'autres avis. Amélie a certainement son avis aussi. Si tu veux rentrer dans ta case horaire de lancement, on a effectivement souvent deux matches féminins en journée. Après, on sait qu'en première semaine, les matchs les plus "challengeants" ne sont pas forcément sur les courts principaux. Les gens aussi achètent des billets pour vivre l'expérience du Chatrier, pour aller voir le nom l'après-midi, la tête de série messieurs, le meilleur Français ou la meilleure Française. Il y a aussi toujours quatre matches sur le Lenglen. On verra pour l’avenir. C’est vrai, la journée a été modifiée par rapport à la soirée. Je pense que ce qui était important par rapport à ce choix-là, c'est qu’on installe une sorte de produit. On a été, effectivement, dans l'essai, peut-être les deux ou trois premières années. Puis, on s'est rendu compte que le match de soirée, il se vend super bien, c'est plein tous les soirs, il y a une vraie attente d'un spectacle un peu à la parisienne, du match unique.
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Les nocturnes à deux matches, ça reste utopique ?
R.A. : Là-dessus, vous connaissez notre position, c'est-à-dire que deux matchs en soirée, ça peut avoir un bon côté, parce qu'on va offrir du jeu féminin et du jeu masculin systématiquement. Après, en termes d'horaire, on sait qu'on peut partir dans des trucs complètement délirants. On a une météo qui n'est pas la météo de New York ou de Melbourne, on joue au printemps, donc il ne fait pas 25 degrés tous les soirs à Paris. Tout ça fait quand même que le choix du match unique, je suis persuadé que c'est, pour l’heure, vraiment le meilleur choix.
Seuls les joueurs nous diront un jour de basculer ou pas vers l’arbitrage électronique
En tant que juge-arbitre, qu’est-ce qui est le plus dur à gérer ?
R.A. : Quand vous allez disqualifier un joueur ou une joueuse. Le dernier cas sensible est Miyu Kato, en 2023, (ndlr : disqualifiée en double avec sa partenaire Aldila Sutjiadi après avoir involontairement envoyé une balle qui a touché une ramasseuse de balles. L'arbitre lui avait d'abord infligé un avertissement. Une disqualification a ensuite été prononcée). Match sur le court 14, j’ai 600-700 mètres à faire. J’arrive, la ramasseuse est encore en pleurs, elle avait une marque dans le cou. Ce sont des choses qui, malheureusement, ont fait pencher ma décision vers ce cas de disqualification. Ce sont des situations pas plaisantes du tout. Pour personne.
Quel est votre rapport à l’arbitrage électronique ?
R.A. : Seuls les joueurs nous diront un jour de basculer ou pas. Autant sur dur, il n'y a plus de débat. Le tennis est tellement rapide, tellement précis que la machine est obligatoire. Sur terre battue, c’est différent. Sur l’édition 2025, on n'avait pas eu plus de 2 ou 3 inspections de traces par match, ce qui est très peu. On n'est pas à l'abri du cas qui va être disputé sur une balle de match ou quelque chose de très sensible, mais ça fait partie du jeu.
Si l’activité de juge de ligne est remise en cause, est-ce que finalement, ce n'est pas toute ta filière derrière qui est menacée puisqu’un arbitre de chaise a forcément commencé par les lignes ?
R.A. : On est bien sûr dans des réflexions par rapport à tout ça. Je pense que l'activité est en train de se transformer. On aura toujours besoin de monde pour encadrer les matches et les tournois, peut-être dans des rôles différents. Le juge arbitre ne peut pas tout faire tout seul.
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