Dossier réalisé par Laurent Vergne, Maxime Battistella et Rémi Bourrières

1. Pete Sampras - Andre Agassi

US Open
"Daniil est quelqu'un de singulier, d'exceptionnel" : Comment Medvedev a libéré sa force créatrice
13/09/2021 À 22:25
Edition : 2001
Quart de finale
Vainqueur : Pete Sampras (Etats-Unis)
Adversaire : Andre Agassi (Etats-Unis)
Score : 6-7(7), 7-6(2), 7-6(2), 7-6(5)
Ce sera la "curiosité" de ce Top 100. Le numéro 1, contrairement à Roland-Garros et Wimbledon, n'est pas une finale. Sans vraiment le vouloir, nous n'avons d'ailleurs même pas placé une seule finale sur le podium. Il y en a pourtant eu de somptueuses. Mais aucune qui, à nos yeux, ne méritait de finir devant ce joyau de match entre Pete Sampras et Andre Agassi.
Paradoxalement, de ce diamant new-yorkais, le plus beau s'est peut-être produit après le tout dernier point. Tout ce qui avait précédé était somptueux, et le meilleur était encore à venir. Une franche poignée de mains, une amicale accolade, des mots chaleureux des deux côtés ("win the thing", "gagne ce titre", dit la victime à l'oreille de son bourreau) et surtout deux immenses sourires.
Il y a évidemment du respect qui inonde ces quelques secondes, mais aussi un réel plaisir. Au-delà de la joie de l'un et de la déception de l'autre. Sans doute parce que, dès cet instant, Pete Sampras et Andre Agassi ont pris la mesure de ce qu'ils venaient de vivre et d'offrir : le match le plus abouti et le plus intense de leur si ancienne rivalité.
Leurs sentiments vont d'ailleurs transparaitre dès leurs premiers propos d'après-match. "Je pense que jamais nous n'avions aussi bien joué en même temps avec Andre. Qu'est-ce qu'il peut y avoir au-dessus de ça? Jouer un grand match de nuit ici, à l'US Open, face à Andre, dans une ambiance phénoménale, c'est le top", dit Sampras. Bien sûr, il a gagné. Facile de tenir de tels propos en la circonstance quand on est du bon côté. Sauf qu'Agassi dit à peu près la même chose: "Est-ce que je suis déçu? Oui, toujours après une défaite. Mais je sais que je vais me rappeler de cette soirée toute ma vie, bien plus que de certaines de mes victoires. C'était tellement puissant ce qu'on vient de vivre".
Chaque grande rivalité a sa propre spécificité. Elle peut puiser son sel dans l'antagonisme entre deux caractères, ou entre deux styles. Elle peut imposer un rapport de force tennistique, physique ou psychologique. Dans le cas de Sampras et Agassi, deux choses ont toujours frappé. D'une part, l'extraordinaire complémentarité de leurs jeux. Cela a été le cas avec d'autres joueurs, avant ou après eux, comme avec Borg et McEnroe, ou Federer et Nadal. Mais rarement à ce point. Sampras et Agassi, c'est Tetris. Deux tennis aux formes radicalement opposées mais qui s'imbriquent comme par enchantement quand ils sont de chaque côté du filet. Puis il y a cette formidable capacité à se transcender. Agassi a très souvent extrait le meilleur de Sampras en lui donnant la réplique, et vice-versa. Ce sera plus que jamais le cas lors de ce quart de finale.
Lorsque cet US Open 2001 commence, tout le monde, depuis le tirage au sort, guette les retrouvailles entre les deux stars américaines, qui ont atteint le cap de la trentaine. Sampras semble avoir amorcé son déclin. Il vient d'abandonner sa couronne à Wimbledon, battu par un jeune loup venu de Suisse qui promet beaucoup. Il n'est d'ailleurs que tête de série numéro 10. Jamais il n'avait été aussi mal classé depuis son premier grand titre, en 1990. En Grand Chelem, sa campagne 2001 s'est avérée calamiteuse. Pour la première fois depuis dix ans, il n'a pas réussi à atteindre les quarts de finale dans les trois premières levées.
Agassi, bien que plus vieux d'un an, connait au contraire une seconde jeunesse. Vainqueur de l'Open d'Australie, quart de finaliste à Roland-Garros et demi-finaliste à Wimbledon, il rayonne. Surtout, il a remporté ses trois derniers duels face à Sampras. C'est la première fois qu'il aligne trois succès de rang contre son grand rival depuis le début de leur carrière. Et sa dernière victoire est toute récente, à Los Angeles, lors d'un tournoi de préparation à l'US Open.
Seul problème pour Agassi, Sampras est en passe de redevenir Sampras. A Flushing, son huitième de finale victorieux contre Patrick Rafter a permis de ranimer la flamme. On ne l'avait pas vu comme ça depuis des mois. Le (grand) soir venu, tout New York est là. A eux deux, ils cumulent 20 titres du Grand Chelem. Il faut remonter au duel Emerson-Laver, en quarts de finale de l'US Open 1969, pour trouver trace d'une affiche plus fournie en titres majeurs. Les deux Australiens en comptaient 22 à eux deux.
C'est déjà leur 32e affrontement. Rien de nouveau. Pourtant, quelque chose de palpable flotte dans l'air, ainsi que l'écrira quelques années plus tard Agassi : "En sortant du tunnel, nous savions déjà tous les deux que ce serait notre combat le plus féroce. Nos visages sont plus féroces que d'habitude. C'est ici, et maintenant, que notre rivalité va se régler". La suite ? Quatre sets et 3h32 d'une qualité exceptionnelle. Aces à gogo (43 au total), retours gagnants, show de Sampras au filet (ah, ces smashes, véritables dunks tennistiques…), fulgurances d'Agassi du fond du court, tout va y passer.
Le fait marquant de ce match, c'est d'abord son absence de break. Rarissime à ce niveau. Les deux joueurs vont servir 24 fois chacun sans concéder leur mise en jeu. Agassi sauvera seulement six balles de break (dont trois lors du même jeu à 0-40 en début de 2e set). Sampras... trois. Une tous les huit jeux ! Il y aura même 22 jeux de suite sans la moindre balle de break. Surréaliste. Même quand il commet trois doubles fautes dans un jeu, Sampras tient bon. Ce pourrait être la limite de ce duel mais c'est aussi ce qui fait sa grandeur. "Peut-on faire un match plus serré que ça? Ça me parait difficile, sourit Sampras. Avec Andre, ça se joue souvent à un ou deux points. Mais à ce point, c'est dingue."
Le premier de ces quatre jeux décisifs sera enlevé (en sauvant trois balles de set) par Andre Agassi. Les trois suivants par Sampras. Pourtant, Agassi pouvait y croire. Avant ce quart de finale, il avait joué 50 matches à Flushing où il avait remporté le premier set. 49 fois il avait ensuite remporté le match…
Comme souvent à New York, l'ambiance est fabuleuse, mais sans les débordements, les excès que l'on connait parfois à Flushing. Elle est simplement festive. A l'aube du deuxième tie-break, un spectateur hurle "celui-là, Pete le gagne, Andre !" Ce dernier sourit. Symbole de l'atmosphère du soir, bouillonnante mais jamais électrique. A 6-6 dans le quatrième set, les 23 033 spectateurs du court Arthur-Ashe se lèvent et réservent une standing ovation aux deux joueurs. Juste pour leur dire merci.
Au final, sur quoi s'est joué ce match ? A quelques détails. Mais comme souvent, c'est un rapport de force qui a fini par s'imposer, même de façon presque imperceptible. Même s'il venait de perdre trois fois de suite contre Agassi, Sampras possédait sur lui un irrémédiable ascendant qui, dans la plupart de leurs grands rendez-vous, a beaucoup pesé. Dans les tie-breaks, Agassi a soudain commis plus de fautes directes et joué un tennis un poil trop conservateur dans les moments clés quand Sampras, lui, s'est montré d'une absolue tranquillité, notamment au service.
Agassi a fini par surjouer. Oh, presque rien. Mais suffisamment pour perdre trois tie-breaks sur quatre. "Si on m'avait dit que je sortirai du tournoi en faisant le match de ma vie au service, je ne l'aurais pas cru, rigole Agassi. Mais j'ai obligé Pete à jouer un tennis exceptionnel. Il fallait ça pour qu'il me battre et de ça, je suis très fier."

2. Jimmy Connors - Aaron Krickstein

Edition : 1991
Huitième de finale
Vainqueur : Jimmy Connors (Etats-Unis)
Adversaire : Aaron Krickstein (Etats-Unis)
Score : 3-6, 7-6(8), 1-6, 6-3, 7-6(4)
Si votre enfant vous demande un jour : "Dis, c'est comment l'ambiance de Flushing Meadows ?", ne vous fatiguez pas à tenter de décrire l'indescriptible. Montrez lui un match, un seul : ce 8è de finale entre Jimmy Connors et Aaron Krickstein, extraordinaire storyboard de la folie furieuse qui s'est souvent emparée de la cité new-yorkaise, mais sans doute jamais dans de telles proportions.
On vous avait prévenu que sur ce top 100, on allait vous faire "bouffer" de l'odyssée fantastique de Connors lors de cet US Open 91. Ce duel face à son compatriote en est certainement l'apothéose. L'apocalypse même. Rarement, jamais peut-être, le tennis n'aura atteint un tel niveau d'électricité. Le jour même de ses 39 ans, le week-end du Labor Day, dans un stadium Louis-Armstrong complètement surbooké, Jimmy Connors a fait péter les watts. Et les plombs à son adversaire.

Jimmy Connors

Crédit: Eurosport

Krickstein, plus jeune de 15 ans, tombeur d'Agassi au 1er tour, survole pourtant le début de match. Il faut du temps à Connors pour mettre en branle ses vieilles guiboles fatiguées. Du temps et un électrochoc. Electrochoc qui survient à 7 points partout au tie break jeu décisif, lorsque l'arbitre, sur ce point capital, lui compte "out" un smash extrêmement litigieux.
Connors rentre alors dans une rage folle. Il se met à insulter copieusement ce pauvre David Littlefield, traité notamment de (pardon...) "connard", de "fils de pute" ou encore de " résidu d'avortement", le tout en faisant mine de le fusiller. Sa tirade lui vaudrait peut-être une disqualification, ou pas loin. Connors n'a rien. Ici, c'est chez lui. L'arbitre baisse les yeux, Krickstein rentre les épaules, et Jimbo sort de sa cage. Après son coup de folie, il va chercher au filet les trois points suivants, et donc le set, face à un adversaire tétanisé et incapable de tirer proprement ses passings. Il ponctue chaque point d'un index pointé vers l'arbitre. Connors est fou. Le public est hystérique. New-York a réveillé la bête.
La bête est fatiguée, néanmoins. Entre deux moments de traque, elle a besoin de répit. C'est ainsi que Krickstein survole le 3è set et se détache 5-2 au 5e set. Mais le grand fauve ne va pas se laisser dompter sans rugir une dernière fois. Jetant tout ce qui lui reste sur le tapis, Connors se met à grignoter, son retard au score comme le cerveau de son adversaire.
L'un des moments d'anthologie survient quand il égalise à 6-6, dans un vacarme tellement assourdissant qu'on n'entend même plus les annonces de l'arbitre. A bout de force, à bout de souffle, Connors s'assied quelques secondes dans un coin du court avant d'attaquer le tie break décisif. Une caméra vient capter cet instant de répit. Connors s'en approche et se met à hurler : "this is what they paid for. This is what they want." C'est pour cela que les gens ont payé leur place. C'est cela qu'ils veulent voir. La phrase s'adressait semble-t-il à Vitas Gerulaitis, présent dans une cabine TV. Elle deviendra quasiment le slogan de carrière de Jimbo, et le titre d'un fameux documentaire diffusé sur ESPN.
On le sait, un tie-break, a fortiori dans un set décisif, revient toujours au joueur le plus fort mentalement. Krickstein ne peut que craquer, submergé par la vague d'hystérie qui lui fait face. Sous les yeux de Steffi Graf, le quintuple vainqueur du tournoi dispute ce dernier tie-break au pas de charge et va chercher encore une fois au filet une victoire de légende en 4h42. Sa célébration, une toupie sur lui-même, doigt pointé vers un public en transe, passe elle aussi à la postérité. Il n'y a pas un siège de libre dans les tribunes, pas une personne qui ne soit pas debout, pas un spectateur déçu hormis bien sûr le clan Krickstein. Même John McEnroe, aux commentaires du match, viendra retrouver son ancien ennemi dans les vestiaires pour le féliciter.
Arthur Ashe, lui aussi, est installé en tribune de presse. Jadis, il avait traité Connors de "trou du cul", pour son comportement souvent insupportable, sur le court comme en dehors, son égoïsme et son manque de respect pour ses pairs. Le journaliste Peter Bodo se tourne vers Ashe : "Tu penses toujours que Connors est un trou du cul ?" Sourire de Ashe. "Oui, mais c'est mon trou du cul préféré."
On vient de vivre, peut-être pas un grand match de tennis, mais un immense moment de tennis. De ceux qui ont fait la légende de l'US Open.

3. John McEnroe - Jimmy Connors

Edition : 1980
Demi-finae
Vainqueur : John McEnroe (Etats-Unis)
Adversaire : Jimmy Connors (Etats-Unis)
Score : 6-4, 5-7, 0-6, 6-3, 7-6
Personne n'a mieux incarné l'esprit de Flushing que John McEnroe et Jimmy Connors. D'une certaine manière, ce sont ces deux-là qui l'ont même créé. Plus encore qu'une rivalité entre deux joueurs, ce fut une rivalité entre deux hommes qui, pour rester poli, se détestaient cordialement. Pour résumer sa relation avec McEnroe, Connors a utilisé un jour cette formule : "dix ans de guerre". Comme toute guerre, elle a été émaillée de multiples batailles. Notamment à l'US Open.
Big Mac et Jimbo se sont croisés à quatre reprises à New York. Quatre fois en demi-finales. En 1978, 79, 80 et 84. Toutes à Flushing, donc. Les McEnroe-Connors ont d'une certaine façon créé le mythe Flushing. Plus que toute autre rivalité. Celle de 1980 sort incontestablement du lot. L'atmosphère unique des sessions de nuit, électrique et un peu folle, est née véritablement ce soir-là. Grâce à ces deux hommes. Leur dernier duel, en 1984, fut aussi un sommet.
Mais la demie de 1980 possède ce supplément d'âme, cet indéfinissable frisson rarement ressenti devant un match de tennis. Pour les plus jeunes, il est probablement difficile de mesurer à quel point les antagonismes entre les grands champions de la fin des années 70 et du début des années 80 étaient forts. Le tennis vit aujourd'hui une époque formidable. Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic forment un trio unique dans l'histoire de leur sport, tant leur hégémonie est forte. Il y a entre eux une intense rivalité sportive. Mais elle possède quelque chose de poli, de feutré. Pas un mot plus haut que l'autre en conférence de presse. Encore moins sur le court. Le premier ne manque pas de souligner les vertus du deuxième, lequel respecte infiniment le troisième, qui admire les deux autres. Quel contraste avec ce que l'on a pu connaitre il y a trente ans !
Le tennis masculin regorgeait dans les années 80, du début à la fin de cette décennie, de grands champions. Mais la richesse de cette époque, c'était aussi la diversité des caractères. McEnroe, Borg, Connors, Lendl, Wilander, Edberg, Becker... Il y avait de tout là-dedans. Des gentils, des méchants, des showman, des taciturnes. Et tout ce petit monde, globalement, ne s'aimait pas toujours. "J'ai dû échanger trois phrases dans ma carrière avec Ivan Lendl", a un jour raconté McEnroe. Mais c'est évidemment avec Connors qu'il a poussé le plus loin l'animosité.
McEnroe-Connors, c'est l'anti Federer-Nadal. Deux Américains. Deux gauchers. Deux caractères détestables, même s'ils ne s'exprimaient pas forcément de la même façon. Mac le sale gosse colérique. Jimbo, l'arrogant puant, mais dont la faculté à se mettre un public dans la poche n'a jamais eu d'équivalent, ni avant ni après. "Il y a un truc que j'admirais chez Connors, racontera un jour McEnroe. Il était capable d'être insupportable, de se mettre en rogne, de balancer d'énormes grossièretés. Mais la minute d'après, il sortait une connerie, tout le monde rigolait. Le public marchait, et lui ne perdait pas le fil. Moi, ça pouvait m'arriver."
Paradoxalement, si McEnroe était le vrai New-yorkais dans l'affaire, Flushing a globalement massivement soutenu Connors lors de leurs duels. C'était le cas, notamment, lors de cette demi-finale de 1980. A l'époque, les deux joueurs se sont déjà affrontés à 13 reprises. Connors mène 8-5 mais sa domination est un trompe-l’œil puisqu'il a remporté leurs quatre premiers matches, en 1977 et 1978, aux débuts de McEnroe. En Grand Chelem, c'est l'égalité parfaite : 2-2. Mais là encore, les deux derniers affrontements ont tourné à l'avantage du cadet, dont la demi-finale de Wimbledon, deux mois plus tôt.
McEnroe part donc favori. En théorie. Mais au fond, à l'US Open, personne n'est jamais complètement favori contre Connors. Le plus étonnant dans cette demi-finale, ce qui lui donne son charme unique, c'est la multiplicité des renversements de tendance. A tour de rôle, les deux champions donnent l'impression de prendre le dessus pour de bon. A chaque fois, l'autre va reprendre la main. Ce match, ils l'ont gagné et perdu au moins deux ou trois fois dans la soirée. Finalement, en toute logique, tout ça se règlera donc au tie-break du 5e set. Autre spécificité new-yorkaise.
Le premier à prendre l'ascendant, c'est McEnroe. Il empoche le 1er set et obtient une balle de deux sets zéro, qu'il vendange en retour. Là, un terrible orage s'abat sur lui. Connors remporte 11 jeux de suite ! Il mène alors deux sets à un et 2-0 dans le 4e. Il mène ensuite 3-1. McEnroe a donc perdu douze des treize derniers jeux.
Mais c'est à son tour de connaître une véritable résurrection et d'aligner les jeux pour arracher le quatrième set 6-3. Le dernier sera le plus beau, le plus intense et le plus tendu. L'ambiance devient irrespirable. McEnroe breake d'entrée mais dans la foulée, Connors recolle. Sur la balle de debreak, Mac, fou de rage, balance sa raquette qui atterrit... de l'autre côté du court. Connors en personne, regard aussi noir que sa barbe naissante, la rend à son propriétaire...
Connors va se retrouver une nouvelle fois dos au mur. McEnroe mène 5-3. A 5-4, sur son service, à 30/15, il se retrouve à deux points du match. Mais Jimbo l'insubmersible, refusant de mourir, sort le grand jeu en retour. Il met le feu au stade en égalisant à cinq partout, alors que McEnroe est titillé par les crampes. Pourtant, c'est bien lui qui va se qualifier, grâce à une parfaite maitrise de son tie-break, à l'inverse de Connors, qui commet des fautes rédhibitoires.
A Wimbledon, malgré sa défaite en finale contre Borg, McEnroe avait remporté le tie-break devenu légendaire dans le 4e set. On ne peut alors s'empêcher de repenser à la phrase prononcée par Arthur Ashe : "Si vous voyez un tie-break décisif avec McEnroe, vous prenez tout votre argent, votre maison et tous vos biens et vous misez le tout sur lui." La poignée de mains entre les deux joueurs est à l'image de leur relation : froide.
Le plus extraordinaire, c'est que l'inimitié entre Connors et McEnroe ne s'est jamais estompée, même après la fin de leur carrière. Lors d'un des premiers matches qu'ils ont disputé sur le circuit vétéran, dans les années 90, à Saint-Petersbourg (en Floride, pas en Russie), le climat était toujours aussi tendu entre eux et l'affaire avait failli mal tourner. "Une fois sur le court, c'est la même intensité que quand on avait 25 ans", sourit Connors.
Mais au fond d'eux-mêmes, ils se vouaient une forme de respect et même, sans doute, d'admiration. D'ailleurs, dans le livre Tennis Confidential, au cours d'un entretien vérité, Connors a rendu il y a quelques années le plus beau des hommages à son grand rival. Interrogé sur le joueur qui l'a le plus impressionné, le plus marqué, voici ce qu'il avait répondu : "En 25 ans, j'ai joué contre Pancho Gonzalez. J'ai joué contre Emerson et Laver. Puis contre Borg et McEnroe. Eux, je les ai joués alors qu'ils étaient au sommet et que j'étais au sommet. Et si je ne devais en garder qu'un, ce serait McEnroe." Puis, dans un éclat de rire : "En dehors de moi, bien sûr !"

4. John McEnroe - Björn Borg

Edition : 1980
Finale
Vainqueur : John McEnroe (Etats-Unis)
Adversaire : Björn Borg (Suède)
Score : 7-6(4), 6-1, 6-7(5), 5-7, 6-4
Longtemps recordman des victoires sur la terre battue parisienne avec six succès, quintuple lauréat de Wimbledon, dont il fut le maître incontesté à la fin des années 70, Bjorn Borg ne s'est jamais imposé à l'US Open. Plus qu'un pied de nez, une anomalie de l'histoire que rien ne pourra jamais plus rectifier. Aussi improbable soit la réalité, elle a pourtant bel et bien hanté le placide suédois tout au long de sa glorieuse carrière.
Lorsque débute l'US Open 1980, Borg est au sommet de son art et au faîte de sa gloire. Le Scandinave est l'incontestable numéro un du tennis mondial. Il reste sur une mémorable victoire face à John McEnroe à Wimbledon, sa cinquième de rang, un mois après avoir encore survolé les Internationaux de France. Pour la première fois, il parle même de Grand Chelem. Il est à mi-chemin, puisque l'Open d'Australie se déroule à l'époque en fin d'année, après l'US Open. Lui qui n'a plus mis les pieds aux Antipodes depuis 1974 se dit prêt à effectuer le voyage jusqu'à Kooyong. A condition de gagner à New York.
Borg est d'ailleurs bien plus qu'un simple joueur, aussi grand soit-il. C'est une authentique star. La première à cette échelle dans le monde du tennis. Il vient de se marier en grandes pompes avec Maria Simionescu, joueuse roumaine de bon niveau. La presse, sportive et people, n'a d'yeux que pour le prince charmant de la Baltique, dont la crinière blonde et le bandeau FILA trônent en une de tous les magazines. Tout le monde attend donc le triomphe du grand blond dans le tournoi majeur qui fait encore défaut à son palmarès.
Les malheurs de Borg à l'US Open ne datent pas d'hier. Ils ont vraiment commencé en 1976, sur la terre battue grise de Forest Hills, où il bute en finale sur un Connors déchaîné. L'année suivante, il semble intouchable, mais une vilaine blessure à la cuisse le contraint à l'abandon dès les huitièmes de finale face à Dick Stockton. Le déménagement à Flushing Meadows, dans le Queen's, en 1978, ne lui réussit pas davantage. A nouveau dominé par Connors, il baisse pavillon un an plus tard devant le service atomique de Roscoe Tanner.

John McEnroe en 1980 à l'US Open.

Crédit: Getty Images

Même si personne n'y croit vraiment, puisque l'avènement de BB dans la grosse pomme n'est forcément qu'affaire de temps, on commence à parler de malédiction. Toutefois, les spécialistes comme les bookmakers sont convaincus que, cette fois, rien ne pourra arrêter le Suédois. Une conviction étayée par les chiffres : depuis le 1er janvier 1980, Borg a disputé 52 matches, avec à la clé une seule défaite, à Philadelphie, face à un jeune Tchécoslovaque venu d'Ostrava dont on reparlera, Ivan Lendl. Reste qu'à New York, tout paraît soudain plus compliqué pour Borg. S'il parvient une nouvelle fois en finale, il a été poussé aux cinq sets par Tanner en quarts, puis par Kriek en demi-finale, après avoir été mené deux manches à rien.
John McEnroe, l'inévitable McEnroe, se dresse alors sur sa route. Tenant du titre, le colérique américain sait depuis la finale de Wimbledon qu'il peut battre Borg, surtout avec le soutien de son public. Contrairement à ses deux premières finales, Borg entame bien la partie. Son jeu de jambes fait merveille. Ses retours aussi. Par deux fois, il va servir pour le gain du set, à 5-4 puis à 6-5. Mais McEnroe s'accroche et revient pour s'imposer finalement au jeu décisif, 7-4, sur un point litigieux. Borg encaisse mal.
Touché moralement, il accumule les fautes directes et met plus d'un set pour retrouver ses esprits. Quand il revient dans le match, McEnroe mène 7-6, 6-1. La 3e manche se joue à nouveau au jeu décisif. Au bord du précipice, Borg a alors une magistrale réaction d'orgueil, celle du champion qui refuse de mourir. Mené 3-1, il l'emporte 7-5. Mieux, 50 minutes plus tard, il recolle à deux manches partout (7-5). Au tour de McEnroe de vaciller.
Le numéro un mondial est alors d'autant plus confiant qu'il n'a plus perdu un 5e set depuis six ans et sa défaite à Forest Hills face à Vijay Armitraj. Cependant, en dépit de son expérience, supérieure, et de son endurance, incomparable, Bjorn Borg ne donne pas l'impression de maîtriser totalement la situation. Il se contente de la rendre plus complexe à son adversaire. La nuance est de taille. Le match va basculer au septième jeu. Sur son service, Borg s'estime victime d'une nouvelle erreur d'appréciation de l'arbitre. Déconcentré, il commet deux doubles fautes à 30 A.
La glace vient de se briser. Surnommé "Ice Borg" pour sa capacité à rester impassible devant les éléments extérieurs les plus défavorables, le Suédois a craqué. McEnroe tient ensuite sans mal ses deux derniers jeux de service pour décrocher son deuxième titre de rang, après 4h07 d'une lutte intense. Depuis l'instauration du tie-break, cette finale reste à ce jour la plus longue en terme de jeux disputés: 55. Lors de la traditionnelle conférence de presse, Borg apparaît abattu, découragé. McEnroe lui apporte un certain réconfort, admettant qu'il serait "injuste" que sa victime ne remporte pas un jour l'US Open. Ironie du sort, c'est pourtant lui, McEnroe, qui dominera une nouvelle fois, une dernière fois, le roi maudit en finale, en 1981. L'injustice ne sera jamais réparée.

5. Mats Wilander - Ivan Lendl

Edition : 1988
Finale
Vainqueur : Mats Wilander (Suède)
Adversaire : Ivan Lendl (Tchécoslovaquie)
Score : 6-4, 4-6, 6-3, 5-7, 6-4
Au cours de sa longue carrière, Ivan Lendl a noué quelques rivalités mémorables. Avec McEnroe et Connors, dans la première partie des années 80 surtout. Avec Becker, voire Edberg, dans la seconde moitié de cette décennie essentiellement. Mais son vrai fil conducteur, son plus grand rival, aura été Mats Wilander. Ces deux-là ont disputé pas moins de cinq finales de Grand Chelem dans trois tournois différents. La dernière est aussi la plus mémorable et s'est tenue à l'US Open en 1988.
Un an auparavant, Lendl avait dominé Wilander à Flushing, trois mois après l'avoir battu à Roland-Garros. Une finale marathon (4h47 en seulement quatre sets, malgré un 6-0 dans le 2e !). Lendl, plus dominateur que jamais, avait administré une troisième gifle au Suédois en finale du Masters. Lorsqu'il entame l'année 1988, le Tchécoslovaque annonce la couleur : il se sent capable de réussir le Grand Chelem. Pourtant, ce ne sera pas son année, mais celle de Wilander. Après les trois premières levées, il n'a d'ailleurs même pas joué une finale.
Wilander, lui, a triomphé en Australie et à Roland-Garros, avant d'atteindre les quarts de finale à Wimbledon. A New York, il retrouve en finale un Lendl enfin revenu à son meilleur niveau. L'enjeu est colossal. Wilander peut réussir le petit chelem, ce que personne n'a accompli depuis Jimmy Connors en 1974. Surtout, la première place mondiale est en jeu. Lendl n'a plus quitté le trône depuis trois ans et sa prise de pouvoir au soir de son premier sacre à Flushing, en 1985. Il ne lui manque d'ailleurs que trois semaines pour battre le record de semaines consécutives à la première place, alors détenu par Connors. Si Wilander remporte cette finale, il sera le nouveau patron.
Malgré sa formidable saison, fait-il office de favori ? Pas forcément. D'abord parce que Lendl est chez lui à New York. Triple tenant du titre, il dispute sa septième finale consécutive. Surtout, il possède un réel ascendant sur Wilander, qui ne l'a plus battu depuis la finale de Roland-Garros en 1985. Lendl a remporté leurs six derniers duels, dont cinq en finale. Depuis toujours, il est convaincu de sa supériorité vis-à-vis du Suédois. "Personne ne m'a jamais battu sept fois de suite", plaisante Mats. Mais il sait que la partie sera rude.

Mats Wilander, US Open 1988.

Crédit: Getty Images

Vu le contexte, dire que cette finale est attendue relève de l'euphémisme. C'est LE rendez-vous de l'année. Rapidement, on comprend que la confiance acquise par Wilander au cours des derniers mois pèse plus que son rapport personnel avec Lendl. Il remporte le 1er set 6-3 et mène 4-1 dans le 2e. Dans le 7e jeu, sur son service, Wilander écope alors d'un avertissement pour avoir pris trop de temps au service. Simple grain de sable, suffisant toutefois à dérégler la mécanique nordique. Lendl débreake et ne laisse plus que trois points à Wilander d'ici la fin du set.
Mais le Tchèque réagit plus qu'il n'agit. Dans chaque set, il concède le break en premier. Par deux fois, il va s'en tirer, dans les 2e et 4e manches. Pour la première fois depuis huit ans, la finale va donc se jouer au 5e set. Il sera magnifique. Un chassé-croisé d'anthologie pour un suspense ébouriffant. Wilander prend les devants 2-0, puis Lendl mène 3-2. Finalement, Wilander breake à nouveau. A 5-4, il efface une balle de débreak d'un coup droit gagnant, avec un cran énorme.
La finale a débuté à 16h22. Il est 21h16 lorsqu'elle s'achève, sur un dernier revers de Lendl dans le filet. 4h54. La plus longue finale de l'histoire de l'US Open. Elle l'est toujours aujourd'hui... à égalité avec celle de 2012 entre Murray et Djokovic. Wilander a donc gagné son pari. Son immense mérite, c'est d'avoir su forcer sa nature. Fatigué de perdre le bras de fer du fond du court contre Lendl, le Suédois a fait évoluer son jeu vers l'avant. Tout en restant un formidable marathonien, il vient chercher les points au filet. Au cours de cette finale, il sera monté... 131 fois. 44 de plus que Lendl. Inimaginable quelques mois plus tôt.
Ce triomphe sera son apogée. Ce sera aussi le début de la fin. A 25 ans, Wilander, perdant peu à peu toute motivation, ne gagnera plus jamais de titre majeur. Mais ce titre-là l'a figé pour de bon dans la légende.

6. Rafael Nadal - Daniil Medvedev

Edition : 2019
Finale
Vainqueur : Rafael Nadal (Espagne)
Adversaire : Daniil Medvedev (Russie)
Score : 7-5, 6-3, 5-7, 4-6, 6-4
Prostré sur sa chaise, les yeux embués, Rafael Nadal n’en revient pas. Il a conquis ce 19e titre en Grand Chelem, le 4e à Flushing Meadows, qui semblait ne plus pouvoir lui échapper après les éliminations précoces de ses deux grands rivaux Novak Djokovic (en huitième de finale) et Roger Federer (en quart). Mais ce qui explique son émotion, ce ne sont pas ses chiffres ou l’éventuelle course aux records qui en découle, mais bien le scénario fou d’une finale qui a bien failli lui échapper. Un match épique comme il en a tant disputé au cours de son immense carrière.
Car si d’aucuns pourraient penser que la place de ce match dans notre Top 10 est due à sa relative fraîcheur dans nos mémoires, ils perdraient de vue, à notre humble avis, l’essentiel : la capacité de deux champions à transmettre des émotions hors du commun et d’aller chercher en eux un supplément d’âme qui transcende la performance tennistique pure (déjà élevée). Pourtant, rien dans la première partie de cette finale n’indiquait qu’elle resterait inoubliable pour les 23 000 spectateurs du court Arthur-Ashe et les passionnés de petite balle jaune devant leurs écrans.
Pour y parvenir, Rafael Nadal n’a eu besoin que de 5 victoires (forfait de Thanasi Kokkinakis au 2e tour) au cours desquelles il n’a abandonné qu’une manche contre Marin Cilic. Novice à ce stade, Daniil Medvedev a eu la vie moins tranquille. Auteur d’une tournée US complètement folle avec 4 finales consécutives, le Russe semble manquer de gaz, mais au mental, il surmonte les obstacles les uns après les autres. A partir d’un 3e tour mémorable contre Feliciano Lopez lors duquel il se met le public à dos après un doigt d’honneur plus ou moins discret, il s’épanouit dans l’adversité. "Plus vous me sifflez, plus vous me donnez de l'énergie. Sachez-le, j'ai gagné grâce à vous !", n’hésite-t-il pas à lancer aux fans new-yorkais en guise de provocation.
Mais face à Nadal, c’est une autre histoire. Medvedev ne l’a affronté qu’une seule fois quelques semaines auparavant à Montréal pour sa première finale en Masters 1000, et il n’a pas existé (6-3, 6-0). S’il résiste mieux à Flushing, il se retrouve néanmoins logiquement mené 7-5, 6-3, 3-2, break contre lui. Comment imaginer une autre issue qu’un triomphe majorquin en trois manches alors ? Et pourtant… Coupable d’un léger relâchement qui permet à son adversaire de débreaker, le "Taureau de Manacor" perd peu à peu le contrôle de la partie, tandis que le Russe, lui, se met à le contrer brillamment du fond, à l’image d’un passing mémorable sur balle de set. Il revient à deux manches à une, puis à deux manches partout après avoir été sur un fil dans le 4e acte (plusieurs balles de break écartées).
D’anonyme – à l’image d’un tournoi jusqu’alors décevant –, cette finale devient dantesque. Personne ne veut reculer, pas de place au petit bras. Des dizaines d’échanges se terminent au filet, alors que les deux hommes, dans des styles différents, sont avant tout réputés pour leur solidité du fond. Plus frais, grâce à son parcours à l’économie, Nadal fait la première différence puis le double break et sert pour le match à 5-2 dans l’ultime acte. Moment choisi par Medvedev pour remporter un échange monumental, éprouver son adversaire sur le plan physique et réaliser un premier débreak.
Le Russe, qui sauve des balles de match sur son service, aura même une occasion de revenir à 5 jeux partout. Mais à force de ténacité et de volonté, Nadal finit par être récompensé. Après quasiment cinq heures d’efforts, il s’effondre sur le court, gagnant la première finale en cinq sets à l’US Open depuis celle de 2012 entre Andy Murray et Novak Djokovic. Il peut laisser couler ses larmes en regardant les images de ses 19 triomphes majeurs défiler sur l’écran géant. Medvedev a, lui, pris rendez-vous, retournant le public américain en l’espace d’un match. Mais quel match !

7. Novak Djokovic - Rafael Nadal

Edition : 2011
Finale
Vainqueur : Novak Djokovic (Serbie)
Adversaire : Rafael Nadal (Espagne)
Score : 6-2, 6-4, 6-7(3), 6-1
Où placer cette finale 2011 ? Djokovic-Nadal, est-ce la finale des finales disputées à Flushing? Pour nous cantonner au seul tableau masculin, il y en a eu des plus longues, comme celle de 1988 entre Wilander et Lendl, il y en a eu des plus émouvantes, du Federer-Agassi et 2005 au Sampras-Agassi de 2002. Des plus tendues aussi, celles entre Lendl et Connors par exemple. Des plus belles, aussi, tout simplement. Dans tous ces domaines, la finale 2011 n'arrive pas en première position.
Alors, pourquoi elle ? Parce qu'elle est unique. On n'avait jamais vu une finale comme ça. Une telle baston, un tel combat, avec une telle vitesse de jeu et une série de points hallucinants. Si l'on établissait un Top 10 des plus beaux points des finales masculines de l'US Open, il y en aurait près de la moitié issus du match entre Djokovic et Nadal. Alors, certes, ce n'est pas du tennis pour puristes. Il y a quelque chose qui relève du pugilat tennistique.
Le court Arthur-Ashe a pris des allures de ring, les raquettes de gants de boxe. Les coups droit sont des directs, les revers des crochets, les passings des uppercuts. Il y a quelque chose de sauvage, de violent, dans la densité physique déployée par les deux champions pendant trois sets. Trois, car le 4e, vite expédiée, a fait office de K.O. final pour Rafael Nadal. L'Espagnol s'est battu jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la limite. Avant de tomber.

Djokovic - Nadal US Open 2011.

Crédit: Getty Images

Cette finale, c'est une claque. Une bonne claque. De celles qui transmettent leur énergie, qui réveillent, qui secouent. Ce n'est pas un chef-d'œuvre classique. Plus proche de Tarantino que de la Nouvelle Vague. C'est ni mieux ni moins bien. Juste différent. Et nouveau, terriblement nouveau. Même la rivalité Nadal-Federer n'avait pas offert un match de ce genre. Même la finale de l'Open d'Australie, quatre mois plus tard, toujours entre Djoko et Rafa, n'a pas atteint de degré d'intensité. Elle était plus longue, plus dramatique. Mais les deux joueurs étaient peut-être plus forts à New York qu'à Melbourne. Le jeu s'en est ressenti.
Difficile de ne pas être happé par le rythme insensé de ce match. Pas besoin d'être fan de Djokovic ni d'être un inconditionnel de Nadal. Il n'y a qu'à regarder. Et profiter. Ce 3e jeu du 2e set, par exemple, long de 17 minutes. Cette fin de 3e manche, exceptionnelle. Novak Djokovic n'a peut-être jamais évolué à un tel niveau, même par la suite. La performance du Serbe, une des plus éblouissantes de l'histoire moderne en finale de Grand Chelem, peut susciter l'admiration. La formidable abnégation de Nadal aussi.
L'Espagnol était nettement en-dessous de son rival. On l'a souvent senti totalement impuissant, et c'est rare chez lui. Mais n'importe qui d'autre aurait pris une monumentale raclée ce soir-là. Pas lui. "Mentalement, j'ai produit un effort extraordinaire. J'étais prêt pour ça, être à 200% sur chaque point, sur chaque frappe. Et c'est ce que j'ai fait", a résumé après coup le Majorquin. Il a été fantastique. Mais Djokovic a joué le tennis de sa vie. Pour son bonheur. Et notre plaisir. Pour lui, cette victoire, c'est la cerise sur son gros gâteau. Une saison incroyable, avec six mois d'invincibilité et un petit chelem, de Melbourne à New York en passant par Wimbledon. 2011 était l'année Djokovic et cette finale en fut le plus éclatant symbole.
Cette victoire face à Nadal était sa 64e de la saison, en 66 matches. C'est dire. Son sacre, c'est celui de la confiance absolue. Celle qui change absolument tout. Le vainqueur et le finaliste diront d'ailleurs exactement la même chose à ce sujet après la finale. "Je ne pense pas avoir changé grand chose dans mon jeu, mais j'ai une sorte de certitude qui m'habite, expliquera Djokovic. Je crois qu'à ce niveau, celui qui gagne est celui qui a un peu plus confiance en ses frappes que l'autre."
"Son coup droit ne fait pas plus mal qu'avant. Son revers ne fait pas plus mal qu'avant. Son service est le même, lui répondra Nadal en écho. Mais il a ce supplément de confiance pour frapper une balle de plus, et encore une balle de plus, jusqu'à ce que vous perdiez le point." Et ça, ça ne se travaille pas. Ça s'acquiert. La victoire et la confiance ne prêtent qu'aux riches, c'est-à-dire à ceux qui l'ont déjà. Les autres doivent la conquérir par eux-mêmes.

8. Stefan Edberg – Michael Chang

Edition : 1992
Demi-finale
Vainqueur : Stefan Edberg (Suède)
Adversaire : Michael Chang (Etats-Unis)
Score : 6-7(5), 7-5, 7-6(3), 5-7, 6-4
La troisième montagne consécutivement renversée par Stefan Edberg sur la route de son invraisemblable épopée lors de cet US Open 92. La plus haute. Un col hors catégorie. Hors norme, même.
Après avoir battu Richard Krajicek puis Ivan Lendl en étant à chaque fois breaké au 5è set, le Suédois retrouve en demi-finale une vieille connaissance : Michael Chang, qui vient lui aussi de remporter deux marathons en cinq sets face à Washington et Ferreira.
Les deux hommes sont probablement un peu émoussés, donc sujets à des hauts et des bas sur le plan physique tout au long de ce match. Est-ce là l'explication principale au scénario rocambolesque qui va se dessiner ? Possible, en grande partie, en plus de l'extraordinaire capacité de rebond dont l'un et l'autre sont dotés. Mais là, au niveau scénario en dents de scie, on atteint des sommets rarement connus. Un "qui perd gagne" géant, parsemé de coups fantastiques, qui rend ce match absolument inclassable.
Le déroulé est tellement invraisemblable que l'on est obligé de vous en faire une petite topographie set par set. Attention, prenez votre respiration. Au 1er, Chang dilapide un total de sept balles de set (trois à 5-2, quatre à 5-4) avant de finalement s'imposer au jeu décisif. Au 2è, Edberg mène 4-0, deux balles de 5-0 mais ne gagne que 7-5. Au 3è, le Suédois mène 4-1, trois balles de set à 5-4 mais ne rafle la mise qu'au jeu décisif. Au 4è, Chang mène 5-3, balle de set à 5-4 mais ne fait la différence que 7-5.
Quand au 5è set, c'est le clou du spectacle. L'Américain pense faire la différence en se détachant 3-0, deux balles de 4-0 (double break), puis encore deux balles de 4-1. Mais Stefan produit une dernière accélération infernale et coupe finalement la ligne en premier. Et dire qu'au début de sa carrière, certains le soupçonnaient d'être friable mentalement...
Le match a duré 5h26, ce qui en fait, aujourd'hui encore, le plus long de l'histoire de l'US Open. Mais pas seulement le plus long. L'un des plus spectaculaires aussi. Une montagne russe émotionnelle, criblée de vrilles et de renversements à vous en retourner l'estomac à jamais. Et d'autant plus virevoltante que l'opposition de styles entre les deux hommes est totale.
Mais le plus étonnant est que Stefan Edberg s'en remettra, une fois de plus, pour crucifier Pete Sampras en finale et ainsi conserver son titre. Au total de sa quinzaine, il aura passé 22h10 sur le court et sera monté 981 fois au filet. Dont un quart de ces chiffres face au seul Michael Chang.

9. Juan Martin Del Potro - Roger Federer

Edition : 2009 Finale
Vainqueur : Juan Martin Del Potro (Argentine)
Adversaire : Roger Federer (Suisse)
Score : 3-6, 7-6(5), 4-6, 7-6(4), 6/2
Le premier " accident industriel " du Big Three depuis l'établissement de celui-ci au plus haut niveau. Mais accident est un mot un peu péjoratif à l'égard de la performance stratosphérique réussie par Juan Martin Del Potro, qui avait déjà estourbi Rafael Nadal en demi-finales (trois fois 6-2) avant de mettre fin au règne de Roger Federer, n°1 mondial, qui restait sur cinq succès consécutifs à l'US Open. Un 6e lui aurait permis d'égaler l'exploit hors d'âge de Bill Tilden, tout en scellant le 4e petit Chelem de sa carrière. Au lieu de quoi, le Maestro n'a plus jamais gagné à New York.
Mais quitte à chuter, autant le faire en beauté, et ce sera le cas. Jouée le lundi en raison de la pluie, cette finale est grandiose. Dans un premier temps, elle semble se diriger inexorablement vers les mains aimantées du n°1 mondial, qui se détache un set, un break (avec même deux balles de 4-1, double break) en donnant l'impression de maîtriser tous les éléments de son sujet.
Tous sauf un : Del Potro, animal indomptable, le seul à l'époque à être capable de regarder dans les yeux, tennistiquement, les monstres du Big Three. L'Argentin débreake in extremis alors qu'il est mené 5-4, 30-0, grâce notamment à deux passings de coup droit lunaires. Puis il arrache le jeu décisif. Après avoir mis un peu de temps à apprivoiser le contexte écrasant, Del Potro a désormais posé sa patte d'ours sur la rencontre.
La Tour de Tandil perd pourtant le 3è set après avoir compté un break d'avance, mais on sent que Federer, rendu furax par quelques décisions du Haw-Eye, a perdu de sa sérénité. En témoigne sa prise de bec avec l'arbitre à la fin de ce 3è set. Après avoir encore remonté un break de retard au 4è, il passe toutefois tout près de la victoire à 5-4, 15-30. Mais l'Argentin se sort du guêpier avec un aplomb déconcertant.
Etonnamment, c'est bien l'Argentin le plus détendu des deux. Relâché à l'extrême, il lâche désormais des missiles en coup droit qui font passer des frémissements dans le public. On le découvre même showman lorsqu'il se permet de donner du " high five " à des spectateurs du premier rang. Et en arrachant ce 4è set, là encore au jeu décisif, il permet à cette finale de devenir la première jouée en cinq sets depuis dix ans.
Ce 5e set va tourner court. Dépassé en puissance, saoulé de coups, quelque peu trahi par son service, Federer capitule. Del Potro s'envole pour une victoire en 4h06 qui lui permet de devenir, à 20 ans et 555 jours, le 5è plus jeune vainqueur de l’US Open, le plus jeune restant Pete Sampras à 19 ans en 1990.
Colosse au cœur tendre (et au pied d'argile aussi, on le saura plus tard), il s'écroule en larmes dans l'immensité du court Arthur-Ashe. Un géant parmi les géants, qui devient d'ailleurs aussi le plus grand vainqueur de l’histoire, par la taille (1,98 m), d’un tournoi du Grand Chelem.

10. Pete Sampras - Andre Agassi

Edition : 2002
Finale
Vainqueur : Pete Sampras (Etats-Unis)
Adversaire : Andre Agassi (Etats-Unis)
Score : 6-3, 6-4, 5-7, 6-4
C'est le genre de sortie dont n'importe quel joueur rêve. Pete Sampras a joué le dernier match de sa fabuleuse carrière en finale de l'US Open, face à son seul véritable rival, Andre Agassi. Son alter ego. Ce match, Sampras l'a gagné. Gagner une finale de Grand Chelem pour son dernier match, c'est si exceptionnel que personne d'autre ne l'a fait à part Sampras au cours des 50 dernières années.
L'accomplissement est d'autant plus formidable que, pour tout dire, il était quelque peu inattendu. Sampras avait échoué en finale les deux années précédentes, face à deux jeunes loups, Marat Safin d'abord en 2000, puis Lleyton Hewitt l'année suivante. Deux défaites sèches, en trois sets. Ça sentait le déclin.
Mais celui-ci a pris un tour beaucoup plus brutal à Wimbledon, à l'été 2002. Sampras, le maitre des lieux avec ses sept couronnes anglaises, a chuté dès le deuxième tour contre le très modeste George Bastl. Ce jour-là, il n'y a plus grand monde pour croire que Sampras remportera un jour un nouveau titre majeur. Mais à 31 ans, Pistol Pete a encore un dernier tour de magicien dans son sac. A Flushing, l'Américain a vraiment lancé son tournoi au troisième tour, en battant Greg Rusedski en cinq sets, comme nous l'avons évoqué la semaine passée.

Quelques jours plus tard, le voilà donc en finale face à l'ami Dédé. Son meilleur ami, son meilleur ennemi. Comme il y a douze ans, où et quand tout avait commencé. Merveilleusement complémentaires, les deux grands champions de la décennie passée vont livrer un dernier combat de titans. Il n'égalera pas le grandiose spectacle de leur quart de finale, au même endroit, un an plus tôt, en quart de finale. Mais le résultat sera le même.
Sampras vole pendant les deux premiers sets (6-3, 6-4). Mais Agassi s'accroche et pousse son rival à la faute en fin de troisième set en hissant la qualité de ses retours. Le break dans le douzième jeu lui offre la troisième manche. L'espoir renait chez lui. Physiquement, on se dit alors que le temps joue contre Sampras. S'il doit y avoir un cinquième set, il ne sera pas à l'avantage de Pistol Pete.
Sous pression sur son service, Sampras tient bon. Puis il porte l'estocade, avec un froid réalisme, pour breaker à 4-4, avant de conclure dans la foulée. "Pete a l'art de jouer un peu mieux les points importants que tous les autres. Il a toujours été comme ça", souligne Agassi. Pour Sampras, qui décidera par la suite de s'arrêter là et de ne pas prolonger sa carrière, c'est "la cerise sur le gâteau". Le rideau se baisse alors sur la carrière d'un des plus grands champions de l'histoire de ce sport et d'une des plus formidables rivalités du tennis. Sur un ultime récital.
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