"Dans la vie, je ne suis pas vraiment nerveux. Quand quelqu'un me cherche, je suis plutôt du genre à ne pas m'emballer, à dire 'OK, laisse tomber ce n'est pas grave'. Mais sur le court, c'est vrai, je suis une personne différente. Je suis trop nerveux mais j'essaie de me calmer. Mais parfois, je me laisse encore emporter et ce n'est pas bon."
Medvedev futur numéro un mondial ? Peut-être, mais pas tout de suite

"On a demandé aux jeunes sans expérience de vie de grandir très vite" : le mental, ce mal invisible

US Open
"On a demandé aux jeunes sans expérience de vie de grandir très vite" : le mental, ce mal invisible
13/09/2021 À 18:23
Ces mots, Daniil Medvedev les a prononcés devant nous au mois de novembre 2016. A 20 ans, il vient alors d'intégrer sur la pointe des pieds le Top 100, pour la première fois. De la nouvelle génération, il n'est ni le plus prometteur ni le plus doué. Mais son plus gros problème n'est alors pas son jeu, si peu académique, que beaucoup considèrent à tort comme limité à l'époque. Non, ce qui freine l'ascension de Medvedev, c'est Daniil.
Le Russe est son pire ennemi sur le court. Parfois détestable, souvent autodestructeur, il est une cocotte-minute sur pattes, prête à exploser à tout moment. Mais c'est aussi un garçon intelligent. La conscience d'un problème, c'est le début de la solution. Refusant de voir son côté Mister Hyde pourrir la vie de Jekyll, il va faire appel à Francisca Dauzet pour l'accompagner sur la dimension mentale de son métier. "Je ne me définis pas comme un préparateur mental, nous précise-t-elle. Je suis psychanalyste et coach de la performance."
Je voyais ce jeune, j'avais vu qu'il avait un sacré talent mais qu'il était très embourbé
La collaboration va se nouer en deux temps. Leur première rencontre se passe fin 2016. "Daniil avait dit OK pour voir ce que pouvait être une séance avec quelqu'un comme moi avant un tournoi, raconte-t-elle. C'était à Chennai. Je l'ai accompagné. On a fait une très, très longue séance. J'étais étonnée. J'ai même dû la couper tellement elle était longue. J'y ai vu ce que j'avais perçu en le voyant jouer comme simple spectatrice. Je voyais ce jeune, j'avais vu qu'il avait un sacré talent mais qu'il était très embourbé. Cette séance a confirmé ce que je ressentais de lui."

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Hasard ou coïncidence, cette semaine-là, Medvedev va atteindre la toute première finale de sa carrière, perdue face à Roberto Bautista Agut. Mais leur travail commun va s'arrêter là. "Daniil ne se sentait pas prêt", explique Francisca Dauzet. Sauf que, quelques mois plus tard, le Russe va se retrouver dans une forme d'impasse.
"C'était avant Wimbledon 2018, poursuit-elle. Pour Daniil, ce n'était plus possible, il fallait trouver une solution. Gilles Cervara (son entraîneur, NDLR) lui a dit 'Vue la complexité de ta situation, la seule personne qui peut t'aider, c'est Francisca, mais tu n'avais pas voulu à l'époque.' 'Je veux bien réessayer', lui a dit Daniil. Il se trouve que j'étais à Wimbledon. On a donc refait une séance, une semaine avant Wimbledon. Avec son entraineur, puis tous les deux. Là il s'est passé quelque chose."

Echanger en français ou en anglais, conceptualiser en russe

Depuis Francisca Dauzet n'a plus quitté le staff 100% français du numéro 2 mondial. Si l'œuvre est collective autour du joueur, son rôle dans l'évolution de la personnalité du nouveau vainqueur de l'US Open a été déterminante. Peu à peu, Medvedev va se canaliser. Sans se dénaturer. Un subtil équilibre. Il n'est pas devenu Björn Borg, l'homme sans émotions. Mais il les maîtrise. La cocotte-minute boue moins souvent et, quand c'est le cas, il sait ouvrir le bouchon au moment opportun. "Avec Daniil, dit encore Francisca Dauzet, on est convenu 'Tu peux casser ta raquette une fois.' La colère, ça dure deux secondes et pas plus. Est-ce que c'est utile ? OK, alors vas-y. Mais pas longtemps. Après, tu remets le processus en place."
En lui, elle a trouvé un spécimen pour le moins intéressant. "Daniil est quelqu'un de singulier, d'exceptionnel, juge la coach. Comme tous les sportifs de haut niveau. Mais oui, il est singulier. C'est quelqu'un qui dénote dans le monde du tennis je trouve. Je ne suis pas la seule à le dire. A partir du moment où il intègre quelque chose, ça va très vite."
Ensemble, ils ont d'abord travaillé en anglais, puis en français. Mais elle le pousse à conceptualiser leurs échanges dans sa langue natale : "Même s'il parle très bien anglais et français, dans l'émotionnel, il pense en russe. Dans l'inconscient, il pense en russe. Donc quand on travaille, je lui demande à quel concept ça correspond en russe. Je cherche à savoir comment, dans sa culture, il voit la chose."

Daniil Medvedev après sa victoire contre Felix Auger-Aliassime en demi-finale de l'US Open 2021

Crédit: Getty Images

La peur et la colère, ces ennemis

Si elle ne divulguera évidemment pas les détails du fruit de leur travail, Francisca Dauzet explique effectuer avec son joueur un travail sur deux fronts. L'un de fond, en tant que psychanalyste, l'autre de forme, plus axé sur la performance. Le premier a vocation à permettre de transformer en profondeur Daniil Medvedev, le second peut intervenir ponctuellement, par exemple juste avant un tournoi important. Le travail s’effectue en continu toute l’année sur le fond plus psychologique et sur les processus de performance ainsi que pour préparer les tournois. Mais tout ceci converge vers un même objectif, libérer la créativité du Russe :
"Parfois, pour exprimer son génie, il faut une part de folie. Mais je ne vois pas la folie comme quelque chose de péjoratif. Les personnes qui ont une folie créatrice en eux prennent des chemins de traverse pour accomplir leur oeuvre. Chez tous les grands créatifs, il y a ce côté borderline qui permet la créativité. Donc on ne va pas l'enlever. Mais il faut l'harmoniser, la maintenir à l'équilibre. Il faut une grande stabilité pour laisser tout le génie d'un sportif s'exprimer."
Pour Francisca Dauzet les deux ennemis du sportif de haut niveau, comme de tout être humain, sont la peur et la colère. Les affronter n'est pas simple, mais dans le cas de Daniil Medvedev, ce fut salvateur.

Novak Djokovic et Daniil Medvedev - US Open 2021

Crédit: Getty Images

C'est un pragmatique Daniil donc, si ça marche, il va continuer
"Oser reconnaitre sa fragilité, c'est le début de la force, analyse Dauzet. Mais de la vraie force, pas celle où on met un petit pansement et le pus se déplace ailleurs. Non, c'est ouvrir la boîte de Pandore. Une fois qu'ils peuvent parler à leur peur et à leur colère, c'est un tel soulagement. Ils se disent 'Pourquoi je ne l'ai pas fait avant ?' Après, il ne faut pas croire que c'est facile et que c'est la fête. Ça demande parfois de faire des efforts quand on voudrait en faire moins. Mais Daniil a compris qu'il fallait travailler tous les aspects d'un être humain pour réussir. Je pense aussi qu'en dehors du tennis, il s'est senti une meilleure personne. Si vous vous sentez de mieux en mieux, vous pouvez vous exprimer dans ce que vous savez faire. C'est un pragmatique Daniil donc, si ça marche, il va continuer."

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Le pragmatique qu'est Daniil Medvedev a si bien évolué qu'il a accédé au statut de vainqueur en Grand Chelem, dimanche, à New York. Il a affronté ses peurs et ses colères. Quand elles refont surface, comme dans cette toute fin de finale contre Novak Djokovic, il parvient le plus souvent à les dompter. C'est la dimension fascinante du tennis. Des gestes simples, répétés des dizaines de milliers de fois à l'échelle d'une carrière, au point d'en devenir naturels. Comme le service. Sauf que, parfois, selon la nature du contexte (si vous servez pour un premier titre en Grand Chelem, par exemple...), la mécanique se grippe.
"Comment se fait-il que quelqu'un qui répète un mouvement au quotidien et qu'il maitrise parfaitement va le rater un moment donné ?, fait mine de s'interroger Francisca Dauzet. C'est une peur, un blocage, qui font qu'un moment donné, un geste qu'il répète tout le temps va vriller." Le travail sur la dimension psychologique de l'enjeu permet de minimiser les risques et, quand ils se présentent, de ne pas être englouti. "A ce niveau, ajoute-elle, il n'y a pas énormément de différence entre les joueurs. La différence, c'est la façon dont ils vont se positionner par rapport à cette situation".

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Dire qu'on pourrait faire fi du mental, c'est complètement fou
Le fameux "mental" est donc indissociable de l'expression technique. "C'est comme si on demandait à un être humain s'il pourrait vivre sans conscience et sans cognition. La réponse est non. Un sportif ne peut pas agir qu'avec un corps. Dire qu'on pourrait faire fi du mental, c'est complètement fou." D'autant que le tennis est un sport à vous rendre zinzin. Pourquoi lui, plus qu'un autre ? Peut-être parce, comme le résume Francisca Dauzet, il est d'une nature contradictoire, où l'on a besoin de l'autre tout en tentant de la détruire :
"Le tennis a ceci de de particulier que c'est à la fois un duel et un jeu. On joue à se renvoyer la balle et en même temps, on doit faire en sorte que l'autre ne puisse pas la renvoyer. On a besoin de l'autre pour jouer tout en lui passer devant, comme dans un duel. C'est ambivalent. Il y a un territoire, son propre territoire qu'il faut défendre, et celui de l'autre, qu'il faut conquérir. Tout ça en même temps et, en plus, tout seul."
Ce sport, Daniil Medvedev lui a payé son tribut, pas moins et même plus que d'autres. A-t-il définitivement payé sa dette ? Le volcan russe est-il en sommeil pour de bon, ou les démons destructeurs risquent-ils de resurgir ? "On pourrait penser que pour Daniil, tout va bien. Mais le travail est permanent. Certaines choses se règlent, et d'autres se maitrisent, se maintiennent en équilibre, mais sans que ce soit forcément réglé", dit prudemment Francisca Dauzet.
Tout de même, quel chemin parcouru en quelques années. "Des personnes m'ont écrit de Russie pour me dire que c'était incroyable de voir à quel point il avait changé, témoigne-t-elle. Le travail qu'il a accompli sur le plan psychologique a permis à tout son talent de s'exprimer." Aujourd'hui, il n'y a plus grand-monde ni plus grand-chose qui puisse arrêter Medvedev. Pas même Daniil.

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