Dominic Thiem le savait. Parce qu'on le lui a dit et répété. Mais il n'avait besoin de personne. Dès vendredi soir, après sa victoire contre Daniil Medvedev synonyme de quatrième finale de Grand Chelem pour lui, il avait plaisanté à ce sujet : "Si je gagne, j'aurai mon premier titre. Sinon, il faudra que j'appelle Andy Murray pour savoir comment on fait quand on a perdu quatre fois."

Derrière la façade de l'humour pointait en réalité une trouille noire. Celle d'échouer, une fois encore. Une fois de trop, peut-être. Perdre deux finales à Roland-Garros contre le maitre des lieux Rafael Nadal, et une autre à Melbourne devant le recordman des victoires en Australie Novak Djokovic, passe encore. Mais manquer le coche contre Alexander Zverev...

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Ce match-là, dans sa carrière, pesait plus que tous les autres réunis. Alors le Thiem impérial de cette quinzaine new-yorkaise a laissé place dans cette finale pendant un peu plus de deux sets à un joueur plombé par la peur de ne pas accomplir son destin. Il était si méconnaissable qu'on l'a d'abord cru handicapé par ce tendon d'Achille douloureux. Mais non. L'explication était plus simple et se nichait plus haut : sous la toiture.

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"Ça ne m'a pas aidé du tout d'avoir joué trois finales"

"Physiquement, j'étais à 100% en début de match, a-t-il avoué. J'ai eu un problème au tendon en demie, mais je n'avais aucune douleur ce soir. Le problème, c'était mes nerfs. J'étais super, super tendu. J'étais tellement tendu… Je ne savais même plus ce que ça faisait d'être aussi stressé. Mes émotions ont été beaucoup plus dures à gérer que mon corps." Toute la journée, il dit avoir été en proie à cette tension. Parfois, une fois sur le court, elle s'évapore. Mais pas là. "Mon bras était lourd, mes jambes étaient lourdes", dit-il encore.

Son expérience, face à l'inexpérience de Zverev, était une arme à double tranchant et la lame s'est retournée contre lui. Le fait d'aborder pour la première fois une finale majeure, sinon avec l'obligation de la gagner, en tout cas avec une gigantesque pancarte de favori dans le dos, lui a pourri la vie et une bonne partie de cette finale. "Honnêtement, poursuit l'Autrichien, je pense que ça ne m'a pas aidé du tout d'avoir joué trois finales. J'aurais même préféré ne pas en avoir joué du tout. Je voulais tellement ce titre. Et dans ma tête, il y avait cette idée : si je perds, je serai à 0-4. C'est toujours dans votre tête. Est-ce que cette chance reviendra un jour ? Tout ça, toutes ces pensées, ce n'est pas l'idéal pour jouer libéré, produire votre meilleur tennis."

"Je trouve ça bon de voir un joueur chialer !"

"Je sais de quoi Sascha est capable"

En face, Zverev avait tout bon, lui. Les vases communicants de la trouille jouaient à fond en faveur de l'Allemand, finalement libéré d'avoir franchi un cap avec cette première finale et n'ayant pas grand-chose à y perdre. "Les médias avaient fait de moi le favori, mais ce n'est pas comme ça que je voyais les choses, explique Thiem. J'avais en tête notre match très dur en Australie. Je sais de quoi Sascha est capable. Je m'attendais à un match difficile, disputé." Mais de match, il n'y eut même pas pendant une heure et demie, tant le numéro 3 mondial s'est trouvé tétanisé par l'enjeu.

Son grand mérite aura été de ne pas sombrer alors qu'il avait la tête sous l'eau et plus beaucoup d'oxygène. Paradoxalement, à moins que ce ne soit là que pure logique, c'est une fois à la dérive qu'il s'est mis à s'exprimer librement : "J'ai toujours gardé l'espoir que j'allais finir par me libérer. Heureusement, ce n'est pas arrivé trop tard. Quand j'ai débreaké dans le 3 set, je me suis senti plus fort à partir de ce moment-là. Ce n'était pas facile d'être là, de jouer aussi mal, et de continuer à y croire. Mais c'est ce que j'ai réussi à faire et j'en suis très fier."

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Pas de Big 3 en face de nous, je pense que c'était dans notre tête à tous les deux

La trouille est revenue, sur le tard. Plus celle de passer au travers, mais celle de gagner. Celle-ci a été partagée par les deux joueurs lorsqu'ils ont servi à tour de rôle pour le titre dans le 5e set. Zverev à 5-3, puis Thiem à 6-5. Là encore, la conscience de la mise sur la table leur a donné le tournis.

"On était dans la même situation. Pas de Big 3 en face de nous, donc une énorme chance à saisir. Je pense que c'était dans notre tête à tous les deux", concède le 150e vainqueur de l'histoire du Grand Chelem. Ça ne s'est pas arrangé dans ce jeu décisif qui aura rarement aussi bien porté son nom. Les fautes ont pullulé, y compris sur la première des trois balles de match de l'Autrichien, un "coup droit penalty" vendangé dans le filet. "Je pense que c'est compréhensible que nous n'ayons pas joué notre meilleur tennis à ce moment-là", dit-il.

Aussi laborieux fut l'accouchement, il va maintenant pouvoir capitaliser dessus. Il savait ce que ça faisait de perdre une finale de Grand Chelem. Plutôt trois fois qu'une. Il sait maintenant, aussi, comment on les gagne. "La prochaine fois, je serai plus libéré, je pense que ce sera différent." Dominic Thiem parle déjà de la prochaine fois. Il n'a pas tort. Désormais affranchi de la peur de l'échec, il n'y a pas de raison que sa consécration marque le bout du chemin.

Dominic Thiem - US Open 2020

Crédit: Getty Images

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