Le pourquoi du comment

Rien n'a été simple pour Novak Djokovic dans cet US Open et chacun le comprendra. Mais vendredi, le Serbe en a bavé encore davantage que contre Rune, Nishikori, Brooksby ou Berrettini, qui lui avaient tous pris un set. Comme lors de ses trois derniers matches, il a perdu la première manche. A la différence que, cette fois, il y a produit un excellent tennis. Ce scénario a davantage traduit la remarquable qualité de jeu d'Alexander Zverev que sa propre faiblesse.
Le problème de l'Allemand, c'est qu'il n'a pas tenu cette cadence. "Pour le battre, il faut être presque parfait, or comme il est impossible d'être parfait, voilà pourquoi presque personne ne le bat", avait résumé Zverev, sans même plaisanter, avant cette demi-finale. Dans ce match, le champion olympique aura alterné le très bon et le moyen. Il a un peu disparu des débats pendant quasiment deux sets après le gain du premier. Puis, une fois revenu à hauteur, il a explosé en début de cinquième set.
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Alexander Zverev - US Open 2021

Crédit: Getty Images

Son service aura servi de baromètre et de symbole. Dans les deux sets qu'il a remportés, Zverev a servi 72 et 71% de premières balles. Dans les trois qu'il a perdus ? Moins de 60%. Dès qu'il s'est exposé, il a été châtié. Il n'a pas manqué de courage et, par séquences, de brio, mais pour renverser une telle montagne, il lui aurait fallu beaucoup plus de constance. Le format trois sets gagnants l'impose. C'est toute la différence entre l'exigence requise pour dominer Djokovic au meilleur des trois manches, comme il a su le faire à Tokyo, et au meilleur des cinq comme ici.
En face, ce ne fut pas toujours non plus le plus immense Djokovic. Mais un peu comme contre Matteo Berrettini 48 heures plus tôt, il a sorti le grand quand cela comptait le plus, et sa première balle l'a souvent tiré d'un mauvais pas. De ce match sinusoïdal, parfois quelconque, parfois monumental, la seule constante fut l'incroyable tension qui l'a enveloppé, comme si l'enjeu historique auquel ne peut échapper Djokovic se répercutait de l'autre côté du filet. Mais pour lui, aucune importance. Il n'est pas lancé dans un concours de beauté tennistique, mais dans une quête d'une portée jamais vue au cours du dernier demi-siècle. Il n'a jamais été aussi près d'accomplir ce qui semblait impossible.

Une grande bagarre plus qu'un immense match : Djokovic a fini par faire plier Zverev

Le moment-clé

Dans une rencontre en cinq sets, les moments qui comptent ne manquent pas. Si Djokovic s'était imposé en quatre sets, l'incroyable dixième jeu de la troisième manche, où le Serbe a fait pencher la balance de son côté, aurait été un choix évident. Vu le dénouement de cette demi-finale, on lui préfèrera l'entame de la manche décisive. Zverev venait de recoller à deux sets partout, il avait le vent dans le dos, mais il a choisi le pire moment pour sortir un jeu de service de piètre qualité, contribuant grandement au break qui lui serait fatal. Une fois aux commandes dans ce dernier acte, le patron ne s'est plus retourné.

La fiche du match

STATSDJOKOVICZVEREV
Points gagnés140133
Aces1216
Doubles fautes28
Pourcentage 1re balle66 %63 %
Réussite 1re balle77 %75 %
Réussite 2de balle43 %50 %
Balles de break5/83/12
Coups gagnants4149
Fautes directes4950

Le point du match

Là, le choix est beaucoup plus simple puisque nous n'avons pas seulement assisté cette nuit au point du match, mais à celui de la quinzaine. Un échange invraisemblable, long de 53 coups, finalement remporté par Alexander Zverev sur un coup droit décroisé. Il valait cher, ce point, puisqu'il a alors permis à l'Allemand de sauver une balle de troisième set. Mais comme un symbole, il a perdu le suivant, son service et la manche avec.

53 coups : Zverev a remporté le point du tournoi (de l'année?) contre Djokovic

La stat de Jeu, Set et Maths

A nouveau, Novak Djokovic aura donc dû s'employer pour se rapprocher encore un petit peu plus de son rêve. Face à Alexander Zverev, le Serbe aura eu besoin de 3 heures et 33 minutes pour s'imposer. Depuis le début du tournoi, Novak Djokovic a donc passé 17 heures et 25 minutes sur le court pour se qualifier en finale : jamais il n'avait bataillé autant pour rallier une finale de Grand Chelem !
US Open 2007 : 16 heures et 20 minutes
Roland Garros 2012 : 16 heures et 34 minutes
Roland Garros 2021 : 16 heures et 42 minutes
Open d'Australie 2021 : 16 heures et 45 minutes
US Open 2021 : 17 heures et 25 minutes
Son parcours :
1er tour vs Holger Rune : 2h15
2e tour vs Tallon Griekspoor : 1h39
3e tour vs Kei Nishikori : 3h32
1/8 de finale vs Jenson Brooksby : 2h59
1/4 de finale vs Matteo Berrettini : 3h27
1/2 finale vs Alexander Zverev : 3h33
Le tournoi où il a passé le moins de temps pour se hisser en finale ? C'était lors de l'US Open 2016 : 8 heures et 55 minutes. Mais il avait alors profité d'un forfait et de deux abandons.

La décla : Novak Djokovic

Je vais jouer ce match comme si c'était le dernier de ma carrière.
Le Djoker a lâché cette phrase sur le court, lors de l'interview d'après-match. Comme évoqué ci-dessus, jamais il n'a eu à jouer aussi longtemps avant une finale, mais aucune importance : quand la légende vous attend, il n'y a pas de fatigue qui tienne. "J'y mettrai toute mon âme", a-t-il prévenu. Et là, on imagine Daniil Medvedev, allongé sur son lit dans sa chambre d'hôtel, entendant ces mots...

Djokovic prévient Medvedev : "Je vais jouer ce match comme si c'était le dernier de ma carrière"

La question : Djokovic peut-il vraiment caler maintenant ?

On a beaucoup glosé sur le poids que Novak Djokovic portait sur ses épaules tout au long de ce tournoi. Et c'est vrai, ce fameux Grand Chelem, omniprésent sur toutes les lèvres et dans sa propre tête, complique sans aucun doute la gestion de sa quinzaine. Mais c'est aussi un formidable moteur. "L'excitation et la motivation sont plus grandes que jamais", a-t-il résumé.
Djokovic est la plus humaine des machines. Il y a chez lui quelque chose d'inexorable. Quoi qu'il arrive, quel que soit le contexte, la victoire semble être sa destination. Mais pour y parvenir, le chemin est souvent jalonné de moments de tension, de stress et d'une nervosité parfois palpable. Sa force, c'est de maîtriser ses fragilités. Et cette carotte du Grand Chelem l'y aide, même si, paradoxalement, elle accentue ces fragilités.
Obsédé par son désir de marquer son temps et son sport, il tient là une occasion unique de frapper un coup si grand que s'il parvient à l'asséner, ceux d'entre nous qui seront encore là pour en parler dans 50 ans en parleront. Car rien ne dit que ce Grand Chelem, à qui il tend désormais les bras plus que l'inverse, sera à nouveau réalisé dans le demi-siècle qui vient. Après tout, personne n'avait été en position de l'accomplir depuis 52 ans.
Pour Novak Djokovic, c'est sans doute l'opportunité d'une vie. Or chaque fois qu'il a été en difficulté dans ce tournoi, il semble avoir été porté, presque habité, par cette perspective de s'ancrer pour de bon plus haut et plus loin qu'aucun de ses contemporains, même les plus illustres. Voilà pourquoi il paraît si difficile de le voir s'arrêter maintenant, au pied de la dernière marche. Pareil dénouement aurait à la fois quelque chose de sublime et de cruel et, avec Zverev, Daniil Medvedev est sans doute le seul à pouvoir l'en priver. Mais Novak Djokovic préfère les histoires qui se terminent bien. Pour lui.

Novak Djokovic y est presque.

Crédit: Getty Images

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