US Open 2026 | Une révolution pour grandir ou pour mourir ? Le tennis et l'obsession du raccourcissement
Par Laurent Vergne
Mis à jour 09/09/2026 à 16:54 GMT+2
Faire plus court. Des matches plus rapides, plus condensés. Finis les marathons, les combats mythiques de plus de cinq heures. Une volonté de plus en plus affirmée dans le milieu des décideurs du tennis. La dernière sortie en date émane du nouveau patron de l'Open d'Australie, Andrew Abdo. Alors, l'avenir du tennis devra-t-il forcément passer par une telle révolution, quitte à y laisser son ADN ?
Andrew Abdo, le nouveau patron de Tennis Australia.
Crédit: Getty Images
C'est une offensive de longue date. Le milieu du tennis s'interroge sur son identité depuis un bail, maintenant. Mais là, le missile provient d'une personne dont vous ignorez sans doute pour la plupart le nom, mais dont les fonctions justifient que l'on prête attention à ce qu'elle énonce. Il s'appelle donc Andrew Abdo, et il est le nouveau directeur de Tennis Australia, la fédération australienne de tennis, et il est aussi en conséquence à la tête de l'Open d'Australie, après le départ de Craig Tiley.
À l'occasion du sommet SportNXT organisé à Melbourne, il a évoqué l'épineux sujet de l'avenir du tennis. Un sport qui, selon lui, devra évoluer dans ses fondements mêmes. Et pas à la marge. Andrew Abdo n'est évidemment pas le premier à jeter un pavé dans la mare en la matière, mais il est un décideur important du monde du tennis de par sa position, et une telle prise de parole est donc à écouter attentivement et à prendre très au sérieux.
"Peut-être qu'à l'avenir, en Grand Chelem, selon les tours ou la durée des rencontres, nous ne jouerons plus en cinq sets tout au long du tournoi, a-t-il lancé. Il est possible que le système de comptage des points change. Il existe peut-être d'autres moyens de capter l'intérêt du public et de le divertir sans perdre l'essence même de ce qui rend ce sport si unique". Tout est là. Modifier la façon de compter les points en tennis, de vivre les matches, ceci peut-il se faire sans profondément bouleverser l'identité même de cette discipline ?
Il faut arrêter de se cacher derrière des postures philosophiques et des considérations sportives. Ici, il s'agit uniquement (pas avant tout, mais uniquement) de business. Reconnaissons d'ailleurs au successeur de Craig Tiley une certaine honnêteté dans sa démarche. "Vous devez maximiser vos résultats commerciaux, nous sommes dans le secteur du divertissement, n’est-ce pas ?, a-t-il rappelé. Le sport est un divertissement, et les règles, le format et le produit doivent évoluer."
Du "Blitz tennis"
L'objectif, c'est de séduire les jeunes. Voilà la cible. Patrick Mouratoglou, fondateur du circuit UTS, ne nous disait pas autre chose au printemps dernier dans un entretien déjà largement consacré aux perspectives d'évolution de la petite balle jaune. "Les jeunes ne regardent pas le tennis, toutes les études l'ont montré, affirmait-il. C'est indispensable de les faire adhérer à ce sport si on veut que, dans 30 ou 40 ans, le tennis soit toujours aussi populaire qu'il l'est. Le tennis se porte extrêmement bien (…) Le business du tennis va très bien. Simplement, la fanbase est de plus en plus vieille et elle ne se renouvelle pas. C'est ça, le problème." Le tennis, nous disait le coach, "c'est le monde d'hier".
Andrew Abdo ne dit pas autre chose aujourd'hui. Il faut à tout prix conquérir les jeunes. Mais à quel prix ? Faut-il sacrifier pour ceci tous les principes de ce sport ? "Si vous écoutez les puristes, ils diront : 'N'y touchez pas.' Mais en réalité, si l'on observe le sport à travers le monde, on constate que si l'on ne pense pas son produit de manière contemporaine — d'une façon qui touche les jeunes —, on risque fort d'être laissé pour compte", insiste le patron de Tennis Australia.
La grande affaire, c'est donc la durée. Le tennis serait trop long de A à Z. Il faut donc raccourcir les jeux, les sets et les matches. Le format en cinq sets est le premier visé. Il a déjà été largement limité depuis vingt ans, à travers un inlassable travail de sape : fin des trois sets gagnants en finale de Masters 1000, en finale du Masters, en finale des Jeux Olympiques, puis en Coupe Davis. Aujourd'hui, il ne subsiste plus que dans les seuls tournois du Grand Chelem. Mais, même là, c'est encore trop pour tous les Abdo du monde.
Les jeunes, nous dit-on, ne peuvent rester concentrés pendant trois, quatre ou cinq heures devant un match. Mais jusqu'où faut-il aller ? Quelle serait donc aujourd'hui la bonne durée pour un match de tennis ? Une heure, pas plus ? Faut-il transformer le tennis en une sorte de "blitz tennis", comme il existe le blitz aux échecs ? Le format court serait l'avenir, voire l'unique planche de salut du tennis. Ce n'est pas un phénomène propre au tennis. Le visionnage en accéléré des films devient une mode de plus en plus ancrée dans une partie de la jeunesse.
Régénérateur ou mortifère ?
Peut-être cette évolution est-elle inexorable. Cela ne signifie pas pour autant qu'elle soit souhaitable. En renonçant à toute forme d'éducation, en optant pour une "Tiktokisation" de son sport plutôt que de faire confiance à sa capacité de séduction, à la puissance des émotions qu'il peut générer, n'est-ce pas un abandon en rase campagne dans une bataille que l'on admettrait d'ores et déjà avoir perdu ? Le tennis est formidablement schizophrène. Qui peut contester que la finale de Roland-Garros en 2025 constitue l'essence même de ce que ce sport a à offrir de mieux, de plus beau, de plus exhalant, et de plus enivrant ? Il faudrait donc y renoncer, sur l'autel d'une conception d'un avenir où tout doit aller plus vite ?
Ils accusent leur chien d'avoir la rage. Pour autant, ils finiront probablement par gagner. Ils ont déjà largement gagné. Et les voix sont nombreuses à aller dans ce sens. Même le plus illustre des champions, Novak Djokovic, a déjà émis à plusieurs reprises un désir de révolution. D'abord favorable au passage au format deux sets gagnants en Grand Chelem, il souhaiterait maintenant rester en cinq sets, mais "en changeant le format du score, jouer jusqu’à 4 jeux par set, sans avantage", a-t-il dit cet été. Avec un objectif clairement énoncé : "Maintenir les matches dans une fenêtre de deux heures. C’est mieux pour tout le monde."
Oui, le tennis ira sans doute au bout de son processus qu'il envisage comme régénérateur, même s'il pourrait prendre le risque de s'avérer mortifère. Car une chose est sûre : il convient d'être prudent quand on change en profondeur la nature même d'un sport. On n'a pas forcément l'assurance de gagner spontanément des millions de nouveaux adeptes. Mais on prend le risque de se couper de ceux qui l'aiment vraiment et ce depuis toujours. La Coupe Davis en est l'exemple parfait. Beaucoup la jugeaient malade. Pour la soigner, ils ont décidé de la tuer.
Puis, pour le Grand Chelem, il existe un risque assez terrifiant : la possible dévalorisation de la performance sportive. Il y a une raison si les palmarès des quatre plus grands tournois diffèrent à ce point de ceux des autres rendez-vous du circuit, y compris les Masters 1000. Les meilleurs joueurs sont protégés par la longueur des matches, et la dimension physique de ceux-ci et d'une quinzaine en Grand Chelem est un élément prépondérant. Le format cinq sets est LE défi ultime du tennis. Toucher à cela, ce sera niveler par le bas, qu'on le veuille ou non. Mais si c'est bon pour le business, tous les Abdo de la planète n'auront ni scrupule ni remord à s'asseoir dessus.
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