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Andy le maudit

Andy le maudit

Le 30/06/2019 à 12:23Mis à jour Le 01/07/2019 à 00:07

WIMBLEDON – Andy Roddick n'a jamais gagné Wimbledon. Presque une anomalie, tant l'Américain semblait taillé pour triompher un jour à Londres. Mais il a eu le malheur de buter quatre fois sur un certain Roger Federer, dont trois défaites en finale. La dernière, il y a pile dix ans, est restée la plus fameuse. La plus cruelle, aussi.

"Andy, comment décririez-vous votre performance aujourd'hui ?"

"J'ai perdu."

En huit lettres, pas plus, Andy Roddick vient de résumer ce dimanche 5 juillet 2009 après un match hors normes toute sa carrière à Wimbledon. Un marathon, cinq sets d'une finale d'anthologie, qui a réussi le tour de force de tenir tête à sa légendaire devancière. Mais au bout du compte, huit lettres. Et une étiquette, celle du maudit de Wimbly. Un tournoi auquel il aura tout donné sans jamais parvenir à ses fins.

Heureusement pour lui, Andy Roddick a eu la bonne idée de remporter l'US Open de bonne heure. En 2003, à 21 ans et quelques jours, l'Américain avait décroché ce qui reste à ce jour la dernière couronne majeure du tennis américain masculin. Quelques semaines auparavant, Roger Federer avait lui aussi inauguré son palmarès en Grand Chelem, à Wimbledon. Un partout, balle au centre. A la fin de cette saison 2003, que Roddick achèvera à la place de numéro un mondial, juste devant le Suisse, le débat fait rage pour savoir lequel des deux jeunes champions dominera le tennis mondial dans les années à venir. Pour beaucoup, un partage des richesses est envisageable.

L'opulence de l'un indissociable de la sécheresse de l'autre

Rétrospectivement, cette discussion peut prêter à sourire. Plus d'une décennie et demie après, Federer est devenu une légende et totalise, entre autres lignes marquantes sur son CV, vingt titres du Grand Chelem. A bientôt 38 ans, il aborde toujours Wimbledon dans la peau d'un des hommes à battre. Roddick, lui, a pris sa retraite en 2012 et, d'un potentiel point de départ, son US Open 2003 s'est mué en point final, en tout cas en ce qui concerne son palmarès majeur.

Brièvement parallèles, les trajectoires des deux hommes se sont irrémédiablement éloignées l'une de l'autre, dans des proportions inenvisageables. Car si prédire une vingtaine de couronnes pour Federer semblait audacieux fin 2003, imaginer que Roddick puisse rester bloqué à l'unité l'était peut-être davantage encore.

Pourquoi marier l'opulence de l'un avec la sécheresse de l'autre ? Parce que Federer aura été le fil rouge et le fer rouge des malheurs de Roddick. Tout particulièrement à Wimbledon, le tournoi pour lequel A-Rod semblait naturellement taillé.

Soyons clairs, Federer n'est pas la seule raison de son absence au palmarès. L'Américain a payé ses propres carences, techniques notamment. Et après tout, il n'a perdu contre l'homme de Bâle "que" quatre fois en douze participations. Sauf que chacun de ces échecs a coïncidé avec une douleur plus aigüe que n'importe quelle autre. Andy Roddick n'a dépassé les quarts de finale qu'à quatre reprises à Londres. Assez peu, finalement, pour un herbivore de sa trempe. Mais quand il s'est retrouvé dans le dernier carré, un seul homme lui a barré la route du titre : Federer. Une fois en demie, trois fois en finale.

Wimbledon 2009 : Roger Federer et Andy Roddick

Wimbledon 2009 : Roger Federer et Andy RoddickImago

Un enfant maudit pas comme les autres

Wimbledon n'a jamais été avare d'enfants maudits. Ken Rosewall, quadruple finaliste malheureux, en est le plus probant exemple. Le trop sous-estimé champion australien avait tout, lui aussi, pour triompher dans le jardin anglais. Il détient le record d'échecs en finale parmi les "non-vainqueurs" du tournoi. Son absence au palmarès apparait presque comme un contre-sens historique. Une poisse si improbable que le All England Lawn Tennis and Croquet Club lui a accordé à la fin de sa carrière tous les privilèges des anciens vainqueurs. Un fait unique. Au vénérable Rosewall, on ajoutera dans cette liste noire Gottfried Von Cramm, Fred Stolle ou encore Ivan Lendl, obsédé par sa vaine quête de Wimbledon.

Mais si le cas Roddick s'avère à part, c'est bien parce que, contrairement à ses compagnons d'infortune, sa "malédiction" est attaché à un seul homme. Septuple demi-finaliste, Lendl a ainsi vu sa route barrée par McEnroe, Connors, Becker, Cash ou Edberg. Un bourreau aux multiples visages. Idem pour Rosewall, barré à vingt années d'intervalle aux portes (ou presque) du titre par Drobny, Hoad, Newcombe ou Connors. Roddick, lui, a systématiquement buté sur Federer.

De ses quatre revers helvétiques, deux font plus mal que les autres. Le deuxième et le dernier. En 2004, si Federer a commencé à mettre la main sur le circuit, en s'installant sur le trône via son deuxième titre majeur conquis en Australie, rien ne semble encore définitif. Un an auparavant, le Texan a buté une première fois sur "Rodgeur", en demi-finale. Mais depuis, lui aussi est entré dans la galaxie des vainqueurs majuscules et le rapport de forces entre les deux champions ne parait rédhibitoire.

Le filet du Centre Court trinque sous la colère d'Andy Roddick lors de la finale 2004.

Le filet du Centre Court trinque sous la colère d'Andy Roddick lors de la finale 2004.Getty Images

Et si la pluie ne s'était pas invitée ?

Avant leurs retrouvailles en finale, Roddick affiche d'ailleurs plus de détermination que de craintes : "il s'est passé beaucoup de choses depuis la demi-finale de l'an dernier. J'ai gagné l'US Open, il a gagné en Australie. Roger est un artiste, je le respecte énormément, mais je sais que je suis capable de le battre." Il avait raison. Il en était capable. La finale le prouvera. Sauf que, dans la vie, on ne maîtrise pas tout.

Andy avait prévenu : "si nous jouons un duel d'esthètes, un match bien propre et joli comme tout, je ne vais pas m'en sortir. Il faut que ce soit un combat de rue. Un combat de chiens. Que je l'agresse, que je l'empêche de respirer". Pendant toute la première partie de cette finale disputée le jour de la fête nationale américaine, Roddick entraîne Federer sur son terrain. Il lui marche dessus, autant qu'il le peut. Il empoche le premier set, perd le deuxième, mais mène 4-2 dans le troisième acte. Le Suisse, bousculé, ne s'amuse pas. "Il me mettait constamment sous pression et je ne pouvais mettre en pratique tout ce que j'avais prévu. Je subissais le jeu." C'est alors qu'est intervenu un personnage central de cette finale : la pluie.

Lorsque les deux hommes reviennent sur le court après cette nouvelle interruption, le soleil a repris le pouvoir dans le ciel. Federer va en faire de même sur le court. Il parvient enfin à réciter son tennis, s'approche de sa ligne de fond à l'échange et se rue vers le filet dès qu'il le peut, notamment derrière sa première balle. Federer débreake, remporte le troisième set et s'impose finalement 4-6, 7-5, 7-6, 6-4. "J'avais fermé la porte à double tour mais il est passé par la fenêtre", résumera l'Américain. La pilule est dure à avaler Roddick, qui ne pourra s'empêcher de penser "et si ?". Et si la pluie ne s'était pas invitée ?

L'humour, toujours

Une chose est sûre, cette finale était à sa portée et elle aurait, peut-être, pu changer beaucoup de choses. Pour lui plus que pour Federer. Le Suisse aurait sans aucun doute connu une carrière prolifique même en perdant cette finale 2004. Mais pour Roddick, qui n'avait pas encore 22 ans, battre Federer avec le titre en jeu à Wimbledon aurait modifié la nature de leur relation tennistique. Plus jamais il ne s'affranchira de cette emprise.

En 2005, ils se retrouvent à nouveau en finale de Wimbledon. Un duel cette fois à sens unique (6-2, 7-6, 6-4), sans saveur ni suspense. Comme toujours, il reste à Roddick l'humour. Sur ce terrain, personne ne rivalise avec lui : "J’ai joué sur son coup droit et il m’a sorti un passing. J’ai joué sur son revers et il m’a sorti un passing. Alors je suis resté sur la ligne de fond et il a quand même réussi à me faire un passing."

Pour la troisième année consécutive, le Suisse a mis un gros stop à son rival sur la route du titre. Et Londres n'est pas l'unique scène où il prend plaisir à martyriser sa victime préférée. En un peu plus de deux ans, de Wimbledon 2004 à l'US Open 2006, le Yankee s'incline six fois contre Federer. Dans six finales. Trois en Grand Chelem (Wimbledon 2004 et 2005, US Open 2006), deux en Masters 1000 (Toronto 2004, Cincinnati 2005) et une dernière à Bangkok. Un cauchemar sans fin.

Chaque fois que le natif du Nebraska remet les bouchées doubles pour repartir de plus belle, il finit toujours par s'écraser sur le mur suisse. Comme en janvier 2007, à Melbourne. Une demi-finale, cette fois. Roddick y croit. Au Masters, deux mois plus tôt, il a certes encore perdu, mais a bénéficié d'une balle de match. Puis, juste avant l'Open d'Australie, il bat enfin Federer, en finale du tournoi exhibition de Kooyong. Pas un "vrai" match, non, mais pour Roddick, une énorme bouffée d'oxygène.

Beaucoup d'observateurs s'attendent à une demi-finale compliquée pour le numéro un mondial, un peu brouillon depuis le début de la quinzaine alors que Roddick virevolte. Résultat, un dépeçage en règle : 6-4, 6-0, 6-2. C'est après cette raclée que l'Américain tiendra cette conférence de presse devenue cultissime entre déprime, autodérision et second degré. Il lui faudra du temps pour se relever de cette dérouillée.

38 jeux de service, un break concédé

Les mois et les tournois passent, et il n'apparait plus que comme un second rôle. Le tennis s'installe dans l'ère du Big 4. Federer et Nadal font la pluie et le beau le temps, Djokovic s'immisce doucement dans le dialogue hispano-suisse, un Andy s'apprête à en chasser un autre et Roddick, lui, regarde tout ceci de plus en plus loin. Il n'est plus qu'un des autres.

Lorsque débute Wimbledon à l'été 2009, il n'y a plus grand monde pour miser sur lui. A 27 ans, sa chance semble être passée pour de bon. Un peu contre toute attente, il se hisse pourtant en finale, sa première dans un Majeur depuis près de trois ans. Face à lui, évidemment, Federer.

Ce jour-là, alors que le Bâlois, fraichement sacré à Roland-Garros, joue pour devenir seul recordman des titres en Grand Chelem, Roddick va rendre une copie presque parfaite. Il ne perd qu'une seule fois son engagement, sur le tout dernier jeu du match. Son 38e jeu de service de l'après-midi. Ce bon Andy n'aura jamais eu le sens du timing...

Si immense regret il doit nourrir, il se situe dans le deuxième set, où il va mener 6-2 dans le tie-break. Quatre balles de deux manches zéro dont la dernière vendangée d'une immonde volée haute de revers qui, dix ans après, doit encore le hanter certaines nuits. Le retour du "Et si ?". Et si Andy Roddick avait mené deux sets à rien ? Malgré tout, il va se relever de ce gros coup de massue. "Je ne suis pas un cyborg, je suis humain, lâchera-t-il à propos de ces quatre balles de set. Mais j'avais deux options : laisser tomber ou repartir au combat. La seconde m'a semblé plus intelligente."

La goutte d'eau de trop

Il faudra finalement le plus long 5e set jamais joué dans une finale de Grand Chelem pour départager les deux joueurs. Roddick obtient deux balles de break à 8-8, en vain, avant de craquer dans le 30e jeu. Federer l'emporte 5-7, 7-6 7-6, 3-6, 16-14 en 4h17. Son 6e Wimbledon à l'époque. Roddick, lui, est toujours à zéro et y restera. Sans doute une des défaites en finale les plus cruelles de tous les temps. Tout le monde est navré pour lui. Parce que Wimbledon lui échappe encore une fois. Parce qu'il s'était enfin montré à la hauteur de Federer. Parce que personne ne mérite de perdre comme ça.

Federer n'était pas forcément le plus fort. Dans un scénario à front renversé, le Bâlois, dominé, a tenu la distance grâce à son service (50 aces !). Dans sa chronique sur la BBC, Boris Becker écrira : "Roddick a joué exceptionnellement bien. Non seulement au service (tout part de là, bien sûr), mais aussi une fois que la balle était en jeu. L'agresseur, c'était lui. Il a contrôlé l'échange, a trouvé les lignes, est venu au filet à bon escient. C'est Andy qui a dicté le tempo de cette finale et j'ai été surpris, et je suis sûr que Federer l'a été également, de voir qu'il était capable de le faire avec une telle consistance."

Andy Roddick reçoit une standing ovation mémorable du Centre Court, comme jamais un finaliste malheureux n'en avait reçu à Wimbledon. Tout le monde lui tresse des louanges pour sa performance. Lui s'en fout. Il n'a que huit lettres à répondre : "j'ai perdu".

Ce sera la goutte d'eau de trop. Cette fois, il n'aura plus la force de repartir. Il remportera encore quelques tournois, dont un Masters 1000, à Miami, en 2010, mais on ne le reverra plus dans un dernier carré en Grand Chelem. Le 30 août 2012, le jour même de ses 30 ans, l'Américain annonce qu'il va stopper sa carrière à la fin de l'US Open.

Roger Federer n'en revient pas. Conscient de son rôle particulier dans la carrière de celui, il lui rend un hommage sincère mais involontairement maladroit : "Il a eu une grande carrière et je suis certain qu'il est heureux de ce qu'il a réalisé. À part peut-être gagner Wimbledon. Mais oublions ça. Il le méritait aussi quand je l'ai battu en 2009. Dans mon esprit, il est un gagnant de Wimbledon." Oublions ça… Le bourreau peut tourner la page. Pour la victime, la donne n'est pas aussi simple.

Roger Federer vainqueur de son 15e Majeur, à Wimbleodn, en 2009.

Roger Federer vainqueur de son 15e Majeur, à Wimbleodn, en 2009.Getty Images

L'anecdote du vestiaire en 2009

Pourtant, le temps aidant, il a fini par aborder son histoire sous un angle différent. En 2017, lorsqu'il fut intronisé au Hall of Fame, Andy Roddick a résumé tout cela à sa manière. "Je ne suis pas le meilleur joueur de tous les temps. Ni de ma génération. Je ne gagnerai jamais Wimbledon. Je ne suis pas le plus doué, ni celui qui se comportait le mieux. Mais je suis au Hall of Fame. Le 'Big Four' m'a vraiment mis en rogne, mais au fond, je suis fier d'avoir ma carrière associée à ces individus. J'ai dû défendre sur Jordan, tenir la distance contre Ali et lancer sur Babe Ruth. Je crois que je sais ce que c'est d'avoir regardé Picasso." Et Roddick de "remercier Andy, Novak, Rafa et Roger pour m'avoir obligé à être meilleur."

Du quatuor, Federer tient évidemment une place à part. Il a buté huit fois en Grand Chelem contre lui sans jamais le battre. Dont quatre fois en finale. Ou à quatre reprises à Wimbledon.

On ne sait s'il s'agit des effets du Syndrome de Stockholm ou non, mais Andy Roddick a toujours gardé une affection particulière pour Roger Federer, en dépit de ce qu'il lui a infligé toutes ces années. Il ne manque jamais une occasion de dire du bien du champion et, plus significatif encore, de l'homme. Peut-être est-ce simplement en raison d'une scène vécue quelques minutes après la finale de 2009, et dont l'Américain a dévoilé les contours pas plus tard qu'il y a quelques jours, sur CNN.

La cérémonie protocolaire est donc achevée depuis peu. Roddick est seul dans le vestiaire des joueurs. "J'étais dévasté, sous le choc et beaucoup d'émotions remontaient, évoque-t-il. Puis Federer est entré avec son équipe. Ils auraient dû faire la fête et célébrer. Absolument. Mais j'ai vu Roger du coin de l'œil et il leur a fait un signe de la main pour leur demander d'être silencieux. Du coup, Ils sont sortis et sont allés célébrer dans un autre une partie du All England Club." Des propos qui font écho à ceux tenus l'an dernier, quand Roddick assurait "qu'au-delà de la stature de son jeu, les qualités humaines de Roger suffisent pour que j'ai de l'admiration pour lui".

Combien de titres majeurs compterait-il, et particulièrement à Londres, sans ce satané Suisse ? "Et si ?", encore et toujours. Alors, puisque Federer le veut ainsi, considérons-le dans l'esprit comme un champion de Wimbledon, à défaut d'en être un des vainqueurs.

Federer et Roddick à Wimbledon en 2009.

Federer et Roddick à Wimbledon en 2009.Getty Images

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