Edouard Roger-Vasselin sur le projet ATP de réforme "Project 28" : "Le danger est de voir le double complètement disparaître"
Par SEBASTIEN PETIT
Mis à jour 09/07/2026 à 14:07 GMT+2
La discipline de double est clairement dans le collimateur de l'ATP, qui ne souhaiterait plus en faire la promotion et le réduirait au strict minimum au profit du simple. Dans Retour Gagnant, à retrouver sur YouTube et HBO MAX, Edouard Roger-Vasselin, 18e mondial en double, et Nicolas Mahut, ex-n°1 mondial et consultant Eurosport, nous éclairent sur cette réforme et les solutions envisagées.
Roger-Vasselin sur la réforme du double : "On ne veut pas plus d’argent, on demande juste à exister"
Video credit: Eurosport
Le double n'est plus en odeur de sainteté auprès de l'ATP. Une réforme prévue pour 2028 nommée "Project 28" a provoqué l'inquiétude des joueurs de double à Wimbledon avec différentes mesures visant clairement à réduire l'attractivité de la discipline sur le circuit professionnel.
Parmi ces propositions : la réduction drastique de la taille des tableaux des Masters 1000 de 32 paires de double à 16, et à 8 paires en ATP 500 et 250, une répartition budgétaire qui passerait à 90% pour les joueurs de simple et à 10% pour le double et également une refonte des critères d'entrée dans les tournois où le classement de simple serait privilégié par rapport à celui du double.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/07/08/image-6478e5ab-eb89-4c1a-94e3-b5c07737752e.jpeg)
Projet product 28 ATP
Crédit: Eurosport
Dans Retour Gagnant, émission à retrouver chaque semaine sur YouTube et HBO MAX, Anne Boyer et Romain Bouchenot ont demandé à Edouard Roger-Vasselin, 18e joueur mondial en double à 42 ans, et Nicolas Mahut, ex-n°1 mondial en double et consultant Eurosport, de nous éclairer sur cette réforme à venir et les solutions envisagées.
Edouard Roger-Vasselin, est-ce que les joueurs avaient été consultés avant par l'ATP ou avez-vous découvert ça quand ils ont sorti toutes ces nouvelles mesures prévues pour 2028 ?
ERV : Non, nous n'avons pas du tout été consultés. On a appris ça via les deux représentants du double qui sont au board de l’ATP (ndlr : Andrea Vavassori et Marcelo Arevalo) et qui eux-mêmes l'ont appris comme ça. Ils ont eu les nouvelles à Roland-Garros et nous ont confirmé ces propositions-là à Wimbledon. On s'est tous unis, tous les joueurs de double. On était une cinquantaine à peu près à s'être retrouvés dans une salle à Wimbledon juste avant le début du tournoi pour que l’ATP puisse justement nous partager les propositions qui sont sur la table et voir quelles étaient les solutions à apporter puisque les dirigeants étaient clairement prêts à mettre ça en place pour 2028. Nous, forcément, on est contre, mais il faut voir l'ensemble du tennis, s'ils sont plutôt avec nous dans cette approche, ou alors contre, c’est-à-dire passer à plus de doubles du tout dans quelques années. C'est presque ça un peu l'objectif de l'ATP.
Réduire de 16 à 8 paires sur les 500 et les 250, ça revient à faire commencer les tournois dès les quarts de finale en fin de compte ?
ERV : C'est clair que ça impacterait directement tous les joueurs qui sont en dehors du top 40, 50 ATP en double. Ils se disent en 2028 : 'Je n'ai plus de job'. Soit il faut avoir un an et demi pour arriver dans le top 20, ce qui n'est pas si facile. Soit on ne peut plus entrer dans les tableaux des Masters 1000, des 500. S’il n'y a plus de job pour jouer les Challengers, il n'y a plus d'argent. Au bout d'un moment, on adore le tennis, on joue pour la passion, mais il faut aussi que ça puisse être rentable.
Quel est le but de l'ATP en faisant ça selon vous ? Invisibiliser complètement cette discipline et à terme la supprimer ? C'est ça, le danger ?
ERV : Oui, c'est ça le danger. Ils disent en permanence que ça coûte de l'argent, que ce n'est pas rentable, que ça ne vaut pas grand-chose, mais c’est un peu ironique, parce qu'ils n'en font jamais la promotion. C'est ça qu'on espère un peu changer : c'est au moins essayer de faire un peu plus de promotion du double, être dans un cercle vertueux, que les médias s'y intéressent aussi, que ce soit un petit peu plus visible.
Pour l’instant, les tournois du Grand Chelem ne sont pas touchés par ce projet. Pensez-vous que cela le sera aussi à terme ?
ERV : Je ne vois pas comment ça pourrait changer en Grand Chelem, mais si l'ATP prend cette ligne, c'est très dangereux pour la vie du double en général. Donc je ne sais pas quel est le projet à long terme, si c'est vraiment, purement et simplement, arrêter le double sur le circuit ATP, mais en tout cas, on n'a pas envie que ça prenne cette direction, parce qu'on a le sentiment qu'il y a vraiment du potentiel dans le double pour que les gens s'y intéressent, pour que les gens aiment ça. Évidemment, ça n'aura jamais l'aura du simple. Il n’est pas question de se voiler la face, mais il y a vraiment un potentiel pour le double qui est, je pense, inexploité.
Est-ce surtout une question d'argent ? Parce qu'on a entendu aussi les joueuses, les joueurs réclamer des prize money plus conséquents en Grand Chelem. Est-ce que ces deux combats qui vont du coup s'entrechoquer entre les joueurs de simple et les joueurs de double, c'est vraiment ça, c'est le nerf de cette guerre, l'argent ?
ERV : Oui, bien sûr. Mais nous, ce n'est pas du tout notre combat. On ne demande pas plus d’argent. On demande juste à exister, à rester comme c'est actuellement, où tout se passe plutôt pas mal. L’ATP estime que le double ne génère pas assez d'argent. Je crois que l'ATP se porte très, très bien. Chaque année, ils annoncent des records de prize money... Donc, faire des coupes budgétaires alors que tout se passe bien, c'est ça qui est un petit peu surprenant.
L’ATP n'aime pas trop le profil de jeunes joueurs qui se lancent directement EN double
Ils parlent de passer de 80%-20%, en termes de redistribution de prize money, à du 90/10. Honnêtement, ça ne me pose pas de problème par rapport à ça, même si aujourd'hui, on est presque déjà à 90-10 avec les bonus qu'ils mettent pour les joueurs de simple. Comme je le disais, on veut simplement continuer à exister, à faire partie de la famille de l'ATP. On ne demande pas plus d'argent. On veut juste rester avec nos opportunités pour jouer notre passion, jouer notre métier et continuer à faire vivre le tennis d'une manière générale, mais pas plus.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2020/08/13/2863699-59019988-2560-1440.png)
Mahut et Herbert sur le double : "On est assez pessimiste sur son avenir"
Video credit: Eurosport
Nicolas Mahut, vous êtes organisateur de tournoi. On a besoin quand même des doubles pour remplir des journées. Les gens qui viennent sur site ont envie de voir plusieurs matches, et les doubles en font partie. Est-ce si compliqué d’organiser un tournoi de double ?
N.M. : En fait, le problème, pour moi, est pris aussi un petit peu à l'envers parce qu'effectivement, on a besoin du double. Les gens adorent le double. Je pense, comme l'a dit Édouard, c'est la manière dont on arrive à promouvoir ce double-là. Le combat qui est mené, je ne pense pas que ce soit sur la répartition du 90-10, mais c'est déjà la coupe. Quand on se retrouve avec huit équipes, ce ne sera même pas le top 30, ce sera vraiment le top 15.
En revanche, ce qui est important aussi pour un tournoi, c'est que l'on a besoin que les joueurs de simples s'investissent davantage en double. Je pense qu'il y a des réformes à mettre en place : plutôt que de couper le job de tous les joueurs de doubles, pourquoi pas mettre en place différents bonus ? Donner des bonus à des joueurs de simples qui également finiraient l'année dans le top 50 en double. Ça les inciterait à jouer plus, ça mettrait un peu plus d'intérêt à la discipline, au lieu de couper comme ça, parce que, comme l'a dit Edouard, dans un an et demi, c'est tous ceux qui ne sont pas dans les 30 qui arrêteront tout simplement leur carrière.
Parce que si on prend aussi à l'étage inférieur, avec la priorité qui sera mise aux joueurs de simples pour les inscriptions, il n'y aura plus de joueurs de doubles qui pourront essayer de rentrer, de progresser, de monter. Et puis aujourd'hui, ça ne touche pas les tournois du Grand Chelem, mais pour combien de temps ?
On espère aussi que certains joueurs de simple nous soutiendront
Il faut trouver le moyen de mettre le double en avant. Mais c'est quand même vieillissant, si on regarde les âges des joueurs de double, il y en a beaucoup qui ont dépassé la trentaine. Comment donner envie à des jeunes de jouer en double ? Il est peut-être là aussi le nerf de la guerre : de permettre aux jeunes de faire une carrière de double en disant qu'il y a de l'argent à gagner en double. Si on retire ça, ça ne va pas donner envie aux jeunes d'aller jouer en double.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2025/06/24/4129348-83724608-2560-1440.jpg)
Roger-Vasselin : "Dommage que ce nouveau double mixte soit le tournoi officiel de l’US Open"
Video credit: Eurosport
ERV : J'ai eu une discussion avec un membre de l'ATP à ce sujet, et il voulait justement éviter ça. C'est pour ça qu'il y a ces réformes pour justement éviter d'avoir des jeunes joueurs qui se lancent uniquement en double. Ils veulent faire la promotion du simple en priorité. Ils veulent avoir un nouvel Alcaraz, un nouveau Sinner, et ça passe par donner envie à tous les joueurs de se lancer et de rester en simple. C'est pour ça qu'ils veulent mieux diriger l'argent vers les matches de simple. L’ATP n'aime pas trop le profil de jeunes joueurs qui se lancent directement en double et qui ne prennent pas le temps d'essayer vraiment à fond de jouer en simple. Donc finalement, cette proposition, j'ai bien compris qu'ils ne la veulent pas et qu'ils veulent plutôt essayer de donner la chance aux joueurs de simple qui ont un peu de mal et qui ont du mal à persévérer. Et voilà, c'est leur vision.
Sous combien de temps cela pourrait être approuvé ?
ERV : Ils nous ont dit que la décision, le vote de ces propositions, ce ne sera pas avant la fin d'année, certainement à Turin pour le Masters, ce sera peut-être à ce moment-là qu'ils valideront ou pas ces décisions. L'ATP attend de savoir ce qu'il en est, et je pense qu'on aura des discussions rapidement, au moins à l'US Open. Donc on a un petit peu de temps, même si ça risque d'aller vite, donc à nous d'en parler au maximum autour de nous et dans les médias, et puis j'espère qu'on aura des discussions assez franches avec l'ATP.
On espère aussi que certains joueurs de simple nous soutiendront. On n'en a pas encore eu vraiment, mais on sait qu'il y a certains joueurs de simple qui sont justement pour cette réforme. Je ne les citerai pas, mais ils nous ont clairement dit qu'ils étaient pour ça. Maintenant, on espère que certains joueurs de simple vont pouvoir nous aider.
Est-ce que vous avez fait des contre-propositions ? Est-ce que c'est quelque chose que vous avez commencé à discuter entre vous, ou pas encore ?
ERV : Non, pas encore. C'est pour ça que l'idée que Nicolas a évoquée tout à l'heure est excellente, c’est-à-dire proposer des bonus pour les joueurs de simple qui finiront dans le top 50 du double. C'est une super idée pour inciter les joueurs à jouer à fond, parce qu'on voit souvent qu'ils s'inscrivent, qu'ils se désistent. Donc, ce n'est pas toujours de la bonne pub pour le double. Toutes les idées sont bonnes à prendre, mais il faut rapidement se concerter.
Publicité
Publicité