Les Grands Récits : Eric Tabarly, l'inconnu de Newport écrit le premier chapitre de sa légende

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C’est dans la France gaullienne qu’un certain 18 juin 1964, le navigateur Eric Tabarly accomplissait l’exploit de battre les Anglais sur les mers. Dans la grisaille généralisée du sport hexagonal, le triomphe aussi soudain qu’inattendu du skipper breton devenu subitement héros national convertit la France à la navigation de plaisance et aux sports de voile…

Eric Tabarly - Grand Récit

Crédit: Quentin Guichard

Le bord de mer bordé de sable fin fourmille de gamins, d’ados et d’adultes jetant joyeusement les voiles de leurs Optimists, Hobie Cats, dériveurs ou wingfoils vers le large, barré au loin par l’Île de Groix. A quelques encablures de Lorient, la saison estivale du Centre Nautique de Kerguélen à Larmor-Plage bat son plein sous le soleil matinal. L’âme d’Éric Tabarly plane plus intensément qu’ailleurs sur ce bout de littoral morbihannais où son héritage de la navigation de plaisance se perpétue chaque été dans les rires et les cris des moussaillons de la plage de Kerguélen.
Bien avant eux, en 1935, le petit Éric avait été happé à quatre ans par l’appel de l’océan à bord d'Annie, le modeste voilier familial : "depuis l’Antiquité, une poignée d’hommes a toujours été attirée par la ligne inaccessible de l’horizon", écrivait-il. Aujourd’hui, partout en France, on s’initie dès 5 ans à dépasser cette ligne inaccessible avec les promesses enivrantes de dompter un jour toutes les mers du globe.
À un vol de mouette de Larmor-Plage, l’ancienne base de sous-marins de Lorient abrite surtout la Cité de la Voile Éric Tabarly, son Musée de la Mer et son ponton où mouillent en cet été 2023 trois voiliers mythiques de sa légendaire lignée : Pen Duick, Pen Duick II et Pen Duick VI. Si c’est à bord du second que le skipper breton s’est couvert de gloire en remportant la Transat en solitaire de 1964, c’est avec le premier des Pen Duick que l’odyssée Tabarly avait commencé.

Le vol de la mésange noire

Après les premiers émois maritimes sur le voilier Annie, Éric Marcel Guy Tabarly, né à Nantes un 24 juillet 1931, apprend précocement à barrer dans les eaux nantaises un nouveau voilier familial dont il est littéralement tombé amoureux. "C’est mon père qui m’a initié à la voile, narrait-il dans l’émission Thalassa en 1988. Il a acheté Pen Duick en 1938, j’avais donc 7 ans. On naviguait en famille, mon père, ma mère, ma sœur cadette et moi." Pen Duick, dont la graphie Penn Duig a été francisée et qui signifie en breton "petite tête noire" (pen : tête, du : noir, et ick étant la marque du diminutif), désigne en fait une mésange noire. Avec Pen Duick, Guy Tabarly, un costaud, râblé, dingue de moto et de voile, aventurier un peu casse-cou, a transmis à son fils Éric un amour de la mer qui vire à la passion obsessionnelle.
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Pen Duick II

Crédit: Getty Images

À 12 ans, il se construit un radeau de bois avec une grand-voile et un foc, voile triangulaire de proue. Mauvais élève de la primaire jusqu’au lycée où il redouble sa première, son esprit est ailleurs : il préfère naviguer sur son radeau avec ses copains, rêvant de combats navals en s’imaginant amiral… Mais en 1952, Guy Tabarly doit se résoudre à vendre Pen Duick car son entretien est beaucoup trop onéreux.
Éric, 21 ans, s’ouvre alors à son père : "Je vais bientôt m’engager dans la Marine. Je vais gagner ma vie et moi je vais en faire quelque chose de ce bateau". "Eh bien je te le donne", répond Guy à Eric, fou de joie. Cette acquisition est l’acte de volonté fondateur de sa carrière de navigateur, comme il le suggèrera plus tard dans ses Mémoires du large : "Sans moi, Pen Duick ne serait qu’une épave. Sans lui, ma vie eût été différente". Et, en effet, son existence va basculer…

Entrée dans la matrice

Il entre par la petite porte à la Marine Nationale à Brest et c’est comme pilote dans l’aéronautique navale qu’il est affecté ensuite au Maroc où il effectue sa spécialisation multimoteur. Il part ensuite pour Saigon, prenant part à la guerre d’Indochine où il participe à des missions de patrouille maritime. Sa riche expérience aéronautique inspirera plus tard les géniales avancées aérodynamiques de ses bateaux, faisant de lui un des plus grands innovateurs du XXe siècle.
Surtout, sa solde de marin est entièrement mise de côté pour l’entretien de son cher Pen Duick dont l’état s’est encore dégradé en son absence. Il va s’infliger des années de sacrifices et de privations, consumé par le virus de la navigation ("l'Homme a besoin de passion pour exister", écrit-il). Et bien que faisant partie de la Marine Nationale, il concourt parfois à des courses de voiliers pour le compte de l'armée.
En 1956, il confie la restauration de Pen Duick à la coque pourrie aux frères Costantini, Marc et Gilles, ingénieurs navals aux Chantiers Costantini de Saint Philibert, près de La Trinité. Tabarly a l'idée d'utiliser sa coque comme moule mâle et fait reconstruire en 1958 une coque nouvelle en stratifié polyester. La "mésange noire" est sauvée ! "Pen Duick est le premier d’une lignée de bateaux célèbres, rapporte le site plaisancier Escale de Nuit. Car Éric Tabarly n’aura de cesse d’appeler ses bateaux Pen Duick. Un attachement à la terre, à sa famille ou à un voilier. Pen Duick c’est la genèse, la matrice".
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Alain Colas, Eric Tabarly et Olivier De Kersauson en 1968.

Crédit: Imago

Pas très porté sur les études, Éric s’évertuera pourtant à réussir les concours pour établir une situation financière et naviguer. Il est ainsi reçu à sa deuxième tentative cette même année 1958 à la prestigieuse Ecole des Officiers de Marine.
À l’École Navale de Lanvéoc-Poulmic, à Brest, l’élève moyen se distingue par ses capacités sportives. De taille moyenne, c’est un athlète qui pulvérise tous les records de cross ou de corde à grimper. Après 1964, rejoignant l'École des fusiliers marins de Lorient, il détiendra longtemps les chronos records des différents parcours et marches commandos… Selon ses camarades de promotion qu’il embringue parfois sur les flots, Éric ne vit que pour la navigation : il dort torse nu et fenêtre de chambre ouverte, même en hiver, afin de s'endurcir pour les futures courses. Elles se présentent à partir de Pâques 1959, et Tabarly commence à disputer à bord de Pen Duick plusieurs régates en Manche et en Atlantique.

L'heureux hasard de la Transat

Il s'engage alors de 1960 à 1962 dans des courses anglaises du RORC (Royal Ocean Racing Club), prestigieux club nautique britannique et grand organisateur de courses au large du Royaume-Uni. Promu enseigne de vaisseau, Éric traverse la Manche pour aller se frotter aux marins anglais dans les épreuves de références : le très exigeant Fastnet (1961), la Channel Race ou la Cowes-Dinard. Et puis le hasard va guider sa destinée. "En 1962, j’ai lu dans un journal qu’il y allait avoir une course deux ans après. Je me suis dit : ‘Tiens, j’aimerais bien faire ça". Cette course, c’est la deuxième édition de la Transat anglaise prévue en 1964…
C’est alors une course transatlantique à la voile en solitaire de 3400 milles d'Est en Ouest (un mille marin mesure 1,850 kilomètre), sans escale, sans assistance et qui se déroule tous les quatre ans. Longtemps considéré comme insensé du fait des périls océaniques, le projet de cette compétition au large s’est concrétisé en 1959 sous l’impulsion des célèbres marins britanniques Sir Francis Chichester et Blondie Hasler. Ils ont convaincu The Observer, en partenariat avec le Royal Western Yacht Club of England, de s’engager dans ce pari fou, offrant au journal britannique la dénomination de l’épreuve : l’Observer Single-handed Trans-Atlantic Race (l’OSTAR).
Francis Chichester avait remporté cette première édition de 1960 à bord de Gipsy Moth III devant ses seuls quatre concurrents. Désireux de participer à l’OSTAR 1964 avec un bateau compétitif, Éric Tabarly délaisse son cher Pen Duick (désarmé en 1962) et s'entraîne sur Margilic V, construit aux chantiers Costantini. Passionné par les techniques de construction navale, Éric a quelque peu contribué auprès de Marc et Gilles à la conception de Margilic V, apprend-on dans le remarquable documentaire Rendez-vous à Newport (1965).
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Eric Tabarly en 1964

Crédit: Getty Images

A sa demande, Eric est mis en détachement spécial par la Marine Nationale, ce qui lui permettra de naviguer librement tout en restant officier d'active. Et c’est lors d’une course du RORC en 1963 que le jeune enseigne de vaisseau de 32 ans est saisi d’une nouvelle intuition très audacieuse. Il pense pouvoir manœuvrer en solitaire un bateau plus grand et décide de faire construire Pen Duick II. Pour la deuxième fois, Tabarly a décidé de changer de bateau. Mais le temps presse : le départ de l’OSTAR sera donné à Plymouth le 23 mai 1964 !

Faire vite et novateur, le double défi du Pen Duick II

"Avec Gilles, on a commencé les plans à l’automne 1963 mais la construction du bateau n’a commencé que début 1964 et nous a pris quatre mois, raconte-t-il à nouveau dans Rendez-vous à Newport. Je voulais un bateau très, très léger pour avoir moins de toile à manœuvrer. Plus un bateau est léger et en proportion, moins il a de toile. Pour un solitaire, c’est intéressant. Pen Duick mesure 13,60 m de long, 3,40 de large, pour un poids de 6 tonnes et demie. Enfin, j’avais beaucoup de voiles : un artimon, deux grand-voiles, cinq focs, trois trinquets, trois spis, deux voiles d’été." Éric s’en remet à la bonne volonté de Gilles et Marc qui lui accordent des délais de remboursement assez vagues permettant d'entamer la construction de Pen Duick II.
Le voilier est un prototype : il n’y aura ainsi qu’une seule unité de construite. Sa description sur le site de l’Association Éric Tabarly confirme les intentions conquérantes du skipper : "Pen Duick II a été conçu pour gagner la Transat, une épreuve océanique contre le vent, grâce à une démarche architecturale hardie pour l’époque. Les coureurs peaufinaient alors des bateaux déjà existants pour gagner quelques dixièmes de nœuds à l’occasion d’améliorations mineures. Tabarly bouleverse l’architecture et invente une machine longue et légère. Barré par Chichester, Gipsy Moth III, pèse 13 tonnes pour 12 mètres de long. Jamais un bateau aussi grand que Pen Duick II n’avait été mené en course par un homme seul."
Divers aménagements nés de l’esprit ingénieux d’Éric agrémentent l’intérieur : la table à cartes sur cardans pour compenser le tangage, la fameuse selle en cuir de Harley Davidson comme siège de table à cartes et pour cuisiner confortablement. Et enfin, fixée sur le rouf à hauteur du pont, la fameuse bulle d’observation en plexiglas (un ancien astrodôme d’hydravion) qui lui permet de surveiller les voiles de l’intérieur, au sec, tout en utilisant la barre de secours. Une idée venue tout droit de son expérience d’ex-aviateur… C’est un fameux deux-mâts fin comme un oiseau, à la splendide coque noire.
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Eric Tabarly en 1964

Crédit: Getty Images

Pen Duick II et Tabarly s’accordent parfaitement à la philosophie de la Transat anglaise : un homme, un bateau, un océan. Mais la mise à l’eau de la "mésange noire" ne s’est effectuée que dix jours avant le départ de la course. Et c’est lors du convoyage de La Trinité à Plymouth que le skipper en a poursuivi sa mise au point ! "Mon bateau était en retard. J’ai bricolé jusqu’au dernier moment. Je suis arrivé juste pour le départ". Le samedi 23 mai 1964 à Plymouth, pour cette Transocéanique ouverte à tous formats de bateaux, ils sont quinze concurrents sur la ligne de départ, presque tous anglais : "Britannia rule the waves", proclame la Royal Navy. Les courses nautiques sont alors l’apanage quasi exclusif des navigateurs d’Albion, tels Alec Rose (Lively Lady), David Lewis (sur le catamaran Rehu Moana, N°3), Valentin Owells (Hakka, N°6), Blondie Hasler (Jester) ou Francis Chichester sur Gypsy Moth III (N°1), grandissime favori, tous présents au départ.
Deux Français sont en lice : Jean Lacombe, sur le minuscule Golif, honorable cinquième en 1960, et l’inconnu absolu, Éric Tabarly… A son arrivée dans le Devon, ses adversaires ont jugé Pen Duick II bien léger pour affronter les caprices de l'Atlantique nord. Persuadés qu'il faut naviguer lourd, ils estiment en outre sa taille trop grande et sa surface de la voilure passablement extrêmes à manœuvrer par un solitaire. Mais le skipper breton est imperturbable, au point d’avoir placidement accepté le numéro 14 attribué à son bateau : "Pen Duick était le treizième dans la liste et ils n’attribuaient pas le numéro 13. Peut-être par superstition, narrait-il, amusé, dans Rendez-vous à Newport. Moi, s’ils m’avaient donné le numéro 13, ça ne m’aurait pas gêné." Quand à 15 heures, le coup de canon lance la Trans-Atlantic Race, il apparaît impensable qu’Éric Tabarly puisse triompher des Anglais.
À cette question de Marc Simenon, il avait alors répondu, l’air rusé : "Ah, j’avais bon espoir… J’avais bien étudié mon coup, quand même." Car Éric est un compétiteur. Preuve de sa détermination : il prend un départ flamboyant en hissant d’entrée son spinnaker de 82,2 mètres aux commandes. A la tombée du soir, alors que les concurrents se perdent de vue, le french sailor est en tête. Il ignore qu’une bonne étoile l’accompagne. Le Akka de Val Howells a été percuté par un bateau de spectateurs et a dû repartir au port pour réparations. Après cinq jours de course, le Folâtre de Derek Kelsall heurte ce qu’il pense être une baleine !
Peut-être que l’esprit saint protège aussi Tabarly, comme le confiera sa mère Yvonne, très croyante, après la course. "En le quittant à La Trinité, je lui ai dit : ’Je te donne deux médailles : la médaille miraculeuse et Notre-Dame de Lourdes, elles sont bénies alors promets-moi de les mettre sur ton bateau." Promesse tenue, même si le fils confessait son agnosticisme dans Mémoires du large : "Quand je suis en difficulté, je n’appelle jamais Dieu à mon secours en priant, ‘Mon Dieu, faites quelque chose’. S'il m'a mis dans le pétrin, alors pourquoi viendrait-il me repêcher ensuite ?"
La mer lui a très tôt appris l’humilité - "L'océan est sans pitié et il punit les bravaches" avançait-il - mais il semble animé du caractère intrépide de son père. "Souvent, je me suis demandé si, au moment de m’élancer vers le grand large, j’éprouverais de l’appréhension. Finalement, rien du tout. Dans le feu de l’action, je n’ai pas le loisir d’avoir des états d’âme."
Alors vogue la galère, suivant le plan de route septentrionale qu’il avait détaillée dans Rendez-vous : "Elle est la plus courte pour atteindre Newport, d’une distance de presque 2800 milles. C’est la plus défavorable du point de vue conditions météo, on y rencontre des glaces qui peuvent descendre et les vents sont les plus défavorables. Mais je la préfère à la route des Açores, plus au sud, moins difficile, mais qui fait 800 milles de plus."
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Eric Tabalry à bord de son bateau

Crédit: Getty Images

La première semaine est marquée par du vent portant. Mais dans l’Atlantique Nord, la Transat anglaise est un périple au cours duquel les navigateurs rencontrent 75 % de vents de près, moins avenants. Naviguer "au près" signifie donc remonter le vent à une allure lente, inconfortable, avec beaucoup de gîte et des vagues de face qui tapent le voilier. Et c'est pour cela qu’Éric avait demandé à Gilles de lui dessiner un bateau "de près". Bien vu !
Pour sa première transocéanique, Éric se laisse griser en aventurier des temps modernes par le grand saut dans l’inconnu, comme il le narrait pour Thalassa. "C’était vraiment les premières courses en solitaire et on ne savait pas quelle était la bonne taille de bateau pour qu’un solitaire puisse le mener au maximum. On avait un peu tout à découvrir dans l’Atlantique Nord, d’est en ouest. On était un peu les pionniers, ne sachant pas trop ce qui nous attendait." Notre officier-marin a ainsi emporté trois mois de vivres que son père Guy, prévoyant, a lui-même chargé à bord : "Trois mois puisqu’il faut compter un bon mois de traversée. Pour mon séjour là-bas, je ne savais pas comment ça allait se passer. J’avais aussi enfin toutes les conserves qu’il me fallait pour rentrer".
Éric trace sa route le regard rivé sur la voilure et sur l’horizon, n’allumant jamais sa radio. Car cette Transat 1964 autorise pour la première fois des radios à bord, permettant aux skippers de faire des rapports quotidiens publiés dans The Observer. Aux premiers jours de la course, Pen Duick est survolé par un avion de la Royal Air Force chargé du repérage des concurrents.

Pas de pilote automatique, pas de problème

Et puis, sept jours après le départ, au tiers du parcours, le dimanche 31 mai, c’est la tuile : son pilote automatique a cassé, sûrement lors d’un coup de vent. Or, il permet au bateau de garder un cap constant par rapport aux vents. La mise à l'eau trop tardive explique sans doute cette défaillance mécanique d’un bateau insuffisamment rôdé. Eric bricole avec un bout de plastique son pilote auto qui finit par être inutilisable. Il va donc être contraint de barrer plus longtemps en réduisant son temps de sommeil
Mais pour ce compétiteur, pas question d’abandonner, même s’il pense ne peut plus prétendre à la victoire finale : "Baisser les bras dans une compétition sous prétexte qu'on ne peut terminer premier est incompatible avec l'esprit du sport", assène-t-il dans ses écrits. Il décide donc de continuer en se réjouissant que, face aux nombreuses variations de vents, il parvient à skipper en déployant diverses combinaisons de voiles.
Où qu'il se trouve il peut aussi vérifier que le bateau avance sur le bon cap. Lors de la Transat 1976, seul à bord de Pen Duick VI pourtant conçu pour être manœuvré par une quinzaine d'équipiers, son pilote automatique se brise, comme douze ans plus tôt ! Décidé à abandonner, il fait demi-tour avant de se raviser pour repartir le lendemain vers l’ouest… Et finir à nouveau vainqueur à Newport, devançant de quelques heures le présomptueux Alain Colas !
En ce printemps 1964, Tabarly peut continuer à prendre du repos, mais en fractionnant une éreintante navigation active diurne et nocturne de précieuses plages de sommeil : "Je dormais dans les 4-6 heures par jour, en restant parfois éveillé toute la nuit, par des vents allant jusqu’à Force 7 (60 km/heure sur l’Échelle de Beaufort, soit un grand vent avec mer difficile, NDLR). Je mettais mon réveil à sonner toutes les heures ou toutes les deux heures suivant le temps. La nuit, avec ces vents, quand je voyais que le bateau était bien dans son cap, j’en profitais pour aller me coucher. Mais je ne savais jamais si j’allais être obligé de me relever 10 minutes plus tard ou une demi-heure après. Je ne suis jamais resté tranquille plus d’une heure et demie. Quand le bateau virait de bord, je me réveillais et j’étais obligé de remonter sur le pont pour re-régler la barre puis retourner me coucher."

Naviguons heureux, naviguons cachés

Comme il dort mal dans son ciré mouillé, il enfile son cher pyjama. Et puis une autre tuile surgit. Son réveille-matin acheté au Prisunic de Lorient a rendu l’âme : "Pas grave. J’en avais surtout besoin tant que le pilote auto marchait. Du coup, le bateau se chargeait lui-même de me réveiller quand ça n’allait pas." Voguant à mi-chemin du périple, soit à environ 1500 milles de l’Angleterre, Tabarly est survolé par un nouvel avion de la RAF, sûrement pour donner sa situation aux directeurs de l’OSTAR. C’est le deuxième et dernier avion qu’il verra. Le skipper ne s’en soucie pas. Sauf que… Comme il ne communique jamais par radio avec le PC course, il va laisser s’installer malgré lui un blackout anxiogène en Angleterre. Les jours passent sans laisser de nouvelles : "Where is Tabarly ?", s’inquiète le Daily Telegraph.
En fait, c’est délibérément qu’il a choisi de ne donner aucune nouvelle, selon le journaliste Pierre-François Bonnot dans Tabarly de A à Z. "Les liaisons radio lui inspirent une méfiance indubitable. Ses concurrents donnent chaque jour à la terre ferme des informations sur leurs positions, ils racontent leur vie quotidienne. Tabarly, lui, refuse. Il progresse à toute vitesse, à l’abri des regards." Lui-même ignore sa place dans la course. Dans son journal de bord, il note : "J’aimerais bien savoir où sont mes concurrents mais je sais que je devrais faire un temps honorable." Les journées se passent sans incident notable, note-t-il encore dans son journal de bord, "il faut surtout que je dorme correctement, que je mange chaud."
Il cuisine des pâtes à toutes les sauces, se nourrit aussi beaucoup de conserves et d’un petit coup de rouge pendant les repas. Parfois obligé de barrer toute la journée, il avale un casse-croûte ou croque des Choco BN... Le voilier noir cingle fièrement vers l’Amérique, traversant les grains aux vents hurlants, le pont balayé par les vagues énormes. Sur le pont qui tangue de haut en bas, il s’affaire en sautillant de la poupe à la proue pour manier les cordages, plier les voiles mais tout en gardant prudemment la main accrochée à la ligne de vie, ou ficelle de pourtour.
"Un vieux dicton dit : ‘Une main pour l'homme, une main pour le bateau’. Il dit juste : le marin éjecté est un marin qui a manqué de concentration, écrit-il. Quand on est à la baille dans l'Atlantique Nord, on n'a même pas le temps de réciter une prière : on meurt de froid presque instantanément." Même s’il s’en attache la taille parfois, Tabarly rechigne au harnais de sécurité qu’il juge gênant quand il doit manœuvrer, surtout en solitaire. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1998, alors qu'il convoyait en équipage Pen Duick pour un rassemblement de voiliers en Ecosse, il mourra noyé à 66 ans, précipité par un coup de gîte en mer d’Irlande démontée au large du Pays de Galles. Il aurait été projeté en mer par le pic de la voile aurique du bateau au cours d'une manœuvre de réduction des voiles…
Pen Duick II se révèle étincelant à toutes les allures dans la brise. Quant à la coque en contreplaqué marine qui, au départ semblait si légère, elle tient parfaitement la mer. Éric doit aussi affronter la rigueur des températures océanes : "Il faisait assez froid de façon générale puisque dans le courant du Labrador, l’eau est à 3 ou 4 degrés et donc les nuits sont tout à fait glaciales, proches de zéro." D’autres soucis émaillent sa traversée : son loch (plateau à cordelette servant à estimer la vitesse de déplacement d'un navire sur l'eau) a été avalé par les dauphins et sa poulie de drisse de foc a éclaté, de telle sorte qu’il doit grimper en tête de mât, à environ 8 mètres du pont, pour la réparer.
Et puis Pen Duick a aussi dérivé, se déroutant grandement du courant du Labrador : "Une incursion involontaire dans le Gulf Stream, s’excuse-t-il presque dans Rendez-vous à Newport. Brutalement, on arrive tout de suite dans des eaux très tièdes et on a une température presque tropicale, raconte Tabarly manœuvrant alors en slip de bain au soleil. Je n’y suis resté que deux jours. J’en suis sorti le plus vite possible parce que le Gulf Stream est un courant défavorable pour se rendre en Amérique et il vaut mieux se remettre dans le courant du Labrador."

L'autre homme du 18 juin

Dans la brume d’une matinée de juin, Éric aperçoit au loin le bateau-feu de Nantucket. Ce bateau-phare, c’est une marque de parcours de la direction de l’OSTAR qui indique aux concurrents que la Transat qu’ils sont à 80 milles environ de Newport (140 km). Rassuré d’arriver à bon port, Éric voit arriver à sa rencontre un bateau à moteur avec deux marins américains à son bord : deux figures humaines, enfin ! Pour Radio France, il avait raconté la suite. "Ces deux gardiens du bateau-feu de Nantucket sont venus près de moi et ils m'ont dit que j'étais le premier. Mais je me suis dit qu'ils n'avaient pas bien compris ma question (approximativement : "How many boats to the race are arrived ?", avec son accent frenchy à fendre l’écume, ndlr). Je n'y croyais pas trop quand même. Je n’ai réalisé avoir gagné que quand les premières vedettes sont arrivées à ma rencontre et que les marins américains m'ont dit vraiment que j'étais premier."
Son premier coup d’essai transocéanique est un coup de maître. Cette victoire inattendue est l’aboutissement d’années de privations et d‘endettement et de son impulsion initiale de sauver Pen Duick en 1952... Questionné un peu plus tard sur son sentiment au moment où sa victoire lui fût annoncée, il avait rétorqué sobrement par une réplique devenue culte, typique de sa légendaire réserve : "Ah bah, j'étais content."
Mais les derniers milles nocturnes l’incitent à une vigilance extrême. Il y a des îles avant Newport, comme celle de Nantucket, avec le risque d’aller s’échouer sur les récifs. Dans la journée du 18 juin, un flash spécial sur Radio France diffuse l’extraordinaire info : "Eh bien, cette fois, pour Tabarly, c’est gagné ! Le Pen Duick II a été repéré ce matin à quelques heures de Newport. Des avions de reconnaissance américains ont transmis la nouvelle. Le yacht du Britannique Chichester est encore très loin derrière. Après 27 jours de mer, Éric Tabarly a gagné la traversée de l’Atlantique en solitaire." L’Elysée annonce aussitôt que Tabarly est fait chevalier de la Légion d'Honneur par le Général de Gaulle, l’autre grand homme d’un autre 18 juin…
Pen Duick à la coque noire effilée et drapeau français à la poupe fait son entrée triomphale dans le port de Newport, escorté par des vedettes de la Marine US et de multiples embarcations. Quand Éric met pied à terre, on lui apprend son temps officiel : 27 jours, 3 heures et 56 minutes. Le record de 1960 réalisé par Chichester (40 jours, 12 heures et 30 minutes) est pulvérisé ! Gypsy Moth III de Sir Francis accostera en second, trois jours après Pen Duick, en 29 jours, 23 heures et 57 minutes.
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Earl Mountbatten récompense Tabarly après sa victoire

Crédit: Imago

Surpris par la liesse mais souriant, les traits tirés sous un début de barbe bohème, le french sailor est félicité par l’ambassadeur de France présent au débarcadère : "Tabarly ? Absolument superbe ! Frais comme une rose, s’exclame-t-il en direct d’une radio française. Apparemment, c’est un garçon qui a une résistance étonnante." Sur le pont de Pen Duick, le vainqueur répond aux journalistes de la télévision française lors d’un point-presse improvisé. Ses premiers propos au léger zozotement révèlent son caractère peu loquace, imprégné de grande humilité, qui le rendra aussitôt populaire auprès de ses compatriotes. S’attendait-il à gagner cette course ? "Euh… Au départ, j’avais beaucoup d’espoir. En cours de route, j’ai à peu près perdu tout espoir quand j’ai cassé mon pilote automatique."

L'idole au timing idoine

Parfait inconnu avant sa victoire, le jeune capitaine de vaisseau au sourire timide devient aussitôt un phénomène médiatique inouï. "J’étais tout surpris de voir le retentissement que ça avait eu en France, s’étonnait-il encore en 1988 pour Thalassa. Je m’attendais à faire cette course dans l’indifférence générale, comme toutes les précédentes. Les Français ne s’intéressaient pas du tout à ce genre de choses. Du jour au lendemain, j’étais devenu très connu." Car durant des semaines, son exploit inattendu fait les Unes des journaux français, reprises par les radios et la télévision.
Pierre Bazantay, écrivain et auteur de Tabarly, avait décrit en 2020 sur France Inter la dimension nationale d’un héros surgi de l’océan : "Tabarly représentait quelque chose de très important à un moment très fort non seulement de l'histoire de la navigation, mais aussi du sport et peut-être de notre histoire collective. Il arrivait justement dans cet après-guerre où l'on cherchait à re-symboliser un peu la France et sa grandeur un peu perdue." Outre que l’officier Tabarly a redoré le blason de la Marine Nationale, souillé par l'amiral Darlan, chef du premier gouvernement Pétain, le navigateur Tabarly a surtout sauvé l’honneur d’un sport français alors en plein marasme !
Car hormis les succès de Jacques Anquetil et quelques records de Michel Jazy, l’"humiliation de la jeunesse française" (dixit le député gaulliste Hervé Laudrin) est encore vive suite aux désastreux JO 1960 de Rome où les athlètes tricolores n’ont glané que cinq petites médailles. Le football hexagonal est à la cave et le XV de France est rentré dans le rang après ses dernières victoires au Tournoi des 5 Nations de 1961 et 1962… Et puis, Tabarly a battu les Anglais dans un domaine où ils étaient rois ! Il a symboliquement vengé l'humiliation de Trafalgar (les marins militaires français portent une cravate noire en souvenir de la défaite navale de 1805). Tabarly gardait aussi le souvenir amer des bombardements anglais de la Flotte française à Mers-el-Kebir (1940), puis ceux à la bombe incendiaire de Lorient et surtout de Saint-Nazaire (1942), dont il fut le témoin…
Et c’est donc en uniforme de la Marine Nationale qu’il était allé recevoir en Angleterre la Coupe de l’Observer de la Transat 1964, en argent gravé, remis des mains de Lord Mountbatten. L’hommage en français de l’ancien premier Lord de la Royal Navy s’était entaché d’un zeste de perfidie d’Albion : "Puisque je suis un ancien officier de transmission, je ne me trouve pas tout à fait en accord avec vous quand vous déclarez ne pas aimer les instruments de radio."
Ces propos faisaient écho aux récriminations de Francis Chichester qui avait reproché à Tabarly de ne pas avoir signalé ses positions radio lors de la course. Une jérémiade que le Breton avait cruellement balayée en prétextant dans Rendez-vous à Newport une vague incompétence technique : "Oh, il faut un équipement assez perfectionné pour pouvoir transmettre ses positions." Pour Thalassa, Éric enfoncera le clou en 1988 : "S’il y avait encore eu plus de gros temps, je serais arrivé avec encore beaucoup plus d’avance sur Chichester." Et toc !

L'acte de naissance de la voile française

Le 9 janvier 1965, lors du salon nautique au CNIT de La Défense, Éric Tabarly, en costume militaire, est honoré par le Général de Gaulle pour sa victoire de Newport. "Ah, Tabarly ! Je suis heureux de vous voir et je vous félicite de tout mon cœur. C’était magnifique, tout le monde a admiré ça." Cet adoubement très médiatisé du président de la République lui vaudra immunité, opposable à la hiérarchie militaire navale qui avait songé un temps à virer l’officier Tabarly, jugé trop impliqué dans ses courses au large. Désormais détaché de la Marine Nationale auprès du Ministère de la Jeunesse et des Sports, Éric Tabarly va permettre à des jeunes marins de pouvoir effectuer leur service militaire sur ses Pen Duick, inaugurant l’extraordinaire "école française" de la course au large.
Ces jeunes matelots ont pour noms Alain Colas, Olivier de Kersauson, Éric Loizeau, Marc Pajot, Philippe Poupon, Michel Desjoyeaux, Jean Le Cam et tant d’autres. Devenus d'immenses skippeurs, ils feront prospérer à travers leurs innombrables succès le triomphe fondateur de 1964 de leur père spirituel. La victoire de Newport va aussi contribuer au boom phénoménal de la navigation de plaisance dans une France qui chantait alors à tue-tête Santiano, d’Hugues Aufray. La voile a une star. Et en frappant l’imagination du grand public, Tabarly va démocratiser ce sport aristocratique.
Les courses à la voile deviennent dès lors des événements sportifs très prisés en France, relayées par de nombreuses revues spécialisées. Gérard Petipas, autre navigateur formé par Éric-le-grand, avait identifié Newport 1964 comme un point de départ surgi à un moment clé pour la plaisance française. "Cette victoire a boosté la construction des bateaux de plaisance. Les chantiers Beneteau, Dufour, Wauquiez se lançaient. Il ne manquait qu'une étincelle. Et ce fût Éric." Une étincelle perpétuelle. Celle qui brille dans les yeux des gamins de la plage de Kerguélen à Larmor-Plage et de partout ailleurs tout au long du littoral français.
Remerciements : Stéphane Lecoq (Cité de la Voile Éric Tabarly), Jean-Pierre Couteleau (Association Eric Tabarly), Julie H. et Vincent T. (Centre Nautique de Kerguélen).
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