Il n'y avait que lui pour faire ça. Ce vendredi 21 janvier 2021, quelques heures après en avoir fini avec son Vendée Globe, Jean Le Cam tient une conférence de presse en forme de one man show. En pleine nuit. Assistance conquise, mi-fascinée, mi-hilare. Sur la forme, c'est un seigneur. Verve du bateleur, le bon mot, sens de la formule inné. Mais il donne aussi du fond. Raconte et se raconte. Trois quarts d'heure comme ça. Du culte. Puis Jean se met à danser, comme il l'avait fait sur le pont de son bateau en début de soirée à son entrée dans le chenal. Le public des Sables d'Olonne avait bravé le couvre-feu pour l'accueillir. Pas en vainqueur, mais en héros.

Le pas de danse du "Roi Jean" lors de sa conférence de presse à l'arrivée du Vendée Globe en janvier 2021.

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Si chacun boit ses paroles, c'est aussi parce qu'elles évoquent l'inconnu. Les marins appartiennent à un univers qui vit dans son propre monde. Celui de l'imaginaire. A l'heure de l'instantanéité et de la massification de l'information, où certains sports ont l'obsession du raccourcissement face à la prétendue inaptitude du public à rester concentré plus d'une poignée d'heures, la course au large demeure un cas à part. C'est tout particulièrement vrai du Vendée Globe, son porte-étendard. 80 jours d'une compétition dont personne ne voit rien ou presque, en dehors du départ et de l'arrivée. Mais c'est peut-être là la clé de l'engouement qu'elle suscite.
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Le grand large ignore les caméras. Le Vendée Globe est un des derniers grands évènements sportifs que l'on imagine plus qu'on ne le regarde. C'est le Tour de France pré-époque télévisuelle. "Ça fait travailler l'imaginaire. Et faire travailler l'imaginaire, ça s'appelle le rêve, estime Jean Le Cam. Tous les gens que je croise me disent tous la même chose : 'Merci de m'avoir fait rêver.' Un match de tennis ou de foot, ça a d'autres valeurs. Mais ça ne fait pas travailler l'imaginaire. Le tennis, on est dans le concret, balle dans le filet, des lignes droites tracées, 15-0, 30-0, machin. Nous, c'est autre chose, et il faut qu'on préserve ça."

Le public témoigne son affection à Jean Le Cam à l'issue du Vendée Globe 2021-2021.

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Ça fait partie de mon ADN d'aller le plus vite possible
Tant qu'il y aura des Le Cam, la puissance évocatrice des courses au large ne risquera pas grand-chose. Son palmarès, notamment ses trois victoires dans la Solitaire du Figaro (1994, 1996 et 1999), lui a valu dans le milieu le surnom de "Roi Jean", mais le concernant, c'est une autre résonance qui atteint le grand public. Le Breton n'a jamais gagné le Vendée Globe. Ce n'est pas faute d'avoir essayé puisqu'il a pris part à cinq éditions, ce qui fait de lui le co-recordman en la matière. Il le jure, son absence au palmarès ne constitue pas un "regret". "Il n'y en a qu'un qui gagne. Alors, si ne pas gagner le Vendée Globe, c'est le malheur de ta vie, mieux vaut ne pas essayer, parce que tu risques d'être déçu".
Pourtant, s'il aime la navigation, la mer, le large, il se définit avant tout comme un compétiteur. Les premiers mots de son autobiographie, Toutes Voiles dehors, sont d'ailleurs consacrés à cette confidence en forme de mise au point : "La mer, ma mer, n'est que vitesse. Jamais je ne l'ai imaginée en tant que pêcheur ou marin de la marchande. Vitesse, voile, compétition. Je n'ai jamais aimé que cela. Je n'ai jamais imaginé la navigation autrement. Je ne pourrai jamais la voir différemment. Et cela reste ma seule passion."
Quand on lui suggère que, s'il était né au fin fond du Cantal ou à Besançon plutôt qu'à Quimper, il n'aurait sans doute pas pratiqué la mer mais aurait, d'une manière ou d'une autre, fait de la compétition, peu importe la discipline, il acquiesce sans épiloguer. "C'est probable mais avec des si on mettait Paris en bouteille. Il se fait que cette histoire-là s'est créée comme ça, qu'elle fait partie de ma vie. C'est vrai que j'ai toujours aimé le côté compétition. Très tôt, j'en ai fait. Je ne supporte pas de ne pas aller au maximum de mon bateau. Ça fait partie de mon ADN d'aller le plus vite possible."
Pour le journaliste, Jean Le Cam est un client merveilleux et difficile, n'accordant pas une confiance factice à son interlocuteur. Attachant mais sans concession, ne cherchant jamais à séduire. Il n'en a plus l'âge et sans doute jamais eu le caractère. "Un garçon insupportable mais génial", selon la définition de Jacqueline Tabarly, la veuve d'Éric, dont il est resté si proche et qui le considère comme "un de ses fils". Il écoute les questions avec des yeux toujours aux aguets. Le regard n'est pas loin de la méfiance. Quand il répond, le même regard, loin du vôtre, s'échappe souvent par la fenêtre, comme s'il lui fallait toujours un horizon.

Jean Le Cam. La lumière lui va bien. L'ombre aussi.

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Copacabana, les rats et les bordels

En réalité, comme tous les taiseux, comme tous les marins, il déteste parler pour débiter du vide et attend la même chose de vous en retour. Si vos propos manquent d'intérêt, son visage vous le fera savoir. Chez ces gens-là, on n'a pas le verbe futile. Alors quand ils parlent, on écoute. "Tabarly était un taiseux, rappelle-t-il. De moi aussi, on dit ça. On essaie aussi de ne pas parler pour ne rien dire. Et plus ça va, plus ces mots-là ont du sens."
Avant de devenir "Le Roi Jean", Le Cam a bien connu Eric Tabarly. Le mythe ultime de la voile. Comme sur tous ceux qui l'ont marqué, de son père mort quand il n'avait que 19 ans et dont il dit qu'il lui a "le plus appris", à son grand ami Hubert Desjoyeaux, le frère de Michel, lui aussi disparu trop tôt, il est intarissable sur Tabarly. Il a 22 ans quand il le rencontre pour la première fois en lui demandant d'effectuer son service militaire sur Pen Duick VI. Il était dans ses petits souliers. "Je ne me suis pas pointé en disant 'Salut mon pote, tu ne veux pas m'embarquer ?', ce n'était pas vraiment ça, non, rigole-t-il. Mais je n'avais pas envie de me retrouver bidasse je ne sais où. Ça aurait eu du mal à le faire."

Eric Tabarly

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Son année sous les drapeaux, Le Cam la passe donc avec Tabarly. C'est l'aventure de la Withbread, l'ancien nom de la Volvo Ocean Race. Pen Duick VI, rebaptisé Euromarché pour l'occasion, n'a pas les moyens de rivaliser avec les bateaux les plus rapides. C'est donc lors des longues escales de plusieurs semaines, qui entrecoupent les quatre mois de navigation, que cette épopée un peu folle prend toute sa mesure. Comme cette expédition en stop pour rallier Mar del Plata et Rio de Janeiro, que le jeune Jean rêvait de découvrir. Il y assiste au concert du groupe Police, dort sur la plage de Copacabana infestée de rats la nuit ou dans un hôtel miteux transformé en bordel.
Auprès de Tabarly, il s'instruit, découvre, apprend, même s'il n'hésite pas à le démythifier. "J'adorais Eric mais il avait un côté irresponsable très agaçant", écrit-il dans son livre, rappelant aussi ses lacunes en multicoque. Ils renavigueront une fois ensemble, en 1989, lors de la Transat en double, Lorient - Saint-Barthélémy - Lorient. Un fiasco achevé par un naufrage. "Je le démythifie parce que je le connaissais bien, nous dit-t-il. Quand tu connais le mythe, ce n'en est plus un. Eric était quelqu'un d'assez simple. C'était un précurseur, avec toutes ses victoires, contre les Anglais notamment. Il a donné un élan, y compris pour les écoles de voile, la connaissance des bateaux. Puis il avait un sens marin exceptionnel."
La Solitaire, c'est notre Tour de France. Le Vendée Globe, nos Jeux Olympiques
Par la suite, c'est d'abord en solitaire que Jean Le Cam écrira sa propre légende, même s'il n'a jamais renié ses premières amours collectives. "J'aime bien les deux, j'aime bien changer, avoue le Finistérien. Ce sont des choses différentes. Quand on navigue à plusieurs, il y a aussi cette notion de partage. Si tu ne fais que du solitaire, tu n'apprends rien des autres. Donc il ne faut pas faire que ça. La différence, c'est qu'en solitaire, quand tu fais une connerie, personne ne la voit. Ça, c'est le bon côté."
Après le temps des triomphes dans la Solitaire du Figaro, sa grande affaire du XXIe siècle sera, comme beaucoup de ses confrères, le Vendée Globe. Pour définir l'importance prise par cette épreuve, Le Cam a sa propre maxime : "La Solitaire, c'est notre Tour de France. Le Vendée Globe, nos Jeux Olympiques." Même sans jamais décrocher la médaille d'or, il va en devenir un personnage central, au gré de pages devenues légendaires pour composer son propre roman.

Le temps des triomphes sur la Solitaire du Figaro : Jean Le Cam, ici en 1999, après sa troisième victoire.

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Sa première participation, en 2004-2005, débouche sur son meilleur classement. Aux Sables d'Olonne, il prend la deuxième place, sept heures après le vainqueur, Vincent Riou, avec lequel il a livré une épique bataille. Au cœur de ce duel, un moment magique. Un matin, alors que les deux hommes foncent vers les Quarantièmes Rugissants, ils se retrouvent presque côte-à-côte. Ils se font signe, s'appellent pour une brève conversation. Sur le Vendée Globe, la solitude est durable et profonde. Mais la compétition est féroce. D'où le sentiment ambigu de Le Cam à l'évocation de ce souvenir : "Je pensais que je l'avais semé et en réalité il était là. Je suis heureux de le voir et en même temps, ça m'emmerde. Mais être à proximité d'un concurrent, c'est un moment fort."
Fort, mais de moins en moins exceptionnel. Les trajectoires empruntées par les concurrents sont souvent les mêmes aujourd'hui. Un phénomène dû à la fois à la précision extrême des prévisions et au réchauffement climatique. "Le dernier coup (lors du Vendée Globe 2020-2021), on était même quatre ou cinq, raconte le Quimpérois. Il y a eu un regroupement, c'est revenu par derrière on s'est retrouvés tous dans une zone très réduite. Les prévisions météos se sont affinées et la fonte des glaces t'évite de contourner davantage qu'avant."
Tu tombes à l'eau, tu es mort
Outre la solitude, le danger est l'autre mamelle du Vendée Globe. Seul en mer pendant près de trois mois, les marins sont toujours au bord d'une forme de précipice. Ce que le Cam résume d'une formule lapidaire et un brin glaçante : "Tu tombes à l'eau, tu es mort." Pourtant, les tragédies sont rares sur le Vendée Globe, qui n'a été endeuillé "que" trois fois, la dernière en 1996 lors de la disparition de Gerry Roufs dans le Pacifique Sud. "Les vagues ne sont plus des vagues, elles sont hautes comme les Alpes", disait-il dans son ultime message envoyé au PC course. Depuis, la mort a parfois rodé, mais sans jamais frapper.
"C'est 'marrant' parce que, au fil des années, je touche du bois, il n'y a pas beaucoup d'accidents mortels, rappelle Le Cam. Peut-être que le fait que cette notion de danger soit omniprésente fait que personne ne tombe à l'eau. On est très sécurisé dans le matériel mais quand même, tu peux glisser, ça va vite. Mais tu n'y penses pas. C'est omniprésent dans les faits, mais pas à l'esprit."

Le départ du Vendée Globe 2020-2021. Au premier plan, le PRB de Kevin Escoffier, qui sombrera en mer. Jean Le Cam à l'arrière plan.

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Coûte que coûte, même dans le scénario du pire, le skipper doit rester sur son bateau. Même en cas de chavirage. A deux reprises, à presque douze ans d'intervalle, le Roi Jean va se retrouver confronté à cette situation de crise. En 2008, il sera le sauvé. En 2020, le sauveur. Par un drôle de lien du destin, dans les deux cas, un écho du duel de 2004 résonnera. C'est Vincent Riou, son grand rival quatre ans plus tôt, qui viendra à son secours lors de sa deuxième participation. Et quand il est à son tour allé aider Kevin Escoffier l'an dernier, ce dernier naviguait sur PRB, le même sponsor que le bateau de Riou lors de sa victoire en 2004.
"C'est vrai que c'est un truc complètement dingue, tu te demandes d'ailleurs si ce n'est pas un peu truqué tellement c'est improbable, s'amuse Le Cam. Vincent sur PRB qui vient me chercher, Kevin qui récupère le sponsor de Vincent qui fait naufrage et moi je viens le sauver. La boucle était bouclée." Il ne croit pas forcément à la destinée des marins pas plus qu'à celle des hommes, mais tout de même : "Dans ces moments-là, tu ne sais plus quoi penser, tellement c'est incroyable. Oui, il y a ce lien avec PRB. C'est fou."

Kevin Escoffier, Jean Le Cam et Vincent Riou, un lien indéfectible.

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Michel, ça se retourne !
Mardi 6 janvier 2009. A l'approche du Cap Horn, Jean Le Cam occupe la troisième place derrière Michel Desjoyeaux et Roland Jourdain et juste devant... Vincent Riou, avec lequel il converse régulièrement. "Mon grand adversaire de 2004 est devenu peu à peu un bon compagnon", écrit-il. L'ironie, encore elle, veut qu'au moment de la catastrophe, il soit justement en pleine discussion avec Riou. Le choc est "énorme, effrayant, totalement imprévu." "Je te laisse, y a un truc bizarre", lance-t-il au tenant du titre, en ayant le réflexe de lui communiquer sa position exacte. Quinze secondes plus tard, son bateau, VM Matériaux, se couche sur le flanc. Le Cam a compris : il va sombrer.
Il a tout juste le temps d'appeler Michel Ollivier, son responsable d'équipe en France. Là-bas, c'est la nuit. Ollivier dort mais par chance, il décroche à la première sonnerie. "Michel, je suis couché sur l'eau ! Je vais chavirer, je vais chavirer ! Note ma position : 56° 17' sud, 73° 46' ouest. Michel, ça se retourne !" L'antenne satellite, désormais immergée, ne lui permettra pas de dire un mot de plus.
L'eau, ravageuse et pernicieuse, envahit le cockpit puis toutes les zones du bateau. Jean Le Cam finit par se réfugier dans un petit réduit, tout à l'avant de son bateau, dernier compartiment au sec, protégé par une porte étanche. Il s'essuie le corps tant bien que mal avec de l'essuie-tout, enfile des vêtements secs et sa combinaison de survie pour se protéger de l'hypothermie, ennemi juré du naufragé, prend des bouteilles d'eau, de la nourriture et une lampe frontale. Le voilà dans le noir, terré "comme un rat" dans ce curieux caisson. Dans son livre, il écrit : "Ma survie est organisée autant que possible. Le temps est un ami. A moi de rester calme et lucide. Je me contrôle du mieux possible sans énervement. Si je m'excite, si je panique, si je 'pète une durite', je me mets encore plus en danger."
"Tu es dans une situation où tu as des ordres de priorité, nous détaille-t-il. Il ne faut pas se tromper de priorité. Donc ton esprit est toujours en action. Tu passes d'un truc à l'autre, tu essaies toujours de prévoir ce qui va se passer. Forcément, il va falloir du temps pour qu'on vienne te récupérer, mais ils vont y arriver. Tu sais que ça va prendre du temps, donc il faut que tu te reposes, que tu te fixes des petits objectifs que tu vas tenir plus ou moins. Mais utilise ce temps de façon plus ou moins confortable, même si ce n'est pas le bon mot."

Une seule balle dans le barillet

A-t-il eu peur ? Peur que tout s'arrête là ? "Non, la notion de peur n'existe pas", assure-t-il. Le naufragé est trop occupé à survivre pour avoir peur de mourir. "Le marin pense toujours au pire, alors qu'il arrive rarement. Alors j'essaie de garder à l'esprit que ça va se passer beaucoup mieux qu'on ne l'imagine. En revanche, il faut faire attention au suraccident. Ça peut être la fusée de détresse qui me gaze à l'intérieur du bateau, ce qui m'est arrivé, ce genre de conneries." Le reste ne dépend plus de lui, mais il lui faut maîtriser ce qui est de son ressort face à cette situation extrême.
Il estime pouvoir tenir trois jours à condition que le bateau ne se disloque pas pour de bon. Heureusement, VM Matériaux tiendra le choc. Sans montre, il peine à conserver la notion du temps. Parvient à dormir un peu. Ne peut s'empêcher de rire quand, ouvrant la poche contenant sa deuxième combinaison de survie, il y trouve une bouteille de champagne que Philippe De Villiers, président du Conseil départemental de Vendée, a offert à tous les concurrents. Elles restent souvent à terre mais Michel Ollivier l'avait glissé là avant le départ. "Me voilà naufragé au large du Cap Horn en train d'essayer d'organiser ma survie en compagnie d'une bouteille de champagne..."
Caché dans l'étrave du bateau, Le Cam attend. Jusqu'à ce que, dix-sept heures après son naufrage, il entende un bruit métallique à répétition. Il redoute le pire. En réalité, c'est Vincent Riou qui, pour lui faire comprendre son arrivée, jette des boites de beurre sur la coque. Puis il entend son prénom : "Jean ! Jean !"
Ce moment, le naufragé l'a attendu tout en le redoutant. C'est tout le paradoxe. Il n'a jamais été aussi proche d'être sauvé, mais va maintenant devoir se mettre en danger pour quitter ce réduit inconfortable mais sécurisé. "Je n'avais qu'une peur, c'est qu'il sorte et qu'on ne soit pas juste là pour l'attraper. Puis il a pris son courage à deux mains et il est sorti", racontera Vincent Riou. "Si j'y vais, je ne le fais pas à moitié. Une fois dehors, je ne pourrai jamais revenir à l'abri dans la coque. Je n'ai qu'une seule balle dans le barillet", résume Le Cam. Rarement l'expression "Se jeter à l'eau" aura autant pris son sens.
En apnée, il rejoint l'extérieur, puis se hisse sur la coque en s'y accrochant. Avec son PRB, Vincent Riou tourne autour de VM Matériaux, ou ce qu'il en reste. A la quatrième tentative, il s'est approché suffisamment. Jean Le Cam parvient à attraper le cordage qui va lui permettre de gagner PRB. Il est sauvé. Mais dans la manœuvre, Riou a accroché la coque flottante de l'épave. Il sera contraint d'abandonner à son tour mais reclassé 3e pour ce sauvetage. "C'était le cadet de mes soucis sur le coup, dira Riou. L'important, c'était de récupérer Jean."

Le cavalier et son cheval

Une fois sur PRB, Jean le Cam jette un dernier regard à son bateau qui, lui, ne pourra être sauvé. Des années plus tard, un bout de coque marqué VM Matériaux sera retrouvé au large des Îles Sandwich, dans l'Atlantique sud. Pour un marin, c'est toujours une déchirure. Même si l'essentiel est évidemment ailleurs dans ce genre de circonstances. "Tu viens de sauver ta peau, alors le bateau, dans un premier temps, il n'existe pas, glisse-t-il. Il te rattrape pour des problèmes financiers après coup, mais sur le moment, tu t'en fous comme de l'an 40. De toute façon, tu sais que le bateau, tu ne le récupèreras pas, cette option-là, c'est mort. Après, tu essaies de sauver ta vie, voilà."
Reste que le rapport entre un skipper et son bateau relève d'une relation particulière, sans doute inabordable pour qui n'a jamais navigué au large. "Certaines personnes prennent ça comme un outil. Moi non. Surtout sur une course comme le Vendée Globe. Le bateau, c'est quand même lui qui te ramène à la maison. Donc forcément, il y a une complicité. Pas mal embrassent leur bateau à l'arrivée parce que, quand tu as eu des problèmes, tu le remercies de t'avoir ramené."
On lui suggère une métaphore : le lien entre le marin et son bateau se rapprocherait de celui entre un cavalier et son cheval. "Il y a un peu de ça, oui, surtout dans les moments les plus tendus de la course", confirme le Breton. Parfois, l'anthropomorphisme n'est pas loin. Lors du dernier Vendée Globe, à tous les pointages, le bateau de Le Cam apparaissait sous le nom de "Hubert", en hommage à Hubert Desjoyeaux. Le bateau, le marin lui parle, l'embrasse, lui gueule dessus aussi, parfois. "Mais pas trop. Si tu l'engueules trop et qu'il se met à tirer la tronche, tu es mal. Sur un tour du monde, c'est un couple. Les deux sont intimement liés. C'est pour ça qu'abandonner un bateau, c'est toujours un crève-cœur. Mais c'est la vie."

Jean le Cam dans son bateau lors du Vendée Globe.

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Douze ans plus tard, le souvenir de son naufrage va remonter à la surface. Cette fois, Jean Le Cam va jouer le rôle du sauveur. Pas le plus confortable, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer. "Le sauvé est toujours très confiant de sa situation, selon lui. Il sait où il est. Quand j'ai chaviré, je savais que j'étais en vie. A l'extérieur, personne ne le savait. Voilà la réalité. Donc l'angoisse, elle est chez le sauveur, elle n'est pas chez le sauvé. L'incertitude, c'est 'quand', pas 'si?'Kevin, lui, était zen, il savait qu'on allait le récupérer."
C'est gagné. C'est le bonheur. Nous tombons dans les bras l'un de l'autre
Kevin, c'est Kevin Escoffier. Le 30 novembre 2020, trois semaines après le départ des Sables d'Olonne, la sonnerie d'appel retentit dans tous les bateaux. Le Malouin a envoyé un message de détresse. Alors qu'il venait d'affaler une voile plus grande pour gagner en vitesse, il a, dans une mer déchaînée, heurté une vague. Un "planté", selon le langage marin : le nez du bateau entre dans l'eau, en bas de la vague. "Quand le nez est ressorti, l'avant était à 90° par rapport à l'arrière. Il s'était cassé en deux", expliquera Escoffier.

Kevin Escoffier à Lorient avant le Vendée Globe en 2020

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Quatre concurrents se déroutent, dont le futur vainqueur, Yannick Bestaven, et Jean Le Cam, le premier à arriver sur la zone du naufrage. "C'est le pire qu'on puisse imaginer, souffle-il. On n'a aucune nouvelle de lui. Son bateau est-il par le fond ? Lui-même se trouve-t-il sur un radeau de survie ? Ou pire encore..." Le marin imagine toujours le pire...
L'angoisse est d'autant plus grande pour Le Cam qu'après avoir eu en visu le canot de survie de Kevin Escoffier, il va le perdre, le temps d'une manœuvre. Le temps presse. En 2009, Le Cam avait pu rester dans son bateau. Sur un canot, Escoffier peut rapidement dériver très loin et la batterie de sa balise n'est pas éternelle. La nuit est tombée. Jean hésite à attendre le lever du jour. Il gamberge. La mer est grosse, le vent énervé, mais la lune est pleine, offrant une visibilité satisfaisante. Alors il relance sa recherche. A deux heures du matin, Le Cam renoue le contact visuel. Il raconte la suite :
"Le radeau de survie passe à un mètre de mon voilier. Je m'empare d'une sorte de frite de piscine rouge attachée à un cordage que j'avais soigneusement préparé. Je la lance. Kevin l'attrape, s'attache autour de la taille. (...) Et nous tirons chacun de notre côté. Au fur et à mesure, Kevin se rapproche du bateau qui danse dans les vagues et dont l'arrière se soulève au gré des creux, l'hélice menaçante sortant régulièrement de l'eau. Au bout de dix minutes d'effort, il parvient à accrocher la barre de transmission entre les deux safrans, à l'arrière de mon bateau, tout en faisant attention aux pales coupantes des hydrogénérateurs. Je l'aide à monter à bord. C'est gagné. C'est le bonheur. Nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Je ne suis plus en course mais je n'ai plus rien à faire de rien !"

Canular et visio avec Macron

En France, entre craintes et espoirs, jusqu'au dénouement heureux, le grand public a suivi cet épisode. Sans rien en voir, sans rien en savoir ou presque, du moins des détails. Le sauvé et son sauveur vont passer cinq jours ensemble à bord de Hubert, alias Yes we Cam !, le temps de rejoindre le Nivôse, une frégate de la marine française. Cinq journées mémorables. Escoffier est un joyeux luron, et son hôte profite de cette compagnie imprévue. Les sollicitations pour raconter cette aventure se multiplient. Médiatiques, bien sûr, mais aussi présidentielles. Emmanuel Macron en personne a demandé à échanger en visio avec eux.
Ce sont des souvenirs pour quelques vies. De l'essentiel, ce happy end, à l'accessoire. Comme ce canular monté par les deux compères. Dans une manœuvre, Le Cam s'est blessé à une joue. Il saigne, et Escoffier à l'idée de faire croire à l'attaque d'un poisson volant. Beaucoup mordront à l'hameçon de ce poisson imaginaire et la vidéo fera un gentil buzz sur les réseaux sociaux. Avant de s'en aller, l'invité a eu le temps de vider une partie des réserves alimentaires de son hôte. "Il mange beaucoup. Beaucoup plus que moi", se marre Le Cam, qui sera ravitaillé en conséquence par le Nivôse afin de compenser ces pertes. "Bisous ma caille, merci", lui glisse Kevin Escoffier avant d'être récupéré.
Il n'y a que de l'humain ici. La compétition est loin. Ces quelques heures d'angoisse, ces quelques jours de complicité, ont engendré un lien spécial. "Ça rapproche, oui, nous confie Le Cam. Ça crée des souvenirs, et c'était pareil avec Vincent Riou." Même si, une fois à terre, les marins sont comme tout le monde, pris par le rythme infernal du quotidien. "Avec Kevin, on doit manger ensemble mais on ne trouve pas le temps de se voir. Le temps passe, c'est pour tout le monde pareil." Peut-être est-ce aussi pour échapper à tout cela qu'ils repartent, encore et toujours. "J'étais bien là-bas", avait dit le Roi Jean après avoir bouclé son premier Vendée. "Là-bas", dans cette mer presque infinie, c'est partout, c'est nulle part, mais surtout pas ici.

A son arrivée aux Sables d'Olonne, Jean le Cam a le plaisir de retrouver Kevin Escoffier, qui a tenu à être présent. Entre eux, un lien particulier.

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Jeannot la Bricole

A l'instar de Vincent Riou trois éditions plus tôt, Jean Le Cam ne sera pas récompensé de sa bonne action par les dieux de l'océan. Moins de 24 heures après avoir laissé Escoffier, il découvre que son fond de coque se délamine. Si elle cède, lui aussi se retrouvera en quelques minutes dans un canot de survie. Le marin est un manuel. Le Roi Jean enfile sa panoplie de Jeannot la bricole. Dessins sur les menus de ses repas quotidiens, ruban adhésif, résine, découpage de plaques de ballast à la meuleuse... Pour sauver son bateau, il le transforme en Leroy Merlin du coin.
Pendant quelques jours, la réparation de fortune tient le coup. Avant de se dérober peu à peu à nouveau. Alors il remet ça. Le Cam traverse le mois de décembre "la boule au ventre". Il en est convaincu, il n'ira pas plus loin que le Cap Horn. Le jour de Noël, obsédé par la crainte de l'avarie, il se filme, avec ces mots : "A tous ceux qui sont seuls, je suis seul aussi. Nous sommes ensemble." Le partage, même dans la plus extrême solitude. C'est tout Le Cam.
Sa coque tiendra jusqu'au bout. Son Hubert, loin d'être le plus moderne, n'est pas équipé de foils, ces ailerons qui transforment les bateaux en avions en les faisant presque voler sur l'eau, mais il a du cœur. Il lui en fait voir, pourtant. Les emmerdes naviguent en escadrilles. Dans la remontée de l'Atlantique, sa voile principale se déchire. Il doit monter à plusieurs reprises tout en haut du mat pour la maintenir d'aplomb. Il a le pied marin, mais les hauteurs, ce n'est pas son truc. L'exercice le rebute mais il s'y plie. "Quand il faut, il faut, et quand c'est fait, c'est fait". Le pragmatisme selon Le Cam. Là encore, il couronne le tout d'une vidéo, offrant une vue imprenable sur son bateau et l'océan.
Le 28 janvier, à 20h19, il est le septième à couper la ligne d'arrivée virtuelle aux Sables d'Olonne. Mais les heures de compensation dues au sauvetage de Kevin Escoffier permettent au vieux Jean et au vieil Hubert de se classer officiellement au quatrième rang. Un exploit à double titre. Parce qu'il n'était pas, sur le papier, le plus compétitif. Et parce qu'il est revenu de l'enfer. "Du bout du bout du bout, comme il le dit. Je n'ai jamais vécu un Vendée Globe comme ça. J'ai le plus vieux bateau, je suis le plus vieux, je finis 4e et j'ai sauvé un mec. Ce n'était pas un happyend écrit à l'avance", rappelle-t-il. 50% Poulidor, 50% Zorro, 100% Le Cam.

Prêt à remettre ça

Du Vendée Globe, il n'a donc jamais été le roi. Un prince, plutôt. Le Cam y a été brillant, malheureux, miraculeux, miraculé, sauveur, sauvé. Jusqu'à cette campagne 2020-2021 qui l'a fait accéder à une popularité inédite pour un marin au XXIe siècle. Il ne la cherche pas, la génère presque malgré lui. Plus que sa place de dauphin en 2005, cette "place du con au pied du podium" selon ses mots, restera peut-être son grand accomplissement. La mer charrie ses galères, ses larmes, parfois ses drames, mais aussi ses bonheurs et ses fiertés.
Parce qu'il est "bien là-bas", Jean Le Cam repartira pour un sixième Vendée Globe fin 2024. "On monte un nouveau projet, oui", lance le Quimpérois. Un bateau "de conception moderne mais plus simple". Reste à trouver les investisseurs. Malgré sa forte popularité, ils ne se bousculent pas assez au portillon. Mais il garde la foi. Et ses convictions.

Jean Le Cam à l'arrivée de son 3e Vendée Globe, achevé en 2013 à la 5e place.

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Non, il ne cèdera pas aux foils, dont il juge l'évolution ultra-rapide ces dernières années déraisonnable. Après avoir échangé des jours avec Kevin Escoffier après le naufrage de ce dernier, il est convaincu que les foils n'y sont pas étrangers. "Oui, les bateaux vont plus vite avec les foils, mais à quoi bon ? La preuve, les plus rapides ont mis six jours de plus que quatre ans avant, rappelle-t-il. Les foils sont adaptés à certains plans d'eau. Mais sur la mer, le souci, c'est qu'il y a des vagues ! Le plus important, ce n'est pas la technique, mais la connaissance que tu en as."
Il n'aime pas tout ce qui est de nature à dénaturer la noblesse de la compétition au large. Avec les foils, les communications sont son autre bête noire. Il remet une pièce dans la machine : "Je pense à Whatsapp par exemple. C'est de l'assistance. Moi je pensais que c'était interdit, j'ai découvert ça à l'arrivée du Vendée Globe. Aujourd'hui, avec la data qui augmente, la communication va aller trois fois plus vite, tu vas être en communication permanente. C'est une course en solitaire autour du monde sans assistance donc, un moment, ça devient inacceptable de pouvoir communiquer comme ça en permanence. Les mecs sont branchés comme à la maison. Bon, après, tant qu'ils font ça, ils ne font pas avancer leur bateau donc moi ça m'arrange, tout va bien. Mais il faut que l'organisation soit attentive à ça."
Il rejette aussi les préparateurs mentaux qui affluent chez d'autres. "Je fais un peu d'imagerie, j'aime bien ça, mais c'est tout". Il s'énerve parfois, ce qui n'est pas mauvais signe. Mais la mer, elle ne change pas. Quand il s'élancera à nouveau des Sables, Jean Le Cam aura 65 ans. Il le jure, la victoire, le podium, tout ça ne l'obsèdera pas. "Ce n'est plus mon histoire", garantit le Breton. A voir. D'ici là, il restera comptable de chaque mot, pour mieux préparer les actes. Fidèle à sa devise : "Trop dire fait rire, bien faire fait taire."

Jean Le Cam prêt à remettre les voiles pour le prochain Vendée Globe.

Crédit: Getty Images

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